Harvest
Le secret de Brokeback Mountain (2006) de Ang Lee


Comme une chanson de Neil Young. Retour au pays, tristesse, guitare, bourinade, grands espaces, des tonnes de questions dans les bottes. La voix est aiguë, intime, trémolo, adolescente au pays de l'ultra virilité. Comme une chanson de Dolly Parton. L'histoire est courte. Tragique. Chantée dans un bouge avec du rouge à lèvre comme ça. Coups de génie littéraires pour pleurer honteux les histoires d'amour foirées. Comme une chanson de Bruce Springsteen. On regarde le train passer sans s'arrêter. La ville impossible avec la famille sous le bras est trop loin. Couler des jours meilleurs. Toucher l'impossibilité même de s'arracher.

La musique country est un truc de prolos. Qui touche au coeur. Comme l'immense tradition littérature US. Style direct, limpide, travaillé à l'os, le truc pour les "boys next door" en attente d'une vie meilleure. Dans ces chansons, le destin est tracé. Les mots tournent autour du fatum sans en faire des tonnes (la tenue sans gémir). Bouche cousue. Attente. Ennui. Beckett dans le grand ouest. Prisonnier dehors. Sur le pas de porte, une bière à la main. Le bar est presque vide. Du pognon à trouver. Des rêves à peine. Chercheur d'or dans sa tête.

Je fais quoi ici avec ça ?

Sam Peckinpah connaissait le sujet. Le western crépusculaire était son bizness. 1972, un bijou nommé Junior Bonner mettait un scène Steve Mc Queen. Suffit de reprendre le pitch : " Cow-boy de rodéo, Junior Bonner va de ville en ville pour tenter de tenir huit secondes sur un taureau ou un cheval sauvage ou bien d'attraper au lasso un veau en un minimum de temps afin de gagner les prix et toucher les primes. Sa vie d'errance est faite de chutes dans la poussière, de blessures pansées dans des vestiaires sordides, de beuveries et de bagarres avec d'autres errants ou des autochtones dans des bastringues, de brèves rencontres avec des égéries locales s'offrant à tout champion".

Ang Lee poursuit le fil (pas si loin non plus de Duel de Spielberg), mais autrement. Nous sommes en 2006. Le western est définitivement mort. Les personnages cherchent à s'installer. Se marient. Font des gosses. Trouvent un job à peu près stable. N'ont jamais quitté le bled. Abandonnent le rodéo avant "d'être complètement cassés". Se bourrent la gueule. Cherchent du paisible. Du possible. Veulent les jours tranquilles loin de New York. Ca existe New York ?

Photo : Pochette de l'album Harvest de Neil Young

Camping sauvage

Ennis Del Mar (le blond) et Jack Twist (le brun) se rencontrent dans les années 60 pour garder des moutons. Une saison au sommet, là-haut sur la montagne. Le froid sous la tente rapproche les corps. Jusqu'à mettre sa main là où c'est bon. Impossible de mettre des mots sur leur aventure. Pas plus que New York, l'amour entre garçons n'existe. Mais le corps parle. Ce sera le premier coup de poignard de Brokeback Mountain. Au passage et pour clore la question, ceci est une pipe : soit un admirable film gay. Ici, le spectateur bande ému. Toucher l'Autre. Faire l'amour avec un extra-terrestre. Se laisser déborder par son propre désir. Laisser faire. Lâcher prise. Les garçons osent à peine se regarder sous leur chapeau (où voir des regards à ce point ombrés, cachés, détournés, baissés ?). La pulsion leur saute dessus. Sans chichi ni discours. Une envie dont ils n'avaient pas conscience. Noud du film subtilement politique car placé sur un plan intime : la lutte entre les corps (être ensemble) et la loi sociale intériorisée (on fait l'amour mais on n'est pas des pd). Résultat, la culpabilité ronge les personnages. Entre affirmation. Déni. Travaux pratiques. A l'heure des gay pride fatiguées, retour sur l'ère coupable. Un autre air de musique que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître. Une vieille chanson d'Aznavour par exemple.

