Pou
pées de cire, poupées pas si con
G.I.
Joe - Le réveil du Cobra (2009) de Stephen Sommers


Il faudra bien s'y faire : après les bouquins, les remakes et les jeux vidéo, Hollywood prend son pied en adaptant des jouets. Après deux Transformers et en attendant Barbie le film ou Playmobil the movie, qu'un cadre de studio aura certainement la bonne idée de mettre en chantier un de ces quatre, voici la version live des poupées pourraves G.I. Joe. Et pour faire bonne mesure, comme si le peu de sérieux d'un tel projet ne suffisait pas, ils ont décidé de la jouer série Z jusqu'au bout en affublant le tout d'un sous-titre à faire frémir les fans de Bruno Mattei (le Max Pecas du ciné de genre rital) : Le réveil du cobra.

Présenté comme ça, on se demande un peu ce qu'un tel film vient foutre à Palma, temple certes bordélique mais tout de même construit pour parler uniquement de films qui tiennent la route. En d'autre termes, les palmipèdes, pourrait-on nous dire, n'y avait-il pas un bon film à traiter plutôt que ce nanar sans doute sympa ? Que nenni, lecteur de bon goût. Plus qu'un mauvais film sympa (ça nous arrive, cf Transformers 2), G.I. Joe mérite fièrement sa place aux côtés de toutes les grands films de 2009 et d'avant. Eh oui, après nos déclarations d'amour à Coco de Gad Elmaleh et à Fast and Furious 4, nous sommes fiers de vous annoncer une chose que certains savaient peut-être déjà : nous sommes définitivement irrécupérables. Et G.I. Joe est un grand film.

Un cerveau pour trois

Sur la ligne de départ, début 2009, ils étaient trois.
Trois zozos plus connus pour le fric qu'ils rapportent que pour leur Q.I. Trois réals toujours enclins à s'ébrouer dans leurs bacs à sable numérique en attendant que papa Cameron calme tout le monde.  Stephen Sommers, Roland Emmerich, Michael Bay.
Oula, citer les trois noms à la suite, ça donnerai presque envie de s'abonner à Télérama. En attendant un Avatar trop gros pour lutter, nos trois spécialistes du bourrinage se sont dépechés de sortir leurs blockbusters. Alors, Transformers 2, G.I. Joe, 2012, même combat ?

Ben non.

Mettons d'emblée 2012 au panier pour cause d'ennui total. Assurément le pire des films de nos trois polios, peut-être encore moins bon qu'Independance day. C'est dire. Et toujours cette question, concernant les oeuvres d'Emmerich : Mais comment arrive-t-il à faire aussi chiant avec un sujet pareil ?

Restent Michael Bay et Stephen Sommers. Transformers ou G.I. Joe : choisis tes jouets, camarade. Et au final, deux films cousins mais diamétralement opposés par le traitement de leur bien mercantile sujet.
Rappelons que par la grâce d'un premier épisode devant beaucoup à Spielberg producteur (c'est pas parcequ'on l'aime, c'est juste une question de théma), Transformers 2, capitalisant sur le succès d'une franchise désormais rentable, abandonnait son petit côté American Graffiti des années 2000 pour s'imposer en momument du plaisir coupable, réac et tout. En gros, le second épisode, pas produit par Spielberg, a laissé les coudées franches à Michael Bay pour atomiser les derniers neurones présents dans le scénar (nous rappelons à nos aimables lecteurs la présence dans ce film d'un robot à grosses couilles, tout de même). La franchise Transformers perd donc la respectabilité acquise lors d'un premier opus bien foutu pour s'épanouir dans une vulgarité qui ne saurait nous déplaire. Et il y a Megan Fox.

A l'opposé, G.I. Joe, pas encore installé, doit trouver les bons rails pour lancer sa franchise, et de bonnes idées pour ne pas être (trop) ridicule, tout de même. C'est pas gagné d'avance. Bay et Spielberg avaient choisi d'adapter les Transformers en les faisant intervenir dans un teen movie, choix aussi malin que peu risqué. Stephen Sommers, lui, va choisir la difficulté en faisant un mix improbable : le film de guerre high-tech et, surprise, le très eighties film de ninjas. Comme à la belle époque de Golan et Globus, les patrons de la Cannon, tout contents d'avoir niqué Superman et d'avoir trouvé en Michael Dudikoff une star aussi expressive en ninja yankee que Christine Lagarde lorsqu'elle nous explique son concept de croissance négative.

Des références Z, un titre à coucher dehors, un opportunisme insensé (tout ça pour vendre des poupées)... Attendez avant d'allumer le bûcher. Tout cela serait trop simple, on appellerait Michael Moore, il nous ferait un film sur ces trois cinéastes décérebrés vendus au grand capital et Palma enchainerait les dossiers sur Michael Haneke. Sauf que, G.I. Joe n'est pas un plaisir coupable. C'est un plaisir tout court. Et pour reprendre la comparaison avec ses deux frangins bourrins, contrairement à Emmerich, Stephen Sommers aime le cinéma.
Et contrairement à Michael Bay, un sale gosse faciné par les marines, Sommers est par dessus tout un cinéphile généreux et ça se voit.

Photo : Le ninja blanc de Sam Firstenberg

Figurines, hologrammes et autres symptomes de déshumanisation

Stephen Sommers est un vrai rat de salle de ciné, n'hésitant pas à tartiner tout l'amour qu'il porte aux classiques du fantastique à mesure de film. Des fois, ça se passe bien (sa belle adaptation du Livre de la jungle, La momie et sa superbe ouverture en plan large de la mort qui tue). Quelquefois, ça vire au n'importe quoi peuplé de références belles mais un peu trop lourdes pour ne pas plier sous le poids de ces glorieux ainés. Van Helsing est le ratage typique de Sommers le généreux : passé une belle intro, en noir et blanc, rejouant le final du Frankenstein de James Whale, bienvenue dans le portnawak numérique. Hey, Stevie, t'as beau avoir bon goût, ça ne t'affranchit pas de payer un scénariste !

