Buddy
movie
16 blocs (2006) de Richard Donner

 

Richard Donner est de la trempe des Robert Wise. Un gars qui tourne des films de genre à soixante-dix balais. Rappelons que Wise a pondu son Star Trek à soixante-cinq ans. Sa carrière était derrière lui mais le voilà qui se fait chier avec une machinerie de guerre, une armée d'éxécutifs et des compromis indémerdables à la clé. A la fin, on va peut-être se dire que ce mec devait aimer le cinéma, quand même.

Donner, c'est pareil. Moins de classiques, pas de cannonière du Yang-Tsé, pas de maison du diable, pas de mélodie du bonheur, mais toujours le cul entre la chaise du faiseur et celle de l'auteur. Sa filmo, c'est quelque chose. Après les séries télé, le petit Richard fait La malédiction et ça lui porte chance. Il est comme ça, Donner, à toujours tout prendre à contrepieds. On lui file la réalisation de Superman et le gars ose en faire un truc qui contente tout le monde, du geek qui a tous les comics à la ménagère fan des beaux yeux de Roger Gicquel (c'était l'époque, sinon j'aurais dit Pernaut). La suite sera tout aussi éloignée du dogme de Von Trier : un remake du Jouet de Veber, une love story fantastico-médiévale, le beau Ladyhawke avec Michelle Pfeiffer dans le rôle d'un faucon, une production Spielberg avec des gosses insupportables (Les goonies), et la rencontre avec Mel Gibson. Quatre armes fatales, de moins en moins sérieuses (le quatrième fait penser à du mauvais Lelouch : impro et cabotinages à tous les étages, alors que le premier était quand même bien sec), un western rigolard mais craignos tout plein de caméos (Maverick) et le beau Complots avec LA Julie Robert.

Et voilà qu'à plus de soixante-dix balais, au lieu d'aider sa femme à terminer X-men 3 (Madame a produit les trois films et est à l'origine de l'adaptation ciné des mutants SM, entre autres, via sa boîte de production), il se tape un film mixant 24 heures chrono et Une journée en enfer.
Le genre de projet super facile et pas casse-gueule, quoi. Et puis pas vraiment attendu.

El pitcho por favor senior Palma

Jack Mosley, un flic alcolo à la ramasse (non, ce n'est pas un pléonasme : regardez Navarro, il est à la ramasse sans être alcolo) est chargé, après avoir passé la nuit à se taper le boulot de merde des autres (rester à côté d'un cadavre qui pue en attendant la police scientifique) d'accompagner un prisonnier au palais de justice, 16 pâtés de maison plus loin, pour qu'il y témoigne. Ils ont deux heures pour remonter les seize blocs, sinon ce sera trop tard. Sauf que le prisonnier, Eddie Bunker, est un jeune black qui n'arrête pas de parler et que d'autres flics cherchent à le descendre parcequ'il a été témoin d'une bavure de flics et qu'il s'apprete à balancer des ripoux pour réduire sa peine. Mosley, pourtant passablement ripoux sur les bords, décide de défendre Bunker et de mener à bien sa mission (finalement pas si merdique), quitte à devoir se battre contre ses potes.

Le côté "24", c'est pour le temps réel. Un truc à la mode en cette période où, après avoir pillé les films fantastiques japonais et nous avoir fait des Ring à la chaîne, Hollywood décide de s'inspirer de ses propres séries télé. 16 blocs a d'ailleurs été vendu sur son concept rappelant fortement l'autre Jack. Pourtant, l'argument est mensonger et la narration comportera son lot d'éllipses interdisant le label A.O.C. "temps réel". Non, le film n'est pas l'adaptation que nous attendons de la série addictive (laquelle est annoncée pour bientôt avec, paraît-il, Bruce Willis : le monde est petit). Plus que 24, 16 blocs visite d'autres films. Beaucoup d'autres.

C'est même tout un pan du cinéma d'action US qui est parcouru. Pas cité. Pas pompé. Visité. Comme subi.
Parceque c'est Bruce Willis qui joue le rôle de Mosley, le flic dépressif. Le Bruce Willis. John Mac Clane dans une première vie, soit la wine du cinéma d'action hollywoodien. Maintenant, Willis est un fantôme. Fantôme qui s'ignorait fantôme chez Shyamalan, Fantôme qui s'ignorait super-héros incassable une deuxième fois chez Shyamalan. Et depuis, le grand Bruce ne cesse de crever à petit feu : De Otages à Sin city, le crane d'oeuf n'arrête pas d'être en train de mourir. Les personnages de ses derniers films ont celà en commun de vivre une longue et belle agonie pour rechercher la rédemption.

Alors ici, Bruce Willis fait ce qu'il fait mieux que personne : il hante.
Il hante Speed (le bus). Il hante 48 heures, il hante L'arme fatale. Il hante Une journée en enfer, surtout. Le désormais classique de Mac Tiernan était aussi un buddy movie, comme 16 blocs (un flic avec un black). Un buddy movie mythologique où un foutraque (la tête de Jeremy Irons sur le corps d'Iggy Pop, vous vous rappelez ?) mettait New York à feu et à sang, obligeant un héros au sens mythologique du terme à exécuter ses douze travaux afin de retrouver ses attributs (pas la quéquette, hein). Le demi-dieu en question, John Mac Clane, devait partir de zéro, de l'humiliation ultime de se ballader à poil en plein Harlem avec une pancarte "Je hais les nègres", puis faire équipe avec un Samuel L. Jackson (qui s'appelle Zeus, c'est important), incarnation du spectateur, pour retrouver son héroïsme et se faire le méchant (vous avez vraiment l'esprit mal placé).
Ici aussi, les héros sont fatigués. Beaucoup.

