Nina au bal du diable

Black Swan (2011
) de Darren Aronofsky


Souvent, les jeunes filles malheureuses s'évadent de leur monde de merde en dansant.
Comme Jennifer Beals, metallo prolote de Flashdance, ou la petite Baby Doll, internée de force dans Sucker Punch, il est quelquefois nécessaire de redéfinir son espace en se l'appropriant, histoire de respirer et éviter ainsi l'asphyxie d'un quotidien trop injuste. Travolta et Billy Elliot se chargent de rétablir la parité en tortillant du derrière pour échapper toujours à la fatalité (et accessoirement aux insultes homophobes).
Plus que d'autres formes artistiques, la danse est donc devenue, au ciné, un moyen de s'émanciper pour pas cher. Un truc permettant, à défaut d'épanouissement (les films sur la danse sont plutôt des films sur la découverte de la danse), de s'accomplir.
Après les pubs Evian (The Fountain) et le catch façon Sundance (The wrestler), voilà que Darren Aronofsky a décidé de foutre, lui aussi, le nez dans le monde des gamines qui bougent leur corps pour s'en sortir. Et le bonhomme en profite pour jouer avec pas mal de poncifs du film de danse.

Le lac des signes

A Palma, Aronofsky ne jouissait pas, jusqu'à présent, d'une place VIP. C'était même plutôt l'inverse, la faute à une filmo bien chiante : après un Pi qui foutait mal à la tête à force de montrer l'histoire d'un génie migraineux (pari réussi mais gros calvaire pour le spectateur sans Doliprane), ou encore une Fountain certainement sympa sur le papier mais qui échouait sur les rivages du manque de fric et de l'inspiration douteuse (l'épopée rêvée devint une fable Z new age, comme une parodie du Tree of life de Malick par les Guignols), le petit Darren nous gavait bien fort.
Trop lourd, le mec.

Alors quand Black Swan arrive, auréolé d'un buzz critique un peu louche, on se méfie.
Eh ben on avait tort. Black Swan est un grand film, apte à nous retourner comme des crêpes et à nous pousser à vouloir se retaper la filmo d'Aronofsky. Il faut dire que, comme le soulignait déjà Dom, le film jouit de la lourdeur de son symbolisme. D'habitude insupportable, le surplus de signifiant, à faire passer Bettelheim pour Bresson, sied ici à merveille à son sujet. Et malgré la prétention coutumière du bonhomme, le miracle se produit : en partageant le même pitch que Les chaussons rouges de Powell et Pressburger, Black Swan arrive à ne pas faire figure de canard boîteux.

Comme dans ce chef d'oeuvre d'après-guerre, une jeune danseuse obtient donc le premier rôle du lac des cygnes. Mais le chorégraphe, tyrannique et libidineux, la pousse à s'identifier à l'héroïne coûte que coûte. C'est tout pareil, il suffit de faire un copier-coller.
Sauf que, chez Aronofsky, devant jouer à la fois le rôle du virginal cygne blanc et celui de sa nemesis, le lascif cygne noir, la pauvre petite Nina, plutôt propre sur elle et coincée, devra se dévergonder rapido pour coller à son personnage jusqu'au bout, quitte à entamer une petite descente aux enfers.

Masturbation hallucinée, mutilation, hallucinations, paranoïa, déniaisage accéléré, rien n'est épargné à Nina (Natalie Portman, beau rôle) et au spectateur qui pourrait se croire, vu le ton giallesque de l'ensemble, en plein hommage à Argento. Comme le papa de Suspiria et de Phenomena, Aronofsky prend donc un malin plaisir à souiller des robes blanches. Sympa et inattendu : Black Swan est un pur film de genre, pas loin des prétentions aronofskyennes passées mais cette fois agréable. Juste l'histoire d'une transformation mentale mais aussi physique. Un film de loup garou où les filles se transforment en oiseaux flippants : on prend !

