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Becker fuit avec génie le film choral, façon "tout un monde entier dans la cage d'escalier". Aucune exhaustivité thématique dans le viseur, on trouve au contraire un big band prolo qui fait bing ! La mise en scène musicale virevolte autour du couple. Elle impose des personnages traditionnellement secondaires, ici sublimement rendus essentiels par la grâce d'une narration à peine tissée. Tous se frottent les uns aux autres parmi des arabesques, développant un écosystème à la fois léger et paradoxalement accidenté (au sens propre et figuré). En effet, l'incroyable aisance de la mise en scène masque une construction en trois parties capables de provoquer des étincelles : d'abord la vie du couple comme elle va dans son quartier, son immeuble puis son appartement (ou comment monter une chantilly avec trois fois rien). C'est l'exposition de la tragédie. Une seconde développe un étonnant suspens tendu comme le Voleur de Bicyclette (De Sica) en séparant les tourtereaux dans la ville, à la recherche du billet de loterie perdu. C'est la traversée du désert pour Antoine, puis Antoinette, dans les rues de Paris. Enfin, un troisième mouvement rassemble à nouveau les protagonistes dans l'immeuble avec un chœur ouvrier particulièrement actif. Ce retour du groupe permet non seulement la résolution du drame, mais évacue un personnage odieux, dont on imagine quelques zones d'ombres pendant l'occupation allemande. Bref, quand le film choral raconte lourdingue, Becker préfère le mouvement à trois temps. Sur ce point, c'est quasi du Lubitsch sauce frenchy. On pourrait battre la mesure pendant la projection tellement le montage pulse sur des rythmes musicaux. Les têtes tournent, formidablement portées par la chance et l'amour, avec quelques fantastiques vertiges à la clé. Spécial désirC'est donc l'heure de la reconstruction. L'énergie du désir s'impose à tous. Ainsi, Antoine et Antoinette s'aiment d'amour frais. Becker filme un tourbillon amoureux, même pour acheter de poireaux chez l'épicier. C'est comme ça, les flux passent par tous les bouts, surtout les fenêtres. Par exemple, Antoine file sur les toits la nuit. Quelques minutes en haut, et hop, les voisins rappliquent par toutes les embrasures. Rien ne stoppe la tension érotique, source de bonheurs mais aussi de vertiges et violences sexuelles. Cette ambigüité est incarnée par un vieux grigou, un peu plus friqué que les autres, tâteur de nichons, volontairement agressif envers Antoinette. Sexe et pognon avancent ensemble une force écrasante. Le couple semble sans cesse en danger. La relation tient au refus des avances, toutes les avances. C'est précisément la force de la miss. Drame et comédie, douceurs et sévices, flux et refus, tous les coups du sort buttent sur le couple. Une scène magnifique pose ces attaques à un haut degré d'abstraction : découvrant le ticket gagnant, Antoine et Antoinette utilisent un rouge à lèvres pour tracer sur un miroir leurs rêves soudain rendus possibles. Le petit tube pourpre de désirs trace des envies folles sur leurs visages, métamorphosés en image hyper fragile. Ca tient à presque rien. La perte du billet gagnant introduit le doute. L'hésitation nique tout sur son passage. Les dangers envoyés sous formes de signaux dans la première partie du film prennent lentement un tour réellement tragique en ouvrant le film dans le vertigineux. C'est Antoine devant sa machine à couper du papier prête à bouffer ses doigts. C'est aussi l'étonna Becker hisse alors son film vers les plus belles heures de l'Aurore. Le chef d'œuvre muet de Murnau propose également la traversée d'un couple dans le doute amoureux, lui-même hystérisé par les lumières riches de la ville. Cette épreuve tourbillonnante transporte les sentiments amoureux vers les grandes espérances, mais pousse les héros vers une chute dans sa propre image éclatée dans mille vitrines. Les sentiments se dispersent. Dés lors, le monde rime avec danger comme la noyade ou une tempête pour le cinéaste allemand. Ou bien le mutisme solitaire et erratique pour Becker. Mais nous sommes finalement dans une comédie. Le cadeau du ciel offre non seulement un ticket gagnant, mais surtout une bonne bande à nouveau réunie pour la séquence finale. Antoine combat le vieux grigou tout puissant sexuellement avec ses dollars. Les zozos autour (dont un boxeur) n'interviennent pas dans les coups. D'un simple regard amoureux, Antoinette redonne sens à l'identité perdue d'Antoine. Le groupe encourage le zozo énervé par du bruit, des yeux, les corps serrés et l'envie de mettre en marche à nouveau la machine à musique et à arabesque. Un simple regard et l'amour redémarre. Le cinéma, art du mouvement, se remet en route. La reconstruction continue. Les flux du désir circulent encore une fois jusqu'à, inconsciemment, donner les clés du ticket gagnant. Un chef d'œuvre on vous dit ! Photo : L'aurore de Friedrich Wilhelm Murnau
DS |