Mosley le dira lui même à son protégé "je ne suis pas quelqu'un de bien". L'iconisation, c'est pas pour demain. Sauf que le petit black qui voit des signes partout y croit fort. Il y croit à sa rédemption patissière. Et c'est lui qui a raison. Et il arrivera non seulement à monter sa boulangerie rêvée, mais il fera accéder Mosley à cette improbable iconisation (le plan final : un arrêt sur image sur Willis, apaisé et réconcilié avec lui-même).

Photo : Une journée en enfer de John Mac Tiernan

La flèche, les mouches et le cheval de Troie

Parceque 16 blocs a la particularité d'être un buddy-movie dans lequel le black de service ne se contente pas de balancer des vannes en forme de clins d'oeil au spectateur. Donner redéfinit le sidekick. Si d'habitude, le héros est le flic qui fait l'action et le black un faire-valoir assurant le quota d'humour du film (c'est ça, un sidekick), Eddie Bunker est ici le vrai héros du film. Et le personnage est aussi l'occasion d'une belle performance d'acteur. Eh oui, il faudra s'y faire, Mos Def n'est pas insupportable. Il est même très bon, sonne toujours juste, à lutter contre deux décennies de personnages de black de service et accessoirement contre une version française qui l'affuble de la même voix que Doc Gyneco en plus nasillard encore.

Il est une flèche. Un personnage en plein mouvement (c'était le sujet du film : l'accompagner d'un point à l'autre) qui va devoir prendre une direction : mourir, rater sa vie en vivant de larcins ou accomplir son rêve. Son avenir dépendra autant de lui que des actes de Willis.
A l'opposé, le personnage de Bruce Willis est une mouche. Une mouche qui tourne en rond sans même se cogner aux fenêtres parcequ'elle croit être libre. Mosley n'a plus rien à attendre de la vie. Il est prisonnier de lui-même, de ses traumas, de son passé de ripoux, de son addiction à l'alcool. D'ailleurs, tous les flics sont prisonniers de leur système.
Pour s'en sortir, une seule solution : passer pas la case "renaissance". Prenez un ventre, entrez-y avec ce que vous y étiez. Tiens, en l'absence de ventre, vous pouvez prendre un bus, c'est pareil, c'est gros, c'est rond et il y a des portes. Alors entrez dans le bus, faites le noir à l'intérieur, oui, c'est ça, tapissez les vitres de papier journal si vous voulez, le temps d'échapper à l'image qu'on avait de vous. Attendez un petit peu. Regardez le monde, à l'extérieur... C'est bon, ça va sortir. Voilà. Le bus a accouché d'un autre Eddie. Respectable. En costard. Un Eddie possible. Attendez, il y en a un autre : le vieux flic alcolo est devenu un autre flic. La mouche est devenue une flèche, avec un but, avec un plan.
Ne partez pas, il y a un troisième enfant qui sort du ventre-bus : c'est le film qui renaît. La course-poursuite désabusée n'est plus. Place à l'émotion, à un thriller qui focalise sur le social.
Finalement, ce bus n'est pas seulement un ventre, c'est un cheval de Troie.

C'est souvent comme ça avec Donner. Pour le pire (L'arme fatale 3, phagocytée par le personnage de Joe Pesci) comme pour le meilleur : Complots. Un film où Mel Gibson joue le rôle d'un chauffeur de taxi parano qui voit des conspirations de partout. Manque de pot, un jour, il tombe juste et se retrouve avec des tueurs professionnels à ses trousses. Comme 16 blocs, Complots vaut moins pour son argument de départ que pour ce qu'on n'était pas venu y chercher : la romance entre Gibson et Julia Roberts (LA Julie Robert, l'unique, celle qui éclaire même les pires nanars avec sa belle tête d'écureuil même si le cas de L'expérience interdite, est parait-il, perdu pour cause de purge).

De belles scènes nocturnes où Mad Max, littéralement obsédé par la rouquine, l'espionne quand elle fait sa gym. Et je ne dis pas ça seulement parceque j'aurais fait pareil, mais parceque, alors qu'on pensait voir un thriller bien troussé, on se retrouve avec une love story qui nous rappelle que l'amour, c'est peut-être bien une maladie mentale.
Encore un cheval de Troie, un élément pas spécialement attendu qui bouffe le film de l'intérieur, pour le meilleur.

Finalement, ce 16 blocs tant conspué se pose en belle relecture du buddy movie. L'occasion de réunir un blanc et un noir, mais qui sont aussi à la fois un flic et un voyou, un vieux et un jeune, un mec pour qui tout est fini et un autre qui y croit encore, un taciturne et un bavard. Et le film lui même cohabite avec un autre film.
L'action du thriller promis se doit aussi de coexister avec une invitée surprise : l'émotion.

Photo : Complots de Richard Donner

 

 

 

 

RN

Filmographie de Richard Donner (lien Imdb)