Les lunettes d'Isabelle
8 femmes (2002) de François Ozon


C'était en 2002. Avant que Meissier ne lourde Lescure, transformant les émissions de canal en AG du personnel. Vous vous souvenez ? La crème des gentils winners de l'esprit canal jouaient les Krasucki en direct du Burger quizz. C'était avant le 21 avril. A l'époque, on causait plein emploi et mariage homo. Mais si, vous vous en rappelez.
C'était un autre temps. Le 6 février 2002.
Même que Fabius m'avait fait un chèque. Et puis aussi un deuxième parceque Chirac avait gueulé pour une histoire de fruits et de croissance
.
C'est dans cette période éloignée que sortent les huit femmes de Ozon. Jospin avait même emmené huit femmes du gouvernement voir le film (mais comme il était austère, il n'en avait tiré aucune - à ma connaissance) (pourtant il y avait Guigou). C'était branchouille, quoi. Et même si quelquefois, le summum du branchouille, c'est de dégommer le branchouille, le film d'Ozon avait fait l'unanimité critique. Et, sorti le même jour que "Ocean's eleven" et une semaine après l'Astérix de Chabat, le huis clos 100% gonzesses avait même pas mal cartonné.

De Resnais à Dove Attia

Revoir 8 femmes quatre ans après, c'est vache.
Pas assez longtemps pour lui filer la patine "vintage" du classique. Revoyez On connait la chanson : le Resnais ne cesse de se bonifier. Non, la comparaison n'est pas minable. Les deux films s'apparentent à des comédie musicales sauf qu'au lieu de faire avancer le récit, les chansons sont majoritairement utilisées pour caractériser les personnages. Comme quand, dans le théâtre de boulevard façon Marthe Mercadier ou Jacques Balutin, les persos se tournaient pour causer au public à voix basse mais quand-même à voix haute parceque sinon on les entendrait pas. Ici, Ozon nous sert des moceaux chantés avec carrément des regards-caméra des actrices. Les personnages ont beau être taillés à la serpe (que du clicheton : la bonne qui est noire, la servante qui est bonne, la vieille fille, la maîtresse vénéneuse, etc...), Ozon les fait chanter des chansons souvent pourries (Béart qui fait un strip-tease sur "Boule de flipper") pour que les personnages existent un peu plus.

Comme si la musique matérialisait. Fige un peu plus des personnages emblématiques de la famille française bourgeoise traditionnelle.
Un usage très "art contemporain" des morceaux chantés qui s'invitent au moment où la musique n'a jamais été autant immatérielle (2002, c'est aussi l'explosion du MP3 et le début de la fin du disque). Et depuis, jamais la chanson n'aura été aussi présente, des Travaux de Brigitte Rouan à l'O.S.S. 117 de l'ami Hazanavicius, en passant par "Il était une fois dans l'Oued". Et pas seulement au cinéma : on pense à toutes les émissions de téléréalité avec le mot "star" dedans.
Alors oui, avec ses regards-caméra et des morceaux de durées identiques (du coup, certaines chansons semblent raccourcies), les personnages semblent passer un casting.

Si vous pensez que Suzon est sincère, tapez 1. Si vous pensez que la meutrière est Emmanuelle Béart, tapez 2. Pire, malgré le consensus inhérent à une production de ce type, le making-of du DVD nous apprend à mots couverts que l'ambiance n'a pas toujours été au beau fixe avant et pendant le tournage : des acrtices qui se vexent de ne pas faire partie des huit, des temps de présence à l'écran bien calculés pour ne désservir personne. Du coup, on pourrait presque se dire "tapez 1 si vous jugez que Catherine Deneuve peut continuer l'aventure". Ozon est un sacré petit malin.

