Paternités difficiles

Death sentence (200
8) de James Wan


Françoise Hardy l'avait appris aux dépens de son amie la rose : tout est affaire de cycles.
Au cinéma, c'est pareil. On invente un genre, on le détruit à coup de dérision, puis on opère un retour aux sources. Dans le monde du cinéma de genre, c'est toujours comme ça. Et si certains genres ne supportent pas la dérision, eh ben on n'en fait plus pendant un moment.
C'est le cas des vigilante movies.
Une drôle de catégorie, qui connut son heure de gloire avec les sieurs Bronson et Eastwood. En fait, surtout avec Charles Bronson, parceque Clint en profitait toujours pour faire de ses inspecteurs Harry des petits brulôts politiques pas piqués des hannetons.

Avec Charles Bronson, mieux valait être conciliant

Le vrai boss du vigilante, c'est Charles Bronson. Moustache, clope au bec et dents serrées (pas pratique de fumer les dents serrées mais quant on est un justicier, on est plus à un paradoxe près) et gros calibre.
Vous comprenez, le vigilante, c'est pas un truc pour les gonzesses. Ca sent sous les bras. Un genre très codifié qui ne supporte pas l'aspartam. Difficile d'en faire un sans verser dans l'ultra-violence. Mel Gibson s'y était bien essayé avec son Payback rigolard sur les bords mais le masochisme maladif du bonhomme donnait tout de même le minimum syndical.

Et c'est quoi le minimum syndical d'un vigilante ? Essayons de résumer les conventions du genre : Un mec, super cool au départ (les scénaristes poussent souvent le vice jusqu'à faire du héros un pacifiste patenté - faudra penser à faire un film sur Eric Besson), voit sa vie brisée par la délinquance et devient une vraie machine à tuer, à faire passer Rambo pour Xavier Bertrand. Un justicier dans la ville, quoi.

Retour généralisé au premier degré oblige (à force de dire ça, on va se taper un procès d'Eddie Murphy, ou pire, un nouveau film), les vigilante movies commencent donc à sortir d'une longue hibernation. Neil Jordan s'y est récemment essayé avec une Jodie Foster "à vif". Et le Punisher est revenu nous montrer sa trogne. Des films de studio ? C'est donc que le vigilante redeviendrait bankable ?

Bingo. Mais le meilleur nous vient de James Wan. Le réalisateur de Saw (le premier hein, pas ses suites toutes pourries). C'est rigolo que ça vienne de Wan. Après avoir déterré le gore mâtiné de giallo (ou l'inverse) avec son Jigsaw qui casse la baraque au point de se décliner dans des suites faiblardes, le v'là qui ressuscite un autre genre.
Avec intelligence.

Photo : Un justicier dans la ville de Michael Winner

Toujours se méfier d'un collègue qui a des cernes

Wan ranime le genre avec l'intelligence de ne pas prendre son sujet de haut. Jugez-en : Nick Hume est un gentil winner, marié-deux-enfants, pavillon et cuisine équipée. Tout réussit à son fis aîné qui va bientôt faire carrière dans le hockey sur glace. Mais au détour d'une station service, des loubards tuent le gosse. Le témoignage de Nick ne suffisant pas à coffrer le tueur durablement, il décide de prendre les armes et de se venger. Et là c'est la merde puisqu'il réussit à exciter tout un gang contre lui, au prix de ce qui reste de sa famille.

Faut dire qu'il s'y attendait pas, le Nick. La castagne, c'est pas son truc. Parce que dans la vie, le futur Bronson du film fait actuaire. Comment ça, c'est quoi un actuaire ? Disons qu'il s'occupe de gérer les risques des autres. Dans une boîte d'assurance, c'est Nick Hume qui tire les règles à partir de statistiques.
Première couche du millefeuille : Hume est un expert en risques sensé tout savoir de la nature humaine à partir de chiffres. Ironie du sort, il va se retrouver à déclencher les pires évènements comme un crétin. Nul besoin d'être un expert en risques pour savoir qu'on va foutre le bordel en voulant dessouder un gang.

En chargeant dès le départ son personnage principal, James Wan tire son film vers la fable philo. Comme Fincher l'avait fait avec son Edward Norton publicitaire dans Fight club. Rien ne prédestine notre Nick à sortir les sulfateuses. C'est même ce qui le caractérise. Mais au lieu de faire une crise schizo, au lieu de se voir en Brad Pitt anarcho-terroristo-révolutionnaire jusqu'à en perdre la boule, Nick Hume passe progressivement de l'autre côté en une seule et même personne. Et quand il y est, c'est pour de bon.

Le comble, c'est que Nick Hume porte le nom d'un philosophe théoricien de l'empirisme. Comme si Wan prenait un malin plaisir à prendre le parangon de la causalité pour nous montrer son parcours reniant sa nature.
C'est cool, c'est fun : faire de ses persos des archétypes déréalise le film jusqu'à invalider les habituelles choses qui fâchent des vigilante (c'est que c'est un peu facho quand même, ces films qui affament le spectateur de la loi du talion). Malin, le Wan.
Et c'est pareil avec le gang des méchants : chaque ethnie y est représentée alors que quelques voix se sont fait entendre ça et là pour dire que ce n'était pas bien possible. Les gangs sont souvent ethniques. Pas ici. Wan donne presque dans le symbole. Dans un vigilante archi-couillu, ce qui aurait pu être lourd est juste jouissif.

Il en va de même pour le traitement de la paternité : Hume est le père de deux fistons. A l'aîné, celui qui déclenchera le trauma, tout réussit. Le cadet vit dans l'ombre du grand frère et Nick ne fait rien pour épargner le petit. Hume préfère le winner parceque Hume est un winner. Un gentil mais un winner quand même. Tout celà décuple la portée du pétage de plombs progressif, comme si cette petite vie trop tranquille cachait une violence latente, qui n'attendait qu'un bon gros drame pour déferler. Voir les scènes d'ouverture : on sent bien que quelque chose ne tourne pas rond dans cette famille tournant définitivement trop rond.

Il se trouve que le chef du gang, le méchant en chef, qui commandite l'assassinat du fils de Nick puis du reste de sa famille, est aussi le fils de quelqu'un. Et voilà John Goodman dans un caméo réjouissant de vendeur d'armes papa du grand méchant gamin. Le monde de Death sentence est ainsi fait de personnages se définissant tous par leur rapport à la paternité. Ce sont des fils ou des pères qui tuent pour préserver la famillle. Et le résultat ne cesse de les faire mentir. Nous sommes ici en présence de drôles d'animaux qui vivent en tribus régies par la loi du plus fort et où on ne trouve ses repères que par rapport à son père ou à son fils. Wan ajoute des couches au millefeuille et remporte la mise.

D'ailleurs, même le meurtre originel, celui du fils aîné de Nick, obéit à cette logique puisque le tueur est un gamin pour qui le meurtre d'un innocent est un rite marquant le passage de l'enfance à l'âge adulte et du même coup son adoption dans un gang faisant office de nouvelle famille. On retrouvera plus tard ce côté rituel dans la resurrection de Nick, coupe de cheveux tribale et formation au maniement d'armes inside.

Photo : The fight club de David Fincher

Une tragédie grecque, un drame familial, mais aussi un comic book, hein

Alors c'est qu'il a pas l'air con, dis donc, ce Death Sentence.
Ben non. Et en plus il est fun. Wan n'oublie pas les comic books. Un truc qu'on avait oublié, absent des adaptations officielles du Punisher. Ici, Wan prend du plaisir à nous montrer un mec qui en déssoude d'autres. Et comme il paie son tribut aux maîtres, à sa façon, d'une poursuite à pied mactiernanienne (dans un parking ressemblant à un millefeuille !) à un final citant Romero, ça fait chaud au coeur et ça fait du bien au genre.

En plus, Kevin Bacon est client pour l'iconisation. Super acteur le Kevin. Toujours aussi osseux de la trogne. Comme la tête de mort / logo du punisher.
Du coup, par moments, on croirait voir dans Death sentence l'adaptation officielle des aventures de Franck Castle le poissard (le petit nom du pupu pour les intimes). Tout y est, comme dans une bd, même le fétichisme et l'apprentissage des armes. Et si un perso important doit se faire butter, on y va (pas) gaiement . Comment vous dites déjà ? ah oui, Hard boiled, c'est ça ?

Photo : The punisher, couverture de John Romita Jr

 

 

 

RN

Filmographie de James Wan (lien Imdb)