Y
ou know my name
Casino royale (200
6) de Martin Campbell


Arrêtons le hype et soyons honnêtes un instant : les films mettant en scène James Bond sont, dans leur grande majorité, des gros nanars bien pourris sur les bords. Trop de gadgets à montrer, de vannes foireuses à asséner, de gonzesses faciles à tomber, de morceaux de bravoure à montrer. Et un résultat, à deux, trois exceptions près, qui peut faire rire, mais pas de quoi pleurer d'émotion. Les exceptions ? Au service secret de sa majesté, Permis de tuer et Demain ne meurt jamais (avec Michelle Yeoh qui sauve le film en marchant sur un mur, yeah !). Oui, ça fait peu (trois films sur vingt-deux, on reviendra sur ces élèves méritants). En même temps, il ne faut pas leur en vouloir, le cahier des charges est si lourd que le réalisateur doit se faire tout petit pour ne pas faire de l'ombre aux CX coupées en deux par l'équipe de Rémy Julienne ou aux pubs Nokia.

Les amateurs diront que les James Bond ne sont pas très sérieux et que ça fait du bien de rire un peu. A ceux-là, on conseillera la vision des Charlie's angels de McG, fleurons du n'importe quoi archi-jouissifs qui donnent, eux, cette impression rare d'un cinéma en totale liberté. Et pour les fans de l'ultra-codifié, on conseillera une séance de bondage dans le donjon le plus proche.

Et voilà qu'on nous annonce un nouveau Bond, qui racontera les origines de l'agent baiseur sur des bases plus "premier degré" et avec un nouvel acteur qui joue bien mais qui fait peur quand il fronce les sourcils. Bonne nouvelle, les fans de la série ne veulent pas de ce Daniel Craig dans le rôle titre. Il va peut-être se passer quelque chose au pays de James Bond. Le réalisateur ? Martin Campbell, autrefois auteur du premier Bond joué par Pierce Brosnan, Goldeneye, un film un peu à côté de la plaque, encore trop amidonné, comme les brushing de Brosnan, et dont on retiendra surtout l'adaptation historique en jeu vidéo sur la Nintendo 64. Sauf que Campbell a aussi fait Le masque de Zorro, relecture des origines du vengeur masqué qui nous avait tous surpris à l'époque, dans le bon sens. Depuis, pas de panique, Campbell a eu le temps de commettre une suite indigne à son Zorro, histoire de nous faire comprendre qu'il n'était jamais aussi bon que lorsqu'il raconte les origines d'un héros. Un grand film tous les quatre essais, c'est déjà pas mal.

James Bond in utero

Et c'est justement d'origines dont il va en être question dans ce remake d'une parodie pas drôle (1967 - John Houston). On va voir ce qu'on va voir, le premier amour de Bond, l'obtention de son permis de tuer, la naissance de sa muflerie et de sa misogynie... Ca c'est pour les fans (auxquels Campbell va réserver un clin d'oeil plutôt en forme de doigt d'honneur quand on propose à Bond sa vodka martini). Parceque le projet du petit Martin, c'est surtout de réflechir sur la place du légendaire espion réac dans le ciné d'action d'aujourd'hui.
Premier constat : Contrairement à son sémillant neveu Ethan Hunt (le Tom Cruise des Mission impossible), Bond est trop lourd. Alors que Hunt est féru de géométrie, de vitesse et d'abstraction, JB pèse une tonne. Forcément, ça oblige à repenser l'action. Et hop, une scène anthologique, une ! Chez Martin Campbell, on est servi rapido : lors de la première scène d'action, se passant sur un chantier d'immeuble, Campbell en profite pour faire la (re)fondation du personnage Bond.

La scène nous montre l'agent qui court après un black qui saute comme Mario et qui court comme Sonic, pour choper sa sacoche. Mettre Bond dans un tableau de jeu vidéo, il fallait y penser. Sauf que quand l'acrobate fait des bonds de sept lieues, Bond se doit de réfléchir vite pour atteindre les mêmes endroits sans agilité. L'un saute d'un étage à l'autre quand Bond est obligé de casser les murs. Bond doit ici sans cesse repenser son rapport à l'espace.

Dans la capture d'écran ci-contre, James Bond serait donc plutôt le singe (Donkey Kong, en haut à gauche) que le héros sautillant (le bientôt célèbre Mario). Et la gonzesse, il s'en fout un peu le Bond. Bref, une drôle de relecture du mythe. Et l'utilisation de ce jeu de plateforme là (à ce niveau, ce n'est pas une allusion, ce n'est pas un hommage, c'est carrément une adaptation) est d'autant plus judicieuse qu'il représente non seulement les origines du jeu vidéo, mais aussi la naissance du personnage de Mario. Un Mario pas encore vrai personnage principal (Miyamoto, le créateur du jeu a rendu l'identification au héros, un gros plombier rital, un peu difficile). Bref, un Mario en gestation pour un bond en gestation. Pas possible d'être plus clair, Martin, ton Casino Royale, casse-gueule comme pas deux, réussit à nous causer origines. Et à nous donner la banane en signant une grande scène d'action (la meilleure des Bond ?).