Le film nous rappelle aussi (et surtout) les premiers De Palma. Des merveilles où le récit passait toujours d'un genre à l'autre (mélo, fantastique, polar, érotique, horreur) en calquant ses pas sur l'esprit d'un protagoniste plongeant dans la folie. Obsession, Pulsions, Phantom of the Paradise, Soeurs de sang : autant de merveilles mettant un certain temps à quitter le plancher des vaches pour sombrer vers le fantastique contre leurs héros. Cette indétermination générique, génératrice d'un plaisir propre aux films du grand Brian (jusqu'à son récent Dahlia noir, voguant du film noir au polar puis du thriller au mélo), semble avoir trouvé ici un rejeton. Il était temps, non ?

Le calvaire de Nina fait même particulièrement penser à Carrie, un teen movie virant comme par accident (par maladie, devrait-on dire) au classique de l'horreur. On y retrouve une jeune fille quasi séquestrée par une mère folle et comme dans Black Swan, le film de collège se finit en climax surnaturel par la libération de l'héroïne devenue incontrôlable lors d'un grand bal. Autre point commun aux deux films : une propension à taper, quand il le faut, là où ça fait mal et à verser, le moment venu, dans le gore le plus décomplexé. Carrie plante des ciseaux dans sa moman quand Nina se retourne les ongles. Cette crudité, esthétique et thématique, que les critique reprochaient autrefois à De Palma en appelant ça de la vulgarité, Aronofsky en a fait la première des qualités de son film. Et si les menstruations de Carrie se finissaient en bain de sang pour toute sa classe, le dépucelage de Nina se joue carrément sur scène, avec un matelas, du sang là où il faut, et tout le monde autour.

Photos : Les chaussons rouges de Michael Powell et Emeric Pressburger / Carrie au bal du diable de Brian De Palma

The pigeon

Avant d'obtenir son premier grand rôle, celui qui la fera craquer, Nina était une élève appliquée, une bosseuse un peu terne, faisant tout très bien mais sans folie. Devenir la reine des cygnes implique qu'elle sorte de son cocon d'étudiante pour devenir enfin une artiste. Ce qui aurait pu être l'histoire d'une initiation devient, sous la caméra d'Aronofsky, le récit d'une transformation vécue de l'intérieur. Dans la tête de Nina du début à la fin, Black Swan prend ainsi le chemin d'une monographie, c'est à dire que tout est vu à travers les yeux de Nina, sans contrechamp venant mettre un peu de raisonnable, au gré de son état mental vacillant toujours un peu plus.

Par exemple, Nina chourave le rouge à lèvres de la précédente danseuse star du ballet (Winona Rider, dans un rôle troublant de réalité d'espoir déchu), celle à qui elle s'apprête à piquer la place dans le lit et dans les carnets du chorégraphe, et voilà qu'un peu plus tard, après l'annonce de sa consécration, elle trouvera, en sortant des toilettes déserts, une insulte marquée au Gemey Maybeline sur un miroir. Tout ce qui arrive à Nina, même le plus fou, peut venir de son esprit torturé. Les autres voient une jeune fille instable, fragilisée par le poids de ses nouvelles responsabilités, vécu à travers les yeux de Nina, c'est un vrai film d'horreur.

Pour faire rapide, on dira que Black Swan, c'est le remake de La mouche en version intériorisée. Jeff Goldblum arrivait à violer les lois de la nature au prix d'une transformation en insecte monstrueux : ici Portman se change, de son point de vue, peu à peu en oiseau. Aronofsky ne cesse d'ailleurs de faire des clins d'oeil au chef d'oeuvre de Cronenberg en reprenant notamment une scène, devant un miroir, où son héroïne s'arrache un ongle devenu un peu trop encombrant (normal, il faut laisser la place aux griffes). Comme chez Cronie, Aronofsky tape là où ça fait mal.

