Pump
Angel (2007) de François Ozon


"J'imaginais que les droits étaient détenus aux Etats-Unis puisque ça ressemblait à une sorte d'Autant en emporte le vent".
François Ozon

Une virée à Londres car là-bas, la valeur travail, c'est tendance. Petits boulots, docks relookés, bords de Tamise, architecture, culture, bizness, clubbing et bien entendu The Klaxons croisés chez le coiffeur, coupe névrotique et jambes dans le skinny jean. C'est ça, l'Angleterre reste un drôle de voyage pour les frenchies. Un passage obligé pour jeunes gens ouverts sur la Manche , donc l'Atlantique. Là-bas, la langue sonne pop, loin du latin. Les sensations anglo-saxonnes balancent entre libéral, fun, old school et contestation. Vu d'ici, surtout en ce moment, de quoi fouler et refouler l'île composite. Pour les cinéastes, peut-être un moyen d'entrer en fiction. Jouer au director. Plonger dans une cinématographie capable de réalisme et de fantaisies télé merveilleusement azimut. Chapeau melon, bottes de cuir, studios Pinewood, Kubrick. Entre deux eaux : punk et littéraire. Eldorado excessif, à portée de ferry, effet de manche avec jeunes gens en résurrection / insurrection parfois poétique, souvent musicale, un peu livre sterling. Bref, la possibilité d'une île quand la France se replie.

Patrice Chéreau, Arnaud Despechlin, Olivier Assayas, André Téchiné, Michel Blanc. sont allés voir là-bas, si les terres fictionnelles emportent vers d'autres saveurs, lumières, atmosphères, personnages. En général, ça donne de beaux films emballés dans une modernité évidente. A la louche, Mauvaise passe, Intimité ou Boarding gate bientôt. On se souvient surtout d'Esther Kahn, un chef d'oeuvre.

De son côté, Ozon tente l'expérience. Un moyen de pousser au max sa petite musique, souvent marquée par un parti pris arty, cinéma, théâtral, si ce n'est un tantinet conceptuel. Que ce soient les références directes à son objet propre (8 femmes et la comédie musicale), plus éthérées (Swimming pool en huis clos ensoleillé) ou scénique (Gouttes d'eau sur pierres brûlantes).

Le fiston rassemble ses affaires, les rangent savamment dans la valise et glisse un roman signé Elizabeth Taylor. un homonyme, pas l'actrice aux mille teckels. Car jeunes gens, voilà sur pellicule la vie toute simple d'une demoiselle arrogante, issue des classes prolo avant la première guerre mondiale, prête à tout pour devenir une romancière populaire, sans talent particulier si ce n'est l'art de faire Arlequin avec les mots. Un éditeur plutôt fin, marié à une Charlotte Rampling définitivement aristo et cultivée, publie ses romans, tombe sous le charme, tutorise cette volonté mal dégrossie. Le succès public est immédiat. Angel peut enfin acheter la maison de ses rêves (Paradise house) et enfermer son petit monde dans sa tour d'ivoire. La jeune femme possessive créée, pour de vrai, un univers à l'image de ses textes. Sa vie fictionnée prend le pas sur le réel. Super narcissique. Une île sur une île. Mais très vite déboule la rupture. 1914, son bel amant file volontairement à la boucherie, la trompe et provoque la déchéance psychologique d'Angel. Ses livres ne fonctionnent plus. Le château se transforme en tombeau. La fidèle secrétaire, lesbo bénie oui oui, l'accompagne jusqu'à la mortification. Le jeune peintre décède. Ses sombres tableaux font l'objet d'études sérieuses lorsque les romans roses de Madame disparaissent inexorablement dans l'oubli.

Délicieusement vulgaire

L'Angleterre, désolé c'est une obsession, incarne la déco parfaite avec manoir néogothique, entrée en fer forgé piquée au choix chez Harry Potter, Edwards aux mains d'argent ou top classique, le Xanadu de Charles Foster Kane avec ses pièces de collections entassées. De quoi rassembler une vie éparse dans un musée mortifère. Insaisissable Rosebud. Car si Zazie Taylor penche pour la Welles touch, c'est par goût. Pour la tristesse princière dans un decorum immense. Petite fille énervante, enfermée dedans, avec poses romantiques et pluie anglaise. De quoi développer le beau pourrissement des âmes ennuyées, possessives, lovées dans son canapé velours rouge.

Ozon opère la jonction entre le fantastique 19ème et un Hollywood technicolor à jamais disparu. Mille artifices au service du sombre intérior. L'éclosion de fleurs en bouquets conduit forcément les tiges vers le pourri, l'eau croupie, les pétales à terre. De quoi se noyer dans les parfums délicieux, virés à l'aigre. Le grand jeu en somme. Faire son Adèle H (Truffaut), nuance. Quelque chose du carnaval. De l'imitation. Du jeu. Excéder l'attrait de la passion suicidaire contre la vie, le réel pour se tartiner de passions ego. En faire des tonnes et retourner l'arme contre soi. Ce n'est plus Hugo, le 20 ème siècle arrive à grand pas. Trop tard pour la pause romantique foldingue.

Vomir seule, abandonnée dans les ruelles désertes, habillée mille couleurs. En fait, nous faire aimer Angel la too much comme on glisse sur les lettres roses bonbon du générique. Apprécier la traversée de sa grande vie un peu vulgaire, hors de propos avec l'époque, passer sans hésiter à travers le beau monde cynique, esthète, guerre aimable mais pas inhumain, toucher du Hollywood à jamais entre deux continents, pour tout dire, s'habiller comme Elizabeth Taylor aujourd'hui.

Un truc à la Amy Winehouse. Invraisemblable interprète à l'ennui affiché. En faire des tonnes, un chouille vulgos et ça passe anglais, à force de litanies sur les mecs qui disent no, no and no, la coupette de champagne à la main et la soul dans nos petits coeurs. Visiblement l'attente traverse la chanteuse sexy, mais toujours lasse, fatiguée, sur le registre de la plainte. Comme Angel, jamais contente. Comme la Bovary , autoritaire, s'enflammant pathétique, en devenir monstre à force de décalage entre son désir jamais atteint et le réel. Comme Marie-Antoinette (Coppola), mais en y croyant à fond.

Ozon / Taylor offre à leur personnage les moyens de vivre son désir de princesse provinciale même si rien n'y fait. L'amant résiste, le talent littéraire ne tombe pas du ciel, l'idéal Barbie se pétrifie dans une maison tombale, le spectateur la gifle et la prend dans ses bras.

Angel est morte depuis longtemps, son prénom est un projet de vie.

Photo : L'histoire d'Adèle H de François Truffaut

Love Bovary

Son absence de culture (renvoyée dans les dents par une société aristo), l'arrivisme social (et symbolique), ses amours déchues et un refus absolu de comprendre le monde tel qu'il est pousse la grande enfant dans l'enfermement. Ne plus bouger. Recomposer au présent son propre passé. S'inventer un roman personnel magnifié contre sa mère, son mari, son accompagnatrice, le monde refusant d'entrer obstinément dans son délire narcissique. Love Bovary donc, méchante à force de détresse ridicule. Flaubert flambe son personnage avec la scène de l'opéra (Madame exulte devant le chanteur grandiloquent sur scène).

Taylor l'écrivain préfère monter une histoire avec un peintre, travailler le portrait et piquer à son homonyme le paroxysme de la star prisonnière de son cinéma perso. Un constat rude, en auto flagellation pour la poupée des plateaux. Une crainte de finir, peut-être, comme son personnage, creuset de toutes ses trouilles. Naître en Angleterre, devenir princesse cheap mais adulée, changer de maris, quelques coups d'éclats, faire de la merde, finir monstre. Le trajet de la star avec grimpette vers les sommets et forcément chute de cool (vieillesse, alcool et tabloïds) en ligne droite, descendante. Précisément pour Ozon, de quoi filmer un personnage au final émouvant par sa lutte absurde. Quelle énergie dépensée pour maintenir, coûte que coûte, l'invraisemblable désir à la surface. Seule contre tous pour des raisons pas terribles. Quoique. Ce serait pas un peu subversif tout ça ? Refuser le monde tel quel, c'est le début du non et poing levé, même dans le grotesque. Parce que le monde hein, c'est pas du Nutella.

Angel ne se démonte jamais. Dés les premières avaries dans la coque, petite cuillère à la main, elle vide le liquide par-dessus bord. Ne pas couler. Donner corps à une forme de rêve (star) ou de mensonge tragique. En lutte finale contre le réel.

Théorème

C'est en quelques sortes l'histoire d'Ace Rothstein. Le patron mafieux du Casino de Scorsese, prêt à tout pour garder sa femme (Sharon Stone au sommet) et tenir ferme sa boutique rêvée, envers et contre tout. C'est à dire maintenir un rêve sur les mers agitées du jeu, du pognon et du gangstérisme. Inévitablement, le rapport de force avec les personnages, sources d'impureté car transporteurs de vie, vire nécessairement au totalitarisme (De Niro tient le cap avec son oeil partout, un job de boss ultra violent). Le maintient d'un désir gentil suppose, dans ces conditions, de tordre le cou aux gêneurs. En ouverture et conclusion identique du film, la solitude, la mort, l'explosion. Le Bovarysme poussé à fond, aussi bien dans la passion amoureuse (Adèle H toujours) ou dans la mafia, peu importe. Il s'agit de rapports au monde. De mise en scène. En effet, comment filmer ces tensions en contradictions permanentes ?

Ozon opte pour le cinéma dans sa splendeur et ses effets spéciaux au centre. Par exemple, Angel traverse Londres en carrosse. Il faut les transparents (fond d'écran 50's). Angel veut un château ? Il faut le gothique de Tim Burton et un rêve inquiétant. Angel veut de belles robes ? Il faut du frou frou Hollywood. Angel fait du mélo ? Il faut Douglas Sirk, mais sans le beau copié collé d'un Todd Haynes ("Loin du paradis").

Hollywood n'est pas Londres. La vie pas de l'Arlequin.

Comme Ozon est fin garçon, son rapport au monde passe par le cinéma. Besoin d'un parti pris conceptuel pour respirer, s'amuser, tordre le coup au réel en imposant un parti pris absurde, rigolo, cynique, totalement indigeste. Une manière de regarder en biais. Le réalisateur, avec ce film, livre l'essence de son travail. Une quasi-théorie formelle de ses propositions. Introduire un axe dur comme le fer au milieu de son cinéma. Faire accepter l'impossible (un effet de genre par exemple en forçant le réalisme). Laisser le caillou dans la chaussure du début jusqu'à la fin et regarder le résultat.

Flaubert balançait son célèbre "Bovary, c'est moi !". Angel, c'est Ozon. Une torsion mise à nu de la représentation par le cinéma dans le cinéma. Au final, plonger dans le monde comme une pierre dans un lac calme et regarder les ronds dans l'eau.

Photo : Casino de Martin Scorsese

 

 

 

DS

Filmographie de François Ozon (lien Imdb)