Trois fois deux acteurs pour trois histoires d’amour, trois époques (1966, 1911 et 2005) et trois formes cinématographiques. Deux corps tissent un fil parmi les opus, comme pour mieux cerner les comédiens derrière les costumes, le maquillage ou les manières de se déplacer. Les peaux passent à travers les épisodes comme des fantômes hantés par les sentiments, faisant et défaisant des affaires de cœurs tantôt sombres, tantôt lumineuses.
La chair occupe l’écran. Elle-même écran. Attrapeuses de lumière (des cadres dans le cadre), ultimes sources réfléchissantes pour les rêves (épisode 1), effondrements (épisode 2) ou post-effondrements (épisode 3). Le reste de l’image semble voué aux affaires sociales et hasards des histoires. Par exemple, la scène de billard ouvre le bal, l’objectif poursuit la boule sur son terrain vert, tient compte des aléas du jeu. La vie et le hasard contaminent la séquence sophistiquée. Les comédiens, baignés par la lumière subtile, se lâchent petit à petit. Sont gagnés par la vie. Apprennent à sourire. A apparaître. Disparaître. L’hétérogène dans l’homogène.
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Le temps de l’amour
Une jeune homme (Chen Chang, au fer rouge érotique depuis Happy together de Wong Kar Wai) n’arrête pas de revenir dans une salle de billard pour trouver une fille disparue, puis une seconde qu’il ne laissera pas échapper. Le désir se cristallise sur un corps/image. Le frottement au réel passe par les mots, le touché, le son. Un boy meets girl tiré à quatre épingles dont l’invraisemblable mise en lumière, (un rêve de cinéma photographié
par Mark Lee Ping, déjà à l’ouvrage sur Millenium mambo, Café lumière ou Un temps pour vivre, un temps pour mourir) dilate les gestes et les mouvements. Moments heureux. Un temps sixties. Des plans séquences.
Les situations volontairement théâtrales permettent la rencontre des corps/écrans (1966 - la caméra filme une porte d’entrée comme un rideau de théâtre).
Photo : Happy together de Wong Kar Wai |
Hou Hsaio Hsien pousse le personnage féminin à tirer cette porte, puis l’ouvrir un peu, enfin la fermer une fois la tentation amoureuse déclarée : un "j’aimerais vous écrire mademoiselle" pudique et bouleversant.
Aussitôt, mouvement inverse et sortie de scène pour se frotter à la ville, la rue, les trottoirs. Chercher la jeune fille. Chercher la comédienne. Chercher une scène (une seconde salle de billard). Au final, toucher la main de l’être aimé, sous un parapluie, recréer un nouveau théâtre minimaliste, personnel, fragile, amoureux.
Tomber en amour veut dire vivre dans un même plan. Cette recherche gonfle le manque traduit ici par des vues répétitives, à chaque fois chargées de désirs. Mais difficile à exprimer. Elle est là… Surprise ! Faut se parler. La bouche baragouine. La langue fourche. Les chansons coulent à merveille et deviennent des véhicules poétiques.
1911 – le film muet, dont la séquence chantée en ouverture et fermeture sera l’unique raccord sonore entre personnage et prise de vue, est paradoxalement bavard avec ses cartons écrits. Mais pour ne rien dire. Pour masquer les sentiments sous le flot des convenances. L’épisode aboutit à une simple question ("voulez-vous prendre avec vous") dont la réponse (un silence) ouvre sur un gouffre de solitude.
2005 – amour en mouvement (choc du changement d’opus, doux et décalé avec un son poursuivant sa logique propre). Les corps se touchent, s’embrassent, s’échangent et s’épuisent. Les corps/écrans sont fatigués. N’y croient plus. Cherchent la lumière. Regardent leurs reflets photographiques dans le noir. |