Ce qui ne nous tue pas...
Apocalypto (2007
) de Mel Gibson


Pour Mel Gibson, plus ça fait mal, plus c’est bon. Après avoir fait de William Wallace un martyr qui dit encore quand on l’écartèle sous les yeux de Sophie Marceau, et de Jésus le héros d’une pub pour steak hachés, voilà que Mad Max décide de faire un film sur les Mayas. Sans surprise, le résultat est assez loin de Dora l’exploratrice.

C'est que question violence, rarement un acteur / réalisateur n’aura autant aimé souffir ou montrer la souffrance : prenez Mad Max, premier rôle de Mel et premières douleurs sur fond de western apocalyptique mais avec du cuir partout. Un premier film qui sent déjà le manifeste SM tant Gibson kiffe de se voir morfler. Dans Payback on lui casse les pieds à coups de marteau, dans Complots il se fait torturer par le professeur Xavier, dans L’arme fatale il ne pense qu’à se suicider, ce qui en fait un flic plutôt retors car insensible à la douleur. Alors quand il décide de réaliser son premier film, L’homme sans visage, Gibson ne trouve rien de mieux que de se refaire la figure à l’acide et de jouer les gentils monstres honnis. Bon, comme dirait Alain Decaux, la suite appartient à l’histoire avec son Braveheart indépendantiste sadomaso et son JC juste maso. Et voilà que Mad Mel décide de nous faire un trip "à l’époque des mayas".

Rahan trash chez les mayas

Tiens, c'est rare un film qui se passe chez les mayas. Ca remonte à quand le dernier, déjà ? Ah oui, OK, bon ben ça doit être le premier. Il faut dire que les archives photo ou vidéo ne doivent pas être faciles à trouver. Pas de quoi décourager le vaillant Mel qui, n'écoutant que son coeur (et peut-être un peu sa bouteille de Ricard ?), décide de tourner le film en langue maya. Allez, zou, on fait pas les choses à moitié hein. L'histoire ? Les mayas vivent paisiblement de tapir et d'eau fraîche jusqu'au jour ou des méchants guerriers pillent le village de Patte de Jaguar, le fils du chef (dis donc Mel, c'est pas parceque tu nous la joue authentique que tu as le droit de nommer tes persos avec des prénoms honteux). C'est un carnage et seuls les hommes les plus forts sont épargnés pour en fait être sacrifiés. Sauf que Patte de Jaguar a eu le temps de cacher sa femme et son fils dans un fossé. Le petit gars va tout faire pour les retrouver : échapper au sacrifice, fuir, tuer ses geôliers, être le héros d'un film d'action, quoi.

Première scène, première trahison : les mayas qui viennent de tuer un tapir (Apocalypto devient ainsi le deuxième film à s'ouvrir sur la mort d'un tapir après, mais oui... 2001 ! - c'était juste une anecdote pour vous permettre de briller en société) font des blagues sur les couilles de l'animal. Comme dans une comédie américaine. Voilà qui met un petit coup aux ambitions Lagarde et Michard du film mais qui l'éloigne de la chiantissime "odyssée de l'espèce" qu'il aurait pu être (c'est quand même vachement surestimé, ce truc). Et peut-être aussi une façon de désacraliser ces mayas qu'on connaît finalement peu. Ici, avant d'être les guerriers valeureux dont on a gardé un lointain souvenir (c'était au programme de 6ème) ce sont des hommes. Qui se font des blagues et qui ne connaissent pas la violence à part quand ils chassent. Hello Rousseau.

L'état de nature dans toute sa béate splendeur. Et voilà que vient la peur. Pas grand chose, juste une autre tribu, croisée dans la forêt. Leur chef est flippé. Patte de jaguar n'en dort pas de la nuit et le voilà qui commence à être terrorisé, lui aussi. Il a peur de quoi ? Peur de la peur. Pas bien loin du tueur de Scream qui faisait peur à ses victimes en portant le masque du cri de Munch. La représentation de la terreur qui engendrait la terreur. Ici, le film sera, pour Patte de jaguar, un apprentissage (c'est attendu) mais son aventure entraînera chez lui l'acceptation de la peur comme composante de la société en même temps que, et c'est plutôt nouveau chez Gibson réalisateur, le refus de la souffrance. Ici pas de martyr expiatoire, juste l'ambition de trouver un endroit où on n'aura plus peur. Que voulez-vous, tout se perd et le héros gibsonien se fait moins maso qu'il n'était. Il faut dire que son précédent film avait placé la barre un peu haute. Ici, les tableaux flippants de Jérôme Bosch ont fait place à de pures images d'aventure.

