It's alive !
Frankenstein Junior (1974) de Mel Brooks


Avoir pour ancêtre le plus célèbre des savants fous, c'est pas toujours facile.
Prenez Frederick Frankenstein, petit-fils de l'autre : obligé de se vivre aux USA pour exercer sa science et de se cacher (un peu) en se faisant appeler Frankenstine, il est traumatisé par les railleries de ses élèves. Le voilà qui hérite du domaine de sa famille, en Transylvanie. Le gars un peu barjo, se rend donc en Europe pour inspecter sa propriété et ne tarde pas à tomber dans les vieux démons familiaux, du style à donner vie, grâce à EDF, à une créature fouteuse de bordel.

Ranimer les morts

Quand Mel Brooks décide, en 1974, de faire une parodie du film d'horreur de James Whale, l'idée ne va pas vraiment de soi. Surtout que le gars tourne en noir et blanc, comme le classique sorti quarante ans plus tôt. Une drôle d'idée, surtout quand on se souvient de la démarche de Polanski, auteur lui aussi d'une parodie d'horreur, Le bal des vampires, sorti en 1967, soit pendant le boom de la Hammer et reprenant l'esthétique des films anglais. C'est généralement comme ça qu'on fait un pastiche : quand les films ciblés cartonnent. Brooks, pas opportuniste pour un sou, s'attaque à la Universal un demi siècle après la sortie du film et ferraille même avec le studio pour imposer le noir et blanc. Ok pour ton drôle de caprice, dit la Fox, mais fais nous au moins des photos de production en couleur, histoire de ne pas faire fuir les spectateurs.

Mel Brooks s'éxécute mais tient d'une main de fer son drôle de projet. Oui, ce sera une comédie, mais aussi un vrai film d'horreur comme la Universal en produisait dans les années trente. Un Universal Monster drôle, se moquant des clichés du genre mais rendant aussi hommage à Frankenstein et à James Whale au passage. Un peu comme Hazanavicius et ses OSS 117, le réalisateur profite donc du détournement annoncé pour faire un vrai film comme à l'époque. L'un est allé réveiller le cadavre du ciné d'espionnage à la française des sixties, l'autre va chercher un genre tombé à l'époque en désuétude : en 1974, la Hammer, qui bouge encore, avait enterré, par son succès et par son modernisme (du sang, du sexe, de la couleur), plusieurs décenies de fantastique classique façon Universal. Plus que chez Polanski, l'idée est ici de ranimer un cinéma inanimé car surrané. Plus qu'un truc de petit malin, ça ressemble fort à un hommage en règle, surtout quand on sait que Brooks a bénéficié de quelques décors et accessoires du chef d'oeuvre de Whale.

Une autre lecture du film, rigolote et passionnante, fait ressembler Frankenstein Junior à une histoire juive, avec son héritier d'une famille des pays de l'Est obligé de changer son nom pour mieux s'intégrer mais vite rattrapé par ses origines. Frankenstine a essayé de refaire sa vie (en faisant notamment oublier la consonnance juive de son nom) mais son arrivée en Europe de l'Est sera, pour lui, comme un révélateur de l'importance de ses racines. Ajoutez à celà une gouvernante omniprésente et castratrice jouant les mères juives et essayant de forcer l'hérédité du grand dadais.
Bizarrement, Mel Brooks situe la Transylvanie en Allemagne. Le spectateur se retrouve donc avec un puzzle à mettre en ordre : Allemagne années 70 filmée comme les expressionnistes de années 30 + créature lynchée par une population l'accusant de tous les maux + un héros qui, pour ne pas revivre le destin funèbre de ses ancêtres, s'est détourné de ses origines pour se reconstruire = un putain de chef d'oeuvre émouvant et profond !

Photo : OSS 117 - Le Caire nid d'espions de Michel Hazanavicius

Elephant boy

On rit beaucoup à la vision de Frankenstein Junior, par les détournements des codes du genre et grâce à une galerie de personnages bien barrés (mention spéciale, évidemment, à Marty Feldman en petit-fils d'Igor, le valet du baron, ici aussi barge que Frankenstine, comme si la raison s'était perdue avec les générations) et tous portés par une volonté de jouissance. Ainsi, si Frankenstine met une grosse bobine à épouser son destin de ranimeur de morts pendant que son assistante ne pense qu'au sexe, sa fiancée, une bourge archi coincée, finira accro au cul après avoir expérimenté la grosse quéquette de la créature.

En grand amoureux du genre, Brooks soigne d'ailleurs particulièrement sa créature, un monstre ramené à la vie mais promise au lynchage qui échappera à son destin tragique par la grâce d'un réalisateur généreux, faisant, à son apparition, basculer sa comédie d'horreur vers une ode à la tolérance. Finalement, le vrai enjeu sera de donner une place à la créature, autrefois obligée de mourir à la fin des films pour ressusciter au début du suivant.  La pantalonnade annoncée (et respectée) laisse la place à un beau film, émouvant et surprenant.
Le traitement appliqué au monstre fait même furieusement penser à Elephant man en version joyeuse, avec son histoire de monstre pathétique, rejeté de toute part et cherchant tout de même a s'intégrer. Et il se trouve que Mel Brooks a justement produit le chef d'œuvre de David Lynch.

Les deux films sont donc comme les deux volets d'un diptyque sur la monstruosité, tous les deux en noir et blanc et dans une ambiance Universal Monsters. On n'attendait pas ça de la part de Brooks. Surtout vu le passé et la carrière à venir du bonhomme, plutôt gaudriolesque et lourdingue (et qui mérite donc une revoyure).

Honorant son statue de version joyeuse du melo lynchien, Frankenstein Junior se termine donc sur une note positive, généreuse et drôle, permettant à la créature de s'intégrer moyennant un drôle d'échange de cerveau. Ca tire davantage du cote de Capra que de celui, ouvertement parodique, des ZAZ.

Photo : Elephant man de David Lynch

 

 

 

RN

Filmographie de Mel Brooks (lien Imdb)