Les héritiers - 2ème partie
Compl
ot de famille (1976) de Alfred Hitchcock

La première partie de cet article est consultable ici.

On l'a vu, Complot de famille raconte l'histoire de deux couples de truands, de gentils voleurs amateurs courrant après de méchants kidnappeurs. Mais rappelons que si Blanche et George cherchent à retrouver Fran et Edward, c'est uniquement pour leur annoncer qu'ils sont de richissimes héritiers qui s'ignorent.
L'occasion, pour Hitchcock, d'aborder ouvertement la question de son héritage. Disons que pour son dernier film, le gros réfléchit à sa façon de passer la main. Et comme d'hab avec le zigoto, il y a la manière, mais pas que.

Droit de regard sur la suite

Tout est déjà dans la dernière apparition du gros, qui se fait cette fois derrière la vitre d'un bureau d'une mairie. Rappelons qu'Hitchcock avait pris cette habitude de jouer les figurants dans chacun de ses films, et ce qui fut au départ une nécessité budgétaire (pas assez de fric pour engager des figurants danns ses premiers films) devint une signature.

Mais au delà du clin d'oeil rigolo, ces caméos apportaient aussi un petit quelque chose : Hitch étant, de par sa mise en scène unique et voyante au point d'être reconnaissable, la seule vraie star de tous ses films (voir un film d'Hitchcock, c'est se savoir entre ses mains, plus qu'avec n'importe qui d'autre), sa présence physique, évidemment too much, apporte un décalage qui crée le comique de situation.
Le voir tenir par la laisse deux chiens ridicules au moment de la rencontre des deux héros des Oiseaux, par exemple.


Complot de famille : l'apparition de Hitchcock

Ici, Hitchcock semble parlementer avec une femme derrière la porte du registre des naissances et décès de la mairie. Comme s'il discutait du registre dans lequel il devait être inscrit. Mourir ou renaître ? Mourir pour renaître ? Pendant que George mène son enquête à la façon d'un pied nickelé, Hitchcock négocie ses prochains jours et la nature de son film. Emouvant, non ?

Des fils adoubés...


Steven Spielberg (Duel - 1971)


Dario Argento (Les frissons de l'angoisse - 1975)

... au fils méprisé :


Brian De Palma (Obsession - 1975)

Trois fils

Ca tombe bien, le sujet de son film est la recherche d'un héritier.
En traitant le truc comme la confrontation entre deux films possibles, Hitch en profite pour faire, plus que le compte rendu de sa carrière, un état des lieux du marché des petits zozos marchant dans ses pas.

Parceque, et c'est une surprise, Hitchcock regardait aussi les films des autres. Le film le confirme, le making of le souligne : le vieux maître, au lieu de rester dans son donjon, à changer tranquillement la pile de son pacemaker en martyrisant des blondes, allait au ciné. Et des fois il trouvait ça bien, au point de citer des jeunes dans son dernier film.

Et vive la mise en abîme : le vieux maître avait aimé Duel de Spielberg, et v'là une scène de poursuite avec une voiture devenue folle comme sur la route du premier Spielberg. Spielberg a beau citer Hitchcock à fond, avec son Dennis Weaver qui, comme la Marion Crane de Psychose, voit ses soucis psys se matérialiser dans son pare-brise arrière, le détournement de cette figure hitchcockienne revient à l'envoyeur qui se fait un plaisir de mettre cette fois un couple dans la situation du héros de Duel. En mal de Bernard Herrman, Hitch piquera au passage John Williams au futur papa d'E.T., son compositeur attitré.

Hitchcock aimait beaucoup Spielberg.

Il préférait encore Dario Argento, au point de faire de lui son successeur. C'est du moins ce qu'aurait dit le maître à la vision des Frissons de l'angoisse. S'il est normal d'aimer le chef d'oeuvre du giallo, la démesure de l'estime qu'Alfred portait à Dario surprend. Et donne un bel éclairage au personnage de Fran, une vraie héroîne de giallo, avec son accoutrement pas possible (chapeau, lunette, imperméable, perruque : on se croirait dans un bis rital !).

Inutile de dire que la prison derrière le mur, chez Fran et Edward, rappelle aussi Argento (cf David Hemmings cherchant la vérité à coups de pioche). Les frissons de l'angoisse décalquait Psychose, Complot de famille fait encore avancer le schmilblik sur cette vérité décidément bien cachée au sein de maisons vivantes.

Reste le cas Brian De Palma.

Obsession, sorti pas longtemps avant le dernier Hitch, avait déchaîné la colère du maître. Comme si retravailler sur les ferments du travail paternel attirait irrémédiablement sa malédiction. Si proche, si loin : il n'en fallait pas plus pour faire de De Palma le fils maudit.

On connait la suite, le beau et long travail Depalmesque sur la déconstruction de l'oeuvre du gros au point d'en faire un servile copieur selon certains (inutile de préciser que Palma ne s'inscrit pas, et c'est un euphémisme, dans cette critique de l'oeuvre de Saint Brian) l'amenèrent à réutiliser chaque figure du gros pour lui réinjecter du sens.

Et au détour de quelques scènes de meurtes gratinées comme il faut, De Palma fit un peu plus tard du sosie de Fran l'héro(ïne) de Pulsions.
Hey, tonton Alfred, tu sais quoi ? On ne choisit pas sa famille.

Mais cet oeil gardé sur sa descendance, voulue ou pas, surprend et humanise évidemment le personnage. Forcément, quand on s'appelle Hitchcock, quand on a réinventé le ciné, redéfini la notion d'auteur en faisant la nique aux studios, rien ne nous oblige à descendre de la tour d'ivoire.

La dernière scène

Ce regard sur sa carrière et celle de ses disciples rend Complot de famille différent. Et la fin du film est au diapason, à la fois rigolarde, comme à l'habitude du maître mais aussi sur un registre inhabituel. Alors une fois n'est pas coutume, et vu l'importance de la chose (on parle quand même des tout derniers plans du maître, hein), allons-y pour un petit décorticage en règle de la dernière scène du dernier film de Hitch. Comme on dit, gare à ceux qui n'ont pas vu le film, il y a quelques spoilers.

Pour resituer la scène, disons que l'intrigue principale est résolue, Fran et Edward sont retrouvés et enfermés dans leur propre geôle. Tout est prêt pour que nos héros retrouvent la rombière pour empocher le magot promis.
Sauf qu'avant de partir tout raconter aux flics, Blanche semble attirée par l'escalier. Nous sommes chez Fran et Edward, rappelons-le, et la séquence est une merveille de découpage. Un film dans le film puisque l'intrigue majeure est close :


Blanche se dirige vers l'escalier



Elle semble affectée, mue par une voix intérieure


qui guide sa main



vers le lustre



pour y trouver le diamant.





George : "tu as réussi ! Tu es une vraie voyante ! "

 


Blanche : "Mais qu'est-ce que je fais dans l'escalier ?"
George : "C'était pas une blague ! Regarde, tu en as trouvé un ! Je vais annoncer la bonne nouvelle à la police"


Il se rend dans le bureau pour téléphoner : le fauteuil du maître de maison est vide.
George : "Mademoiselle, donnez moi la police"



Blanche se retourne en souriant


Elle s'assied sur les marches


Regarde la caméra pour (nous) faire un clin d'oeil.


Son visage se confond avec le diamant.
Signature du réalisateur et générique


La dernière chose qu'on verra d'Hitchcock est donc ce clin d'oeil, regard caméra trahissant encore une fois la présence d'une mise en scène totale. Le visage de Blanche, qui apparaissait au tout début en se se surimprimant sur le motif de la boule de cristal se confond ici avec le diamant, comme si le film avait travaillé ce personnage innocent mais pas trop jusqu'à dégrossir, ciseler la boule de verre en un diamant.

Mais voilà, si tout au long du film, il était avéré que Blanche jouait les fausses voyantes pour extorquer du fric à ses rombières de passage (elle jetait des petits coups d'oeil pour s'assurer que les victimes mordaient à l'hameçon de ses fausses transes), que signifie vraiment ce clin d'oeil ? Une connivence entre le personnage et son réalisateur ? Le boulot est fait, le maître de maison n'est plus là (le fauteuil vide du bureau où George téléphone) et a passé le relais à un personnage principal virginal mais rompu aux méthodes de la mise en scène de spectacles.

Allons plus loin : et si Blanche était vraiment une voyante depuis le début ? Et si ce clin d'oeil était une invitation adressée au spectateur à ne pas mésestimer sa capacité à croire, ou en un mot, son innocence ? Je vous ai bien eu depuis le début, semble dire Blanche.
On pense au "let's fuck" qui fermait le cinéma de Kubrick, réponse tardive à un message tout aussi direct au spectateur, celui d'Hitchcock et ce plan ultime en forme de "let's play", plein de vie et d'émotion.

Hitchcock, après un demi siècle à aiguiser notre regard sur la turpitude du monde, nous proposerait in fine de retrouver le pouvoir de nous émerveiller. Redevenir littéralement une page "Blanche". Ce n'est pas juste magnifique, c'est aussi extrêmement modeste et, évidemment, émouvant.

 

 

 

RN

Filmographie de Alfred Hitchcock (lien Imdb)