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Esther (2009) de Jaume Collet-Serra


Il faut croire qu'à Hollywood, l'effort paie quelquefois. Tant pis pour nous autres, oisifs revendiqués, mais tant mieux pour ces petits gars passant par le purgatoire du film de studio archi verrouillé, souvent critiqué sur la seule base du dossier de presse. C'est ce qui est arrivé à Jaume Collet-Serra (oui, comme la chanson de Philippe Lavil et Jocelyne Berouard) : le petit gars montre ses cojones sur un remake perdu d'avance, La maison de cire, et voilà Joël Silver et Leonardo Di Carpaccio qui sonnent à la porte.

Il faut dire que La maison de cire, c'était vraiment bien. Un film pareil, cumulant les tares de naissance (encore un remake, surfant sur la vague Saw, avec Paris Hilton), aurait du finir dans l'enfer du petit bonhomme à tête de con de Télérama. Collet-Serra tira le meilleur de son script opportuniste, quittant le gothique du film original au profit d'un truc sec, violent et bien troussé. Pour courronner le tout, attendue par tous avec la Kalashnikov, Paris Hilton s'y révélait même très bonne (actrice).

Le film marche bien et une commande plus tard (Goal 2, avec Beckham, donc très bon), Silver et Leonardo proposent donc à Jaume de s'occuper d'Esther. L'histoire d'une petite orpheline adoptée qui va se faire un plaisir de faire sauter sa famille d'accueil.

Ces saletés de gosses

La famille Coleman ne tourne plus rond. Hantée par le décès de sa fille à la naissance, la mère, Kate, après quelques cures de désyntox, décide d'adopter un troisième enfant, pour tenir compagnie à sa petite fille sourde-muette et à son gamin fan de Guitar Hero, mais aussi pour panser ses plaies maternelles. Dans un orphelinat, ils choisissent Esther, une belle gamine anormalement mature. Esther peint, Esther parle, Esther est belle et gracieuse. Un amour d'enfant.
Sauf que la petite ne tarde pas à présenter des symptômes meurtriers. Les parents ne voient rien, les enfants, terrifiés, ne peuvent rien dire. Pour Esther, le jeu de massacre commence.

Et pour nous, spectateurs, en route pour un film d'un sous-genre plutôt rare mais toujours jouissif : le film de gamin démoniaque.
Le fantastique et l'horreur comptent ainsi un nombre incalculable de réussites en la matière : de L'exorciste à La malédiction, en passant par Le village des damnés (avec une petite préférence pour le remake de Carpenter et son Mark Hamill en prêtre sniper de gamins) ou, plus bis, les aventures de Chucky la poupée toute niquée, on kiffe le diable quand il a un visage d'ange. Même les japonais s'y sont mis le temps de quelques classiques (Ring, Dark water, tous les deux de Hideo Nakata).

Peu de films pour beaucoup de réussites. C'est comme si le renversement des valeurs (le symbole de l'innocence devient le mal absolu) était un gage de qualité. Profitons-en donc pour louer ce sous-genre difficile à alimenter (les ligues de vertus et comités de censure veillent puisqu'il faut faire du mal au gamin pour s'en sortir) mais faisant souvent l'évènement.

Ca s'explique par le postulat même de ces films : s'intéresser à des gamins méchants nous en raconte toujours sur la société en général. Quand un adorable bambin laisse les legos pour trucider maman, c'est forcément qu'il y a quelque chose de pourri dans le royaume des adultes. Cette problématique, faisant mentir Rousseau pour notre plus grand plaisir, hante les films de quelques grands réalisateurs, de Carpenter (revoir le début d'Halloween pour s'en convaincre) à Nakata.
Collet-Serra vient donc inscrire son nom à côté de ceux-là, à la faveur d'une Esther bien vénère. Il faut voir la petite, toute contente, quand elle découvre sa nouvelle maison, un truc à l'architecture écolo fait de gros box empilés comme un jeu de construction, de se trouver face à son nouveau jouet à détruire. Moins ambitieuse que Damien, le petit rejeton de Belzebuth avec son 666 gravé dans le crâne décidé à prendre le contrôle du monde, Esther est pourtant tout aussi vicelarde.