La solution, en l'absence de volontaire pour scénariser un temps soit peu les délires cinéphiliques de Stevie, c'est encore de bosser sur un projet sans scénario : une adaptation de jouets, par exemple. Juste filmer des figurines humaines qui se foutent sur la gueule pendant deux heures. Ou comment une entreprise mercantile,le parangon de l'oeuvre de commande, devient une sorte de thérapie filmique.
G.I. Joe est donc, et c'est rare, un film d'action non stop. Quatre grosses scènes dignes d'un climax font le métrage. Moins jusqu'auboutiste que Speed (Keanu Reeves et son bus boulimique d'action), mais plus spectaculaire (les scènes d'action nous laissent sur le cul), G.I. Joe partage pourtant avec le classique de Jan De Bont des personnages épais comme du papier à cigarette. Eh oui, discuter ou agir, il faut choisir. Ici les intrigues se résolvent en un claquement de doigt, le méchant est démasqué en moins de deux, le couples se font ou se refont en un regard, afin de réserver au spectateur ce qu'il est venu chercher : de la baston anthologique. Une sincérité pas courante, surtout lorsque dans la salle d'à côté, Emmerich nous fait le coup de la bande annonce (un trailer bandant pour, au final, quinze minutes d'action et deux heures de parlotte dans un avion ou une caravane).

Si on en reste là, G.I. Joe serait un blockbuster con mais efficace. Le film vaut encore mieux que cela. Loin du cynisme attendu, il recèle de vraies idées de cinéma, à commencer par un thème au coeur de la conception du film : des personnages adaptés d'une ligne de jouets et donc en quête d'incarnation.

G.I. Joe se passe dans un futur proche. un monde où le réel est parti, où la technologie est si avancée que les corps sont absents. Combinaisons, hologrammes, durant toute la première partie du film, Sommers nous montre des simulacres de corps humains dont l'enjeu devient vite de se toucher physiquement. Façon Star wars mais en plus photoréaliste, les personnages se parlent par hologrammes interposés. Le grand méchant (qui en fait évidemment des tonnes, sinon c'est pas drôle), en fait même une question de vie ou de mort avec son employée lascive, la baronne : quand est-ce que je pourrais vous toucher ? Si votre mari vous touche, je le tue... Pus que de la névrose sexuelle, une obsession de l'incarnation.

Ca commence dès le début, avec ce prologue moyen-ageux où, en France, on punit un vendeur d'arme cynique en lui foutant un masque de fer. Au commencement, pour punir l'homme, on l'a transformé en poupée, semble nous dire Sommers. Entre des méchant désincarnés et des gentils dont le corps s'améliore car il s'oublie à l'intérieur de combinaisons les transformant en poupées surpuissantes, tout le film jouera de multiples variations sur ce thème, celui qui s'est imposé à Sommers cinéaste : dans quel monde les hommes deviendront-ils, à force de vouloir s'affranchir des contraintes physiques, des grosses poupées ?

Ca tombe bien, les héros du film sont des soldats, soit des corps auxquels on fait faire ce que l'on veut, commandés par une grosse voix. Qu'il soit général avec un béret craignos (Denis Quaid, tout en grimaces) ou gamin qui joue avec ses figurines dan la vraie vie, soldats et poupées ont en commun d'obéir doctement au zozo qui les anime. On pourrait sortir Robocop, gros jouet problématique car parasité par des réminiscences d'une vie humaine pas totalement oubliée, mais on pense davantage au sublime et plus récent Démineurs de Kathryn Bigelow, représentant le même dilemme, montré autrement.

Dans ta grosse combinaison limitant tes mouvements comme les vilaines articulations en plastique des Big Jim, anime-toi et dépasse-toi. Chez Bigelow, ça devient "Fais ce qu'on te dit et essaie de ne pas penser". Plus qu'une condition d'efficacité, c'est une question de vie ou de mort. Devenir une grosse poupée change les soldats en surhommes. Bien sûr, Sommers ne braconne pas ouvertement sur les terres philos de Verhoeven et Bigelow. Il n'empêche, il s'agit ici d'animer au sens propres des trucs inanimés. Des protagonistes, à la psychologie épaisse comme Jane Birkin que le réalisateur dote pourtant de petits traumas par ci par là, jusqu'à l'arme des méchants (une fumée verte abritant des microorganismes détruisant tout en rongeant), une nuée mortelle de trucs vivants. Dans G.I. Joe, la vie tue dans un brouillard vert pendant que des corps synthétiques s'animent comme ils peuvent. Putain, et si c'était pas con ?

Photo : Démineurs de Kathryn Bigelow

Action expérimentale

Très vite, G.I. Joe n'est plus un film d'action comme les autres. On quitte les rives balisées du blockbuster pour aller, et c'est une surprise de taille, vers celles du film expérimental. Parceque, conscient du sujet qu'il tient, Sommers essaie plein de trucs. Le recours fréquent aux flashbacks, par exemple, soient six séquences racontant à rebours le passé du héros et de sa nana passée à l'ennemi et l'enfance du très classieux ninja ayant fait voeu de mutisme (pour assumer sa condition de jouet ?) avec son frère ennemi. Ces six scènes, dérangeