Factory
Bubble
(2006) de Steven Soderbergh


Quel âge aviez-vous vous en 1989 ? Quel âge avions-nous en ce mai 89 où Wenders, encore associé à la gloire arty internationale et en promesse d'un cinéma d'auteur pour tous, portait la banane fière et humble ? Nous étions probablement des jeunes gens à la recherche de vidéos, d'une diffusion télé cool (forcément tard la nuit) en rage devant les cinémas loin des grandes villes en manque de programmation un tantinet excitante. Epoque qui passait par les revues achetées en kiosque. Qui faisait rêver les films avant de les voir.

Aujourd'hui on sait, on voit (trop ?), on écoute, on télécharge. On pratique les grands écarts avec ce minimum d'élégance (on y croit) qui permet à minima de retrouver des compères partout dans le monde. Les vieux amis sont parfois décevants (Wenders) ou gardent intact le goût du voyage (Soderbergh). Un instant nous retourner vers 1989, voir l'étonnement du jeunot sorti palmé d'un festival de Cannes dont on a par ailleurs oublié le palmarès. Cliquez ici pour voir le journal d'Antenne 2.

Le petit a grandi hein ? L'ampleur de ses gestes entre grandes productions élégantes (Ocean's eleven ou plus risquées comme le mésestimé Solaris) et expérimentations esthétiques revigorantes (Schizopolis). Presque un idéal inconfortable, entre grand cirque Hollywoodien et petits objets fait main, dont il est de bon ton aujourd'hui d'aborder avec ennui. C'est con, car Soderbergh trace une ligne cinéma singulière.

Bonne nouvelle

Une courte note technique pour goûter avec plaisirs les évolutions de la HD. Bubble est filmé en scope numérique. Soit un bond dans le pixel (vers quelle forme d'image ?) depuis le beau Collatéral de Michael Mann. La lumière ne granule plus (équivalent du super 16 mais version électronique) pour créer une lumière à la netteté chaloupée. Le halot disparaît pour plus de sécheresse, sans jamais ressembler aux textures pellicules. Nous ne sommes plus tout à fait dans le clicheton haute définition, non plus dans la chimie mais sur une esthétique cataloguable (oui c'est un peu facile) dans la projection arty.

La frontière entre musée et salles de cinéma se brouille un peu plus... tant mieux ! Bubble ajoute au trouble par la sécheresse du montage. Quelques panoramiques. Plans fixes. Cadres rigoureux. Travail sur les couleurs (séquences nocturnes vraiment ombrées et séquences jours au cieux trop beaux). L'approche sonore se précise et ajoute au sentiment de dispositif pour capter un réel. Les personnages (ici des comédiens amateurs) multiplient les pistes entre documentaires, cinéma et installation. A la croisée de Depardon (le temps d'enregistrer), Pialat (du docu dans la fiction) et Douglas Gordon (plans fixes avec personnages réels). Sexe, mensonges et vidéo posait en germe toutes ces questions esthétiques. Soderbergh, avec les moyens du jour poursuit sa création sur un terrain de jeu qui trouve aussi d'autres formes de diffusions (internet). Probablement n'a t'on jamais vu autant de cinéma ailleurs que dans les salles de cinéma. Pour reprendre Godard, "entrer en cinéma" mais de manière tout terrain. En moins polluant.

La forme courte de Bubble (1H15) prend également le contrepied de la tendance lourde à allonger la durée des films (le spectateur doit en avoir pour son pognon, c'est comme les frites à volonté). Retour au film rapide. Un peu l'équivalent de la nouvelle littéraire. Soit aller à l'essentiel, ce qui ne veut pas dire vite, et inventer une durée sans gras correspondant pile au sujet. Soderbergh introduit une certaine lenteur dans son format court. Forme parfaite, collée au sujet, sans tension dramatique. Le polar (c'est bien de cela qu'il s'agit ici) est pris dans les mailles d'un filet qui semble nous dire : regardez les personnages. Absents à eux-mêmes. Subissant le dispositif. Poussés par une narration sans pression, mais dont le format impose une boucle, un déterminisme, du fatal dans lequel ils ne cherchent même pas à se débattre. La petite forme impose son destin dont personne n'a vraiment le temps d'en sortir. Les lieux d'actions (sans cesse en boucle entre routes, usines, maisons et au final prison) se répètent en lessiveuse lente. Ultra littéraire (les fondus au noir correspondent à des chapitres), le film déroule sa fatum avec juste ce qu'il faut de pression dans les tuyaux pour surprendre et tenir le spectateur sur les vies lasses. Compressées. Sans possibles. Unique issue de secours, une implosion dont on ne verra pas la violence à l'image. Bubble cherche les causes du drame sans le saisir dans sa réalisation.