Les autres scènes d'action ? Une partie de cartes longue et belle (pour apprendre quelques rudiments de finesse, espèce de brute) et un climax en forme d'accouchement avec un bâtiment qui s'effondre sous l'eau, en plein Venise. Toutes liées à cette belle idée que découvrir les fondations d'un personnage qu'on pensait connaître sur le bout des doigts va permettre, en accord avec ses précédentes apparitions, d'exister à nouveau, peut-être différemment. Un peu la rupture tranquille mais en mieux que Sarkozy.

Photo : Donkey Kong (Nintendo - 1981)

Oh mon dieu, ils ont encore enlevé Jack !

Le Jack du titre, c'est Jack Bauer, emprunté à la série 24 heures chrono le temps de replonger dans un premier degré jusqu'ici absent dans les films de JB (pas le whisky hein). Une séance de torture à coup de corde dans les couilles et une course-poursuite bien destroy dans un aéroport plus tard, tout est prêt pour repartir sur des bases nettement plus hard-boiled que Roger Moore qui fume un cigare en delta-plane. De cet abandon du cynisme, on ne se plaindra pas. Et si ce traitement aurait pu banaliser Bond, (une des critiques faites au très beau Permis de tuer, deuxième et dernier Bond joué par Timothy Dalton, était d'être juste une version Deux flics à Miami de l'espion de Fleming, mais à l'époque, ce n'était pas encore un compliment), n'oublions pas que Campbell nous raconte la genèse de JB. Pas ou peu de gadget (juste un défibrilateur portable, la Jack Bauer touch encore), pas encore la musique typique quand il latte les méchants, un permis de tuer tout neuf tout beau. Et puis là, Bond tombe amoureux.

C'était avant. Avant qu'il vire myso. Parceque vous l'ignoriez mais Bond a aimé. Il a même démissionné par amour. Pour Eva Green, la fille de Marlène Jobert (dommage, la petite est plus pudique que sa maman). Une jeune fille de l'eau qui finit sirène comme dans le film de Shyamalan. Deux films où on prend le temps de s'asseoir sous la douche pour se lier. Ici la scène est magnifique : Eva Green est effondrée d'avoir vu des hommes mourir, Bond nettoie le sang de ses mains et va la rejoindre, assise sous la douche. Il ne coupe pas l'eau mais ajoute de l'eau chaude. Ou comment le gros bourrin du début apprend, en tombant amoureux, les bienfaits de la chaleur.

Alors évidemment, de par sa love story, son issue malheureuse, et parceque c'est un nouveau départ pour la série, le fantôme de Au service secret de sa majesté plane sur le casino de Martin Campbell. Un nouvel acteur, un ton de rupture, des essais. Campbell ne cesse de tenter des choses : la mélancolie façon Roger Lazenby mais en plus terrrien. Et en plus dur encore parceque si Lazenby envoyait chier Kojak et son projet de débandade mondiale avec flegme, on est ici dans la peau d'un James Bond vraiment pas sûr de lui. Un James pas encore Bond. Et la mort de la bien-aimée, contrairement au film de Peter Hunt, est carrément le moteur de ce que deviendra Bond. Il faut l'entendre rappeler M après avoir démissionné et lui dire "maintenant que cette pute est morte, tout va bien" pour mesurer l'ampleur du personnage. Qui va vouer sa vie à la castagne et au mensonge parcequ'il n'est pas doué en amour.

En guise d'illustration, petite traduction de la chanson du film, "You know my name" interprétée et composée par Chris Cornell (le zigoto de Soundgarden), presque écrite pour mettre des mots sur la tragique scène de la cage d'ascenseur vénitienne. C'est Bond qui parle à Eva Green :

Prépare toi à te défendre, parceque personne ne te sauvera
Ces rigolos te trahiront et moi je te remplacerai
Comment peux-tu croire que leur fric te satisfera ?
Te tuer est trop tentant
Mourir, c'est ce que tu veux ?
C'est le plus froid des sangs qui coule dans mes veines
Tu connais mon nom.

Le "hard-boiled" de Permis de tuer, l'émotion de Au service secret de sa majesté : mais oui, ce coup-ci, on tient bien le meilleur Bond (vous avez échapé à "le compte est Bond"). Casino Royale se savoure (et s'endure) comme une chose fragile, en équilibre, un truc qu'on est sans cesse heureux de vivre, sur un fil si fragile que tous les autres s'y cassaient la gueule. Un film miracle, pas attendu parceque trop attendu (c'est qu'on commençait à ne plus y croire, à force de nous refaire le coup à l'approche de chaque nouveau Bond : mais oui, vous allez voir, celui-ci est vraiment sérieux... pour se terminer avec Sophie Marceau qui louvoie).

Et quand le film se termine par le mérité "My name is Bond, James Bond" et la musique qui va avec, c'est une drôle d'émotion qui nous envahit. Maintenant on comprend, on sait pourquoi ce mec est complètement cuit avec les nanas, on a vu qu'il se trimbalait une malédiction refroidissant toutes ses émotions (et les femmes qui vont avec). Alors lâchons-nous un coup : un film de cette trempe, exemplaire et assez généreux pour enrichir la vision des autres épisodes de la série, ça court quand même pas les rues. Reboot réussi.

Photo : Au service secret de sa majesté de Peter Hunt

 

 

 

RN

Filmographie de Martin Campbell (lien Imdb)