Photo : On connaît la chanson d'Alain Resnais

Du très faux au très vrai

8 femmes est un film à tiroirs. Un whodunit (pour ceux du fond, un whodunit, c'est comme les Agatha Christie : qui c'est le tueur parmis ce ramassis de personnages qui sont tous des tueurs en puissance ?) en huis-clos. Et comme je n'ai pas encore pitché, je pitche : huit femmes, toutes liées à un homme (femme, filles, belledoche, maîtresse, servantes) sont suspectes du meurtre dudit mâle. Précisons que les huit gonzesses sont toutes extrêmement stéréotypées. Mais sont interprétées par des actrices semblant caricaturer leurs propres images. Par exemple, Isabelle Huppert, qu'on imagine pas être un bout-en-train, joue le rôle d'une femme tellement froide qu'elle est une vieille fille aigrie. Ludivine Sagnier, interprète la petite dernière alerte et casse-couille qu'elle pourrait être dans la vie. Fanny Ardant joue le rôle d'une caricature de Fanny Ardant : séductrice vénéneuse avec son accent-viagra.
Et plus le film avance, plus les traits sont grossis. Sauf qu'Ozon dissémine des indices reliant les personnages avec les carrières des actrices les jouant :
- Huppert se métamorphose physiquement et devient à la fin du film la Huppert des Chabrol quand elle délaisse des lunettes qui nous montraient ostensiblement les projecteurs du plateau et ainsi le caractère artificiel de l'entreprise.
- Emmanuelle Béart, la soubrette, fait tomber la photo de son ancienne patronne : Romy Schneider (on sait que Béart a repris le flambeau de Schneider, chez Sautet, notamment).
- Danielle Darrieux, grand-mère respectable, s'avère avoir assassiné son mari, bien des années avant et se fait assomer puis enfermer dans la cave : on sait que le passé de Darrieux pendant l'occupation lui a valu quelques soucis.
- Catherine Deneuve dit à Virginie Ledoyen la phrase "Te voir à mes côtés est une joie, mais aussi une souffrance", déjà entendue dans les films de Truffaut, notamment "La sirène du Mississippi" et "Le dernier métro", avant de se battre avec Fanny Ardant, dernière égérie (et femme) du maître.

Si ça bouge encore, c'est donc que ce n'est pas tout à fait mort

Sous des dehors de théâtre filmé rococo et avec ses innombrables poses glamour (et l'impression de se retrouver avec le film dont la bande-annonce a été le plus facile à faire du monde tant il respire le kitch et la couverture de "Point de vue" dans chaque plan) Ozon va encore plus pervertir l'affaire.

En mettant du cul au menu de tout le monde.
Sagnier qui semble s'intéresser plus à la chose que son allure de garçon manqué le laisse croire ; Béart qui s'occupait de combler monsieur parceque madame Deneuve ne s'envoyait plus en l'air qu'avec son associé, Fanny Ardant et Firmine Richard qui s'aiment, Fanny Ardant et Deneuve qui se grimpent dessus et s'embrassent, Ledoyen qui s'en en fait tapé son (beau-)père... Ozon ose. Il ne manque plus qu'un soixante-neuf entre Darrieux et Sagnier et ce serait le top.


En pervertissant de la sorte des personnages si stéréotypés, il leur donne de la vie. Des automates paumés qui vivent pour aimer.
Direction Les visiteurs du soir. Harry Baur est le diable. Et comme c'est le diable, il gagne à la fin, c'est connu. Le couple de héros, Alain Cuny et Arletty terminent pétrifiés. Des statues. Mais des statues avec un coeur qui bat malgré la pierre, rendant fou le fantasque Méphisto.

Le dernier plan du film nous montre le diable fou de rage qui fouette les statues en criant "et ce coeur qui bat, qui bat, qui bat". Ozon, lui, fait des électrochocs à son film pour faire vivre les personnages. Balance du 220 volts à ses archétypes féminins pour que les corps se remettent à bouger.
"Il n'y a pas d'amour heureux" chante finalement Darrieux. C'est sûr. C'est évident.
C'est pour ça qu'il faut continuer d'aimer.

Photo : Les visiteurs du soir de Marcel Carné

 

 

 

RN

Filmographie de François Ozon (lien Imdb)