Longue distance

D'abord la journée de prolos US. La dame grosse garde son père à la maison pour éviter la maison de retraite. Son seul ami est un jeune gars de l'usine (fabrication de poupées). Elle le choppe en voiture chaque matin. Bouffe avec lui à midi dans la cafétéria. L'emmène à son job de nuit (nettoyeur d'usine). Il rentre dans son mobile home maternel le soir et se couche. Elle regarde la télé avec son vieux et coud des vêtements. Ultra solitude. Jobs à plein temps pour une (sur)vie sans sens ni rencontre. Les mauvaises nouvelles s'accumulent dans l'ennui, traduit ici par l'immobilité, l'absence, la bouffe, le dodo et ainsi de suite. Soderbergh plante les corps dans un paysage propre. Cadré presque fixe (le temps et l'action disparaissent définitivement). A peine des rêves. Peut-être des envies dans un anti trou noir (ce serait déjà trop). Juste le rien. Les actes s'enchaînent sans passé ni avenir. et à peine la conscience du vide. Emplir son corps de junk food, télé, jobs et sommeil. Un constat pas même glacé. Encore moins naturaliste puisque pris dans un dispositif. Le cadre de la caméra enserre des vies prisonnières d'un présent trop présent. Une ligne de force entre l'épure des plans généraux beaux (voiture, arrivée à l'usine, intérieurs de l'usine.) et les visages plein pot. On se croirait presque chez Eisenstein. Une lutte du corps dans son environnement, ici parfaitement aseptisé. Qui ne donne aucune raison de batailler. Encore moins de vivre.

Tout se dérègle le jour où une poulette débarque à la fabrique. Une nouvelle échelle sociale s'imbrique (elle demande à l'amie du garçon de garder sa fille pour sortir avec lui). Le drame imperceptible se jouera sur une tentative (la seule) de toucher le corps de l'autre (avec une embrouille de pognon en fond de scène). Etre ensemble ne tient qu'au fil de la parole sans importance. Chacun son burger. Chacun son regard (et encore). La sexualité n'est pas même un lointain souvenir. Pas même un désir. L'amour physique (romantique. n'en parlons pas) est hors champs. C'est à dire hors de la vie pavillonnaire. Tout est poli. Propre. Mais vide de sens (à prendre dans tous les sens). Avoir de quoi sustenter le corps pour ne pas s'en servir. Une possible liberté serait tout simplement effroyable (quoi faire ?). La politesse tient ses promesses mais ne suffit pas (pour le spectateur). D'ailleurs, la promesse d'autre chose serait dangereuse. A éliminer. Comme la jeune fille trouble qui posera sa main sur le tatouage du jeune gars un peu renfermé. La folie viendra à la fois de ce dérèglement et de cette distance des corps.
Le scope numérique (effroyablement beau) enregistre ces corps dans un cadre trop grand. Trop fixe. L'objectif de la caméra, lui-même éloigné, indispose. Trop proche aussi. Et offre au polar un creux proche du refus de la narration.

Touché coulé

Mais Soderbergh est aussi un coquinou. L'introduction d'un meurtre dont on ne devinera qu'à la fin le coupable ébranle le dispositif. Retour à la narration. L'enquête cool et polie du flic transpire la même solitude, change le récit sans faire bouger les personnages. On ne comprend pas. Ils ne comprennent pas. Ne cherchent pas plus que ça à comprendre. L'accident est une évidence comme la non vie. Pas de surprise et les choses, les éléments, les personnes reprennent leur place initiale.

Au spectateur de chauffer l'affaire. De la faire vivre. D'être inquiet. D'avoir le souci de l'autre (qui est le coupable ? Qui est la victime vraiment ?). Tous coupables. Tous innocents. La bataille reste hors champ. Les fausses pistes n'amusent pas. Existent à peine. Tout est plat même l'inquiétude. Reste la structure d'un polar démagnétisé. Sans corps ni chair. Bubble ne croit pas plus en l'injustice que la justice.

Ici, le procès (il n'y en pas) n'a pas lieu d'être. Encore moins la bataille d'un coupable ne réalisant pas sa culpabilité. Le programme est inverse à Kafka (Le procès). Wells filmait un être coupable d'un crime inconnu. Soderbergh filme un coupable absent de son propre crime. La révélation se fera trop tard. Les autres sont déjà repartis à l'usine car il faut bien gagner sa vie. Seul frémissement dans la tragédie, la maman du jeune gars. Elle s'agite légèrement dans le canapé lors de la visite de l'enquêteur.

Seul touché du film, le test ADN. Soit un processus technologique. On prend un doigt. Le tourneboule dans l'encre. Le meurtrier sera trouvé sans forcer. La déduction ne passe plus par la déduction mais la science. L'accouchement d'une parole impossible ne se produira pas (sauf en auto révélation finale). Trop tard. Pas d'envie. Pas de mouvement. Pas de nostalgie. Pas de mal du pays et pas même un dépérissement. Aucun exil n'est possible. Reste le surplace. Des statuts dont le seul impératif est la pétrification avec assurance nourriture quotidienne. On bouffe. On travaille. On attend. On meurt. peut-être.

Photo : Le procès d'Orson Wells

 

 

 

DS

Filmographie de Steven Soderbergh (lien Imdb)