Des trucs bien cools qu'on désespérait de voir un jour sur grand écran, comme une poursuite d'une demi-heure en pleine forêt (et sans GPS s'il vous plait) avec moult pièges et, Mel oblige, du sang qui n'hésite pas à gicler. Apocalypto s'impose ainsi en version furieuse de Rahan et c'est vraiment bon. Et Gibson s'éclate bien à mixer Conan le barbare avec Predator (on a connu pires références). Le film prend d'ailleurs la même structure que Gladiator, avec ses trois actes (1 : tout va bien - 2 : le héros est dans une merde, vous pouvez pas savoir - 3 : vengeance !) mais ringardise le film de Ridley Scott à force de jusqu'au boutisme. Et si les deux films comportent un combat contre une bête sauvage (une panthère noire ici, un tigre là-bas), on se gardera de comparer les deux scènes par respect pour l'auteur de "Blade runner". Pas la peine d'en rajouter, niveau action, "Apocalypto" est une réussite.

Photo : Rahan de André Chéret et Roger Lécureux

The trouble with Mel

Le problème avec Gibson, c'est qu'il prend tellement son sujet au sérieux qu'il a jugé bon de mettre un carton en exergue de son film qui fait d'Apocalypto une parabole. Ca dit qu'une grande civilisation n'est conquise de l'extérieur que si elle est détruite de l'intérieur. Evidemment, connaissant les antécédents du monsieur, on passe le film à chercher un rabbin parmi les méchants. Pas de rabbin. C'est déjà ça de gagné. Alors on réfléchit à cette histoire de civilisation détruite de l'intérieur. On fait le lien avec l'arrivée de la peur dans cette gentille communauté maya. Dès que les héros, et surtout Patte de jaguar (qui est joué par le sosie de Ronaldinho, au fait) ont conscience de l'existence d'un possible danger, leur quotidien devient invivable. Et puis au fait, les méchants sont des mayas aussi. Pas possible de taxer Mad Max de racisme. Soyons fous, et si Mel Gibson en profitait pour tacler la politique sécuritaire de Bush avec patriot act et caméras ? Et si le carton du début nous disait qu'avant de suspecter les étrangers il fallait arrêter de nous fliquer et d'entretenir la peur ? Sans aller jusqu'à dire que Mel fait du Michaël Moore (il s'en garde et c'est tant mieux), la morale, puisque morale il y a, semble bien éloignée de l'image qu'on avait gardée de lui.

Parcequ'il y a aussi ce plan final, habile, que dis-je, génial décalque de la dernière scène déjà superbe de "La planète des singes" que nous nous garderons de révéler (par contre on peut vous dire que Keyser Söze c'est le boiteux). Disons que ce final achève de mettre à mal le jugement qu'on peut avoir sur Mad Mel. Facho ? pas facho ? Evidemment, c'est plus compliqué que ça.

La chose dont on peut être sûrs, c'est qu'avec son Apocalypto, Mel Gibson est devenu un réalisateur de la trempe des William Friedkin (L'exorciste, French connection mais aussi Le sang du châtiment qu'il a remonté en faveur de la peine de mort plusieurs années après sa sortie) ou John Millius (Conan le barbare, chef d'oeuvre tout de même un peu fascisant sur les bords) : de grands metteurs en scène lion d'être détestables mais bourrés de paradoxes, dont on préfère voir les films plutôt que lire les interviews. Des réalisateurs hard-boiled dont on peut être fan mais pas potes.

Photo : La planète des singes de Franklin Schaffner

 

 

 

RN

Filmographie de Mel Gibson (lien Imdb)