Aguirre (ou la colère de dieu) est l'employeur des jeunes cow-boys. L'homme à moustache incarne la limite à ne pas dépasser. Regard accusateur. La stigmatisation travaille au plus profond de soi-même. Alors se débattre contre ses envies. Contre les autres. Désintégrer la norme involontairement. Se révéler subversif par inadvertance ou comment tomber en politique sans rien demander. Comme chez Pasolini, les garçons se font mal. Tuent maladroitement la tumeur désirante. Corps haïs. Corps amoureux. Nous y sommes.

Ang Lee ne craint pas le sous-texte (comme les westerns homo érotiques de la grande époque). Il s'agit de cinéma avant tout, après tout. Attraper un garçon au lasso, monter un cheval nerveux, mettre l'animal en roulotte, filer dans une camionnette presque morte, faire du rodéo et tenir quelques secondes, accompagner les moutons dans la montagne, tuer les bêtes sauvages. Le film transpire le sexe, l'érotisme, la tragédie. A la recherche de moments suspendus contre le monde, contre sa propre vie défilée sous les yeux. Les traces de maquillages naissent au coin des yeux, quelques cheveux à la chaux, le temps passe sans changer. jusqu'à la mort. Rien ne bouge. Rien ne tremble sauf les corps. Un monde arrêté. Passé. Epoque révolue du western. Un retour aux sources comme si Michael Cimino ou Terrence Malick n'étaient pas passés par-là. Chez Ang Lee, la montagne protège encore. Le mythe reste intact. Un paradis perdu toujours possible au cinéma. En cela, Brokeback Mountain est profondément nostalgique. Il recréé la rencontre entre un monde socialement fermé avec l'espoir d'un ailleurs imaginable, concret, là-haut toujours sur la montagne. Une époque disparue. Ensevelie. Douglas Sirk comme des souvenirs amoureux. Un lieu (titre du film) aujourd'hui imaginaire. Le réalisateur touche du doigt un cinéma profondément américain, rappelons le créé en partie par l'immigration européenne. Il fallait retrouver ce regard extérieur. Admiratif avec la distance du temps. Reconstituer cet imaginaire. Pas un hommage façon « Loin du paradis » de Todd Haynes, plus proche de l'expérience - copie au sens du Psycho de Van Sant. Une ré-interprétation.

Muet

Ang Lee, revenu de l'incroyable Hulk, joue la simplicité et goûte la légèreté du dispositif. Evite la multiplication des points de vue dans une même scène. Fait dériver son film avec les personnages. Prends le temps. Touche la matière cinéma, c'est à dire le rythme. Voir l'ouverture du film comme expression par l'image et son. Un plan glisse sur l'autre comme les corps. Certains disent "film pellicule glacée". C'est passer à côté des couleurs ramenées à leurs rôles premiers : créer des sensations. Permettre au spectateur, par les éléments disposés sur l'écran de comprendre l'état psychologique des personnages. Porosité permanente entre les décors, la lumière et les garçons, eux-mêmes bercés par les contraintes de la vie. L'arrache-larme surgit dans cette distance. Explosions sentimentales sans cesse retenues dans les grands espaces. Des pailles dans le vent.

Retenue encore avec les femmes qui savent. La mère, la compagne, la maîtresse (sauf l'épouse de Jack Twist, assimilée sous sa coiffure Madonna à une caisse enregistreuse). Encore les regards sans les mots. Tout est dit par un simple cadrage. Les hésitations. Les corps traversés par la douleur. Une époque sans les flots de tchatches. Seul Aguire parle, donc accuse, désigne, enferme. La parole est assimilée au pouvoir. A la règle sociale (Jack Twist prend une maigre revanche en gueulant un bon coup sur son beau-père. force et échec total).

Brokeback Mountain joue paradoxalement le développement d'une scène de My own private Idaho (Gus van Sant). River Phonix et Keanu Reeves passent une nuit dans un presque désert, feu de bois, le froid. Se réchauffer. Quelques mots. La mort est dans le présent. La lumière frétille. En larmes.

Photo : My own private Idaho de Gus Van Sant

 

 

 

DS

Filmographie de Ang Lee (lien Imdb)