Mytholobject
"Mysterious object at noon", "Blissfully yours" et "Tropical malady" de Apichatpong Weerasethakul

 

"Certains pensent que nous cherchons avant tout à donner un sens à notre vie. Je ne crois pas que là réside notre quête. Je crois plutôt que nous voulons nous sentir vivants. Nous voulons goûter, une fois, au moins, la plénitude de cette expérience de façon que tout ce que nous vivons sur le plan physique éveille un écho au plus profond de notre être, de notre réalité intime. Ainsi, nous pourrons véritablement faire l'expérience de cette sensation extatique: être vivant".
Joseph Campbell

 Apichatpong Weerasethakul ("Mysterious object at noon","Blissfully yours", "Tropical malady") tire, étire, ralentit, dilate le temps pour une expérience à la fois matérielle et mythique, les deux ne s'opposant pas, se juxtaposant.

 Ses deux films sortis, par bonheur, en France sont partagés en deux mouvements: un premier dans une ville Thaïlandaise, en longs plan séquence humbles, sans prétention aux mouvements d'appareils, suffit d'enregister des personnages, de les voir évoluer dans un environnement pas toujours favorable mais jamais parano, de les accompagner dans leur quotidien. Un second acte surgit, marqué par un carton (le muet toujours sous-jacent, la part merveilleuse du cinéma) ou un générique au bout de 20 minutes de film. Nous entrons alors dans le mystère, la nature, l'innouï (au sens du jamais entendu, jamais vu... une vraie première fois, ce que devrait être le cinéma). Une rencontre avec les esprits. Ceux de l'amour par exemple, incarnés par un courant d'eau dans "Blissfully yours", en caresse sur le corps, la peau malade du héros silencieux, appaisée, la rivière comme les mains de son amie, un bonheur tout cru. Je pense aussi à "Tropical malady". L'amour s'invite en faune des forêt, dévorant, sauvage, indomptable ou presque.

A chaque fois deux mouvements vers le merveilleux. Le fantastique?

L'innouï, (concept cher à Jean-Luc Nancy - on en reparlera suite à "l'intrus" de Claire Denis) était déjà là, déjà présent dans les premières parties. Le génie du quotidien, du banal, des choses pour ce qu'elles sont, c'est à dire invisibles, mais avec le temps, la caméra patiente, l'enregistrement insistant, le magique finit par transpirer, être là, partout, autour de nous, c'était évident, suffit de regarder... ne zappez pas.

On pensait cet art de filmer une exclusivité de quelques grands cinéastes asiatiques (ça veut dire quoi asiatique?) ou par chez nous, une expérience à la Bresson 'achtung avec un "R", Pialat et quelques autres, amateurs distingués d'un fantastique discret, à la Franjut comme on chantait "à la Bastille"...


Blissfully yours de Apichatpong Weerasethakul

Mais non. Vint l'air de rien un garçon avec "les yeux clairs".

Jérome Bonnel se lance à sa manière dans la grande affaire du merveilleux-réaliste. Peut-être sous le charme d'Apichatpong, le bonhomme construit également son second long métrage en deux mouvements... Premier acte: une jeune fille (un peu folle, c'est horrible de parler ainsi, pensons à Casavetes) vit avec son frère et sa belle soeur vaguement trompeuse. Elle est s'emmerde ou pas dans la maison familliale qui respire à la fois la paix et les coups de nerfs. Comme tous "fous", elle révèle. L'amour de son frère, la sécheresse de la belle soeur, les rituels de la maison qui finissent par se vider de sens.  Le grotesque du métier de prof surgit, l'idée triste d'avoir et de ne plus attendre grand chose des choses effleure. Deuxième acte : la part d'ombre du père enterré en Allemagne. Un voyage à faire. Se trouver dans la forêt. Une panne de voiture. Ici, pas de zombies, à peine une tronçonneuse sympathique et un ogre cool, muet comme la moitié du film.


Les yeux clairs de Jérôme Bonnel

Le grand art de filmer la belle et la bête en Bavière. Le silence pour retrouver l'épaisseur du mystère. L'amour pour reprendre le fil là où l'avait laisser Kubrick. Let's fuck! Mais dans les bois...

Les yeux clairs touchent aux mythes. Ceux qui disent, façon guerre des étoiles, que sans ces histoires millénaires, nous serions noyés dans l'info et les choses de la vie. Le cinéma, le conte, le fantastique nous rattachent à ces histoires qui nous dépassent. Donc nous font du bien. On se sent comme le héros de "Blissfully yours", le corps dans l'eau, carressé par des courants inconnus (même si ça nous dit quelque chose, un air de déjà senti quelque part, et puis non, et puis si etc...), reprit en main par une drôle de narration, soulagé par de nouelles questions, de nouvelles sensations de réponses et tout bonnement le sentiment du ici et maintenant. Savoir vivre. Savoir crever. Savoir regarder. L'expérience. La salle noire, les fauteuils allignés, les mirettes dans l'image, les oreilles dans le son, la caverne pour nous, en nous, à nous, traversés par les histoires merveilleuses.

Bonnel pour la franchouille revisitée (avions-nous vu la province comme ça depuis Chabrol), Weerasethakul pour le pays des merveilles (avions-nous déjà vu la Thaïlande sans ras de marée ni cul?), étirent à leur manière la guerre des étoiles. Etirent le moment où le héros se trouve face à lui-même pour expérimenter quelque chose qui le dépasse. Un moment où le héros nait à lui-même. Un moment où le spectateur naît à lui-même.

Au final :
"Les yeux clairs", la jeune femme monte dans sa voiture, avance dans la forêt, retourne probablement chez elle. Non. Elle s'arrête. Plus rien ne sera comme avant.
"Blissfully yours", une bouche, un sexe bandé, une pipe en bord de rivière, les arbres partout. Le jeune homme repart à la ville. Peut-être? Plus rien ne sera comme avant.
"Tropical malady", la bataille entre le faune et le jeune homme, bataille de son fantasme de l'amour, qui dévore qui au juste...? Juste un rêve, un lit déserté? Plus rien ne sera comme avant.
Plus rien ne sera comme avant.
Croire au merveilleux
Croire au cinéma.

 

 

 

DS

Filmographie de Apichatpong Weerasethakull (lien Imdb)