Photo : La malédiction de Richard Donner

Une projection qui tourne mal

Esther, le règne du diable, ça la botte moyen. Son truc, ce serait plutôt la destruction de la famille. Old school, avec de bons vieux outils : un marteau, un étau, une burette. Un compte à régler avec un passé ingrat, peut-être. Ou la certitude que le cercle familial porte en lui les ingrédients de sa destruction.
Comme d'autres films d'horreur récents, voir Esther équivaut à apprendre une bonne nouvelle : alors que le cinéma US s'échinait, dans un passé proche, à nous gaver de guimauve familiale à coups de bonheur formaté (Maman j'ai raté l'avion mais je suis de droite), il se révèle de plus en plus expert dans l'art de faire péter la cellule familiale. Que les détracteurs caricaturistes du cinéma US remballent leur camelote : désormais la famille devient un lieu de danger et on ne compte plus les remakes plus ou moins avoués des premiers Craven ou autre Peckinpah. Même Haneke est allé refaire son Funny Games au States !

Il s'en faut de peu pour que la famille américaine ne devienne, à la faveur d'une inversion de représentations, le stéréotype d'un malaise sourd. C'était même le sujet d'un certain Indiana Jones et le royaume du crâne de cristal, quatrième opus mésestimé, avec sa famille idéale faite de mannequins et son mariage final en forme d'enterrement.

Ici, la famille Coleman est intellectuellement et sentimentalement morte depuis le décès du bébé. Un trauma originel révélateur d'une vacuité insoupçonnée. Regarder leur habitation équivaut à vivre leur chemin de croix et à regarder la famille typique d'un oeil éclairé : des tentatives de fuir la maison pour créer un havre de paix loin du sol (la cabane du petit comme échappatoire à la réalité) ou pour se recréer une maison pure et idéale, faite de fleurs (la serre où l'âme de la petite morte subsiste). La vérité, c'est que le sol se dérobe sous les pieds de ces quatre pauvres hères (la petite sourde a failli mourir en tombant dans le lac gelé).

Avec l'arrivée d'Esther, tout se passe comme si la famille avait, à force d'illusion de toute puissance, planté les germes de sa propre destruction. Le garage devient une véritable armurerie pour la petite psychopathe, la serre est un jeu de massacre, la cabane se mue en une incitation à la pyromanie. A l'intérieur, ce n'est pas mieux : avoir cassé les murs sous prétexte de dialogue et de transparence devient vite un vrai problème quand l'une des leurs est une menace.

Pourtant, si Esther est là, c'est parceque les parents se la sont prescrite pour oublier le trauma. Un médoc en forme d'enfant destiné à en faire oublier un autre.
Ces choses là ne marchent pas, on le savait depuis Simetierre, le chef d'oeuvre de Mary Lambert adapté du King. Ca racontait presque la même histoire : enterrer un corps mort dans le cimetière indien d'à côté le ramenait à la vie. Une famille essaie avec le chat écrasé puis, parce que c'est trop dur, y enterre le petit dernier mort accidentellement. Comme prévu, chat et bambin reviennent d'outre-tombe. Mais après la fête et la joie d'avoir baisé une nature décidément trop injuste, il fallait se rendre à l'évidence : ces corps ranimés sont mus par une faim meurtrière hors du commun. La boîte de Pandore est ouverte et les cadavres pleuvent.

Comme dans Simetierre, Esther est la manifestation d'une volonté de panser une souffrance mais le remède devient pire que le mal. Ici, plus que présenter des symptômes meurtriers, la petite enrubannée devient l'âme damnée de cette petite morte avant d'avoir vu le jour. Esther est ce monstre dont Kate rêve dans ses cauchemars d'accouchements. Elle est une projection. La projection mentale d'une famille dévastée et dont elle en profite pour s'engouffrer dans la brèche : maîtresse dans l'art des apparences, la projection devient un projecteur, dont le charme est actif en pleine lumière mais dont la vérité crade se monte en pleine nuit, au moyen d'un révélateur (les lampes à ultraviolets donnent une tout autre gueule aux peintures).

Pour se sortir des griffes de ce monstre issu des esprits malades d'une famille sous le choc, il faut revenir aux corps. Oublier toute cette socialisation, Ikéa, Dolto. Se battre, régresser, oublier la psychologie et couper définitivement le cordon avec le trauma. Regarder ce drôle d'être dans les yeux, et comprendre que la chimère d'un enfant perdu n'est pas son enfant.
Sous ses atours impeccables de slasher bien troussé, Esther devient l'histoire magnifique d'un deuil rendu possible.

Photo : Simetierre de Mary Lambert

 

RN

Filmographie de Jaume Collet-Serra (lien Imdb)