Les héros des deux films s'apprêtent à faire un truc énorme (créer la téléportation ou interpréter parfaitement la version la plus hallucinante du Lac des cygnes) mais doivent en payer le prix fort, quitte à visiter les tréfonds de leurs âmes. Mais là où Goldblum pouvait profiter du regard compatissant et équilibrant de sa dulcinée (Geena Davis et sa coiffure choucroute eighties), Portman doit se démerder seule avec ses démons. Pas facile pour une petite fille dominée par une maman un peu follasse. Enfermée dans sa prison rose, entourée de peluches venues d'un monde de l'enfance qu'elle aurait dû quitter il y a une dizaine d'années, Nina doit trouver le bon chemin sans GPS alors qu'elle explore des territoires inconnus. Cette fragilité, ce manque de préparation se retrouvent jusque dans son prénom, ni palindrome ni symétrique, comme déséquilibré par un excès de douceur, en attente d'une syllabe faisant contrepoid.

Photo : La mouche de David Cronenberg

The artist

Aronofsky est un petit malin : en ne nous autorisant pas à avoir un point de vue extérieur, il nous fout dans la peau de sa petite héroïne, violentée par son prof et pas du tout préparée à l'exercice qu'on lui demande, c'est à dire devenir sa propre nemesis pour jouer le cygne noir à la perfection. En l'état, le film est donc une monographie très morale puisque vue à travers les yeux d'une petite brebis entourée de loups. Tiens, c'était aussi les reproches faits à l'époque au jeune De Palma...

Il est ainsi amusant de se refaire le film du point de vue des autres personnages : si Vincent Cassel est perçu comme archi libidineux, rien ne dit qu'il soit aussi carnassier que le loup vu par Nina (sans rentrer dans le débat du troussage de soubrette, force est de constater qu'au fil du film, il devient, sous les yeux de Nina, une caricature lubrique sautant ses élèves dans chaque coin de coulisse, ce qui est un peu exagéré : l'école de danse n'est pas le FMI).
Comment perçoit-il, lui, l'évolution de Nina ? Certainement comme une aventure artistique et humaine comme d'autres, destinée à décoincer la pauvrette pour qu'elle donne le meilleur d'elle-même. On pourrait se dire la même chose des autres personnages proches de Nina, tous témoins de sa fragilité mais ignorants des bouleversements qu'elle ne cesse de vivre. Pour elle, chaque pas devient traumatisant, chaque coin de rue abrite un démon. Pour les autres, elle s'en remettra.

A force de nous donner à voir une chute solitaire dans les tréfonds mentaux, Black Swan rappelle un autre grand film traitant du larsen de la conscience, où il était déjà question d'une artiste perdant les pédales à mesure qu'elle essayait de réaliser son rêve. Ca se passait sur la route qui mène à Hollywood, Mulholland Drive, et une actrice, par dépit amoureux, hantait sans le savoir le corps de sa bien-aimée. On y croisait déjà plein de miroirs qui se mettaient à réfléchir un peu trop avant de renvoyer les images.
Pour Naomi Watts, ignorant comme le spectateur qu'elle déambulait dans un rêve, tout était classe et elle vivait une passion irréelle et mystérieuse avec une brune bombesque alors que dans le monde réel, la pauvre petite vivait un quotidien sinistre depuis que sa chérie l'avait quittée.

Comme dans Mulholland Drive, pour Nina l'atterrissage est rude, et peut-être même fatal. Le miroir est devenu une arme qui, retourné contre elle, lui a permis d'atteindre la perfection et de devenir une femme (elle tombe sur un matelas et dis "c'était bien", comme si elle avait fait l'amour comme une grande) en faisant couler son sang. Juste avant, le spectateur, précédemment sevré de musique (Aronofsky, en petit malin, ne nous fait presque rien entendre de Tchaïkovski avant de lacher la purée à la fin), aura pourtant vécu une expérience troublante : le final du ballet ici utilisé comme un climax nous permet de réaliser que Nina n'était pas folle tant Le lac des cygnes révèle une force bouleversante. Vu à travers les yeux de la petite, le fantastique s'imisce dans ce ballet magnifique. Alors on comprend.

Photo : Mulholland Drive de David Lynch

 

 

 

RN

Filmographie de Darren Aronofsky (lien Imdb)