Permis de tuer
Duel (1971) de Steven Spielberg


Le générique compile grandes routes urbaines et bavardages radio absurdes. Pas vraiment drôle, vite zappé, le bruit de fond fait bande originale et accompagne l'avancée subjective d'une voiture vers une zone désertique. Ultimes contacts avec la ville, les voix se multiplient dans le poste. Lointaines. Quasi spectrales. L'atmosphère inquiète le soleil. D'ailleurs, un auditeur prends le téléphone et raconte son étrange passion : faire de la musique avec un steak. Est-ce bien raisonnable ?

Nos amis de Gerry commettrons la même ânerie 20 ans plus tard. présumer de ses forces et bifurquer vers une perte totale de repère. Mais contrairement à Van Sant qui triture ses films vers le métaphysique, Spielberg - jeune aime le terre à terre, les pneus collés au sol, les panneaux indicateurs le long de la route. Le garçon croit matériellement à son histoire. Il faudra attendre la dernière minute pour quitter le chemin et effectuer un saut final sublimé, ralenti, aux couinements préhistoriques lorsque le poids lourd assassin se renversera dans le vide. Autrement dit, pas la peine de se perdre dans le désert pour entendre la barbarie vociférer. Ici, la route civilisée possède suffisamment de ressources monstrueuses pour ne pas sortir indemne.

Photo : Gerry de Gus Van Sant

Banale peur

Monsieur Mann (Dennis Weaver) subit la vie mais ne le sait pas encore. En effet, sa femme lui fait la gueule toute la nuit ? il n'a pas su la défaire d'un dragueur lourdingue. Son boulot nécessite un aller retour vers une contrée lointaine ? il n'en a pas envie. Un routier invisible (idée géniale du romancier Richard Matheson) cherche à le tuer sans raison particulière ? il a peur, se cache, s'énerve, s'effondre, ne sait plus quoi faire. Sa voiture rouge n'est plus ce qu'elle était ? le tuyau du radiateur ne tardera pas à lâcher au moment critique. Bref, David Mann porte un nom à dimension universelle car il ressemble à vous, moi, tout le monde. à ce détail près. un monstre de 35 tonnes bloque derrière dans son rétroviseur et veut juste un peu sa peau.

Duel suit la construction classique d'un récit initiatique. Le héros en danger épuise les solutions. Comme un Tom and Jerry d'épouvante, il apprends sur le tas à dépasser un poids lourd récalcitrant, gère sa trouille d'homme poli, joue de moins en moins les branleurs discount, perds son assurance derrière le volant, retrouve courage, passe par tous les stades jusqu'à la peur absolue dans une côte un peu trop lente. Ses questions trouvent réponses par l'expérience : comment doubler une mécanique animale ? Comment aborder un assassin dans un restoroute paumé sans se faire buter ? Comment faire preuve d'autorité lorsque ce n'est pas son truc ? Comment faire avec la violence ? Quand commence la parano ? Faut-il mettre le clignotant pour tourner à gauche ?

Monsieur Mann cogite. Entreprends. Lamine ses ressources (physiques et mécaniques). Cherche une stratégie. Créé au final un faux duel pour faux western. Il abandonne la peur au ventre et son siège de conducteur. Ne fait plus avec les règles du jeu mais quitte la partie. Il saute par la portière. Le routier mystère poursuit le jeu. Croit au leurre. Le camion chute et se brise. vers un faux happy end. Certes, monsieur Mann est sauvé, tue l'ogre et libère sa joie (exultation) pour très vite fondre son corps apaisé dans un paysage crépusculaire. L'homme se trouve face au vide. Vraisemblablement désenchanté.

Tom Cruise connaît la même difficulté dans La guerre des mondes. Il bataille dingue pour sauver sa petite fille d'une extermination, la ramène en forme à sa femme toujours impeccable en tailleur et après quoi ? Un goût de néant. Le crépuscule. Quelque chose a disparu dans la vie de monsieur tout le monde. Peut-être une innocence de vie avant la barbarie.

Psycho.

Marion Crane se tire en voiture avec 40 000 dollars volés dans son sac à main. La culpabilité ronge son visage lui même avalé par la route. Image mentale. Elle fuit mais le doute devient fort. Après discussion avec un psycho-killer, elle souhaite réparer son erreur. Revenir en arrière. Retrouver la vie comme avant. car après tout ce n'était pas si mal. mais avant. bon.. ; oui. hop.hop.à la douche..

Duel peut être vu comme le développement de cette séquence. Ici l'angoisse n'est pas abstraite mais matérielle. Un camion citerne sale, inflammable, au bruit épouvantable révèle et concentre toutes les peurs du personnage. Une forme mécanique, animale, au long museau issu des terreurs enfantines. Une dent de la route qui ne lâche pas prise. Attends au tournant. Pollue et rugit. Mange du gentil citoyen.

Spielberg reprend les leçons d'Hitchcock. Serre le visage traité comme un écran. Les soucis défilent comme autant de bandes annonces. Même chose, le quidam extra banal est sidéré par la situation. Tellement, il faut parler. La voix off s'adresse autant au spectateur qu'au personnage lui-même.

En noir et blanc, madame Crane passe en revue les derniers instants avant la fuite. montée du thermomètre de la culpabilité. En couleur, monsieur Mann cherche une issue de secours. passage en revue des solutions, panique. Autre leçon, l'incroyable manière de filmer une voiture vivante dans un décor. Hitch opte pour le studio (séquence nuit et pluie pour l'abstraction de la route) ou le réel (séquence de jour, arrêt avec un flic). Un mixte d'effets contradictoires pour nous mener au motel presque invisible sous la pluie. Spielberg prends le réel à bras le corps (contre l'avis des producteurs) et donne chair à son suspens tendu tout droit vers la scène finale, elle aussi traitée de manière abstraite. Enfin, l'utilisation de la musique sous haute influence Hermannienne. avec en bonus spécial quelques colifichets indiens étonnants, charmants, bienvenus.

Photo : Psychose de Alfred Hitchcock

Les routiers sont sympas, la télé aussi

Coup de génie pour un long métrage avec peu de moyens, une équipe réduite, 21 années dans les artères et 13 jours de tournage. Spielberg aime raconter ses débuts à la télé. ou l'art de remballer ses ambitions de jeune cinéaste par l'apprentissage "ouvrier" du métier. Duel est un virus cinématographique injecté dans la télé des années 70. télé qui a commandé, produit, accepté et diffusé ce film presque expérimental.

Aujourd'hui, ne pas avoir peur de maltraiter le film avec des expériences comme une projection sans le son. et constater que l'ouvrage fonctionne à merveille (pas muet mais sonore car peu de dialogues). La télévision quitte ici ses règles de théâtre filmé (gros plans et bavardages qui faisaient les délices des séries) pour des plans larges.

Recommencer l'expérience en projetant côte à côte le film sur deux écrans en même temps (dispositif vu à la biennale d'art contemporain de Bâle). Se rendre compte à quel point l'image est graphique, formelle et donne une présence invraisemblable à la route. Savoir filmer les bagnoles est probablement un critère pertinent pour jauger un réalisateur.

 

 

 

DS

Filmographie de Steven Spielberg (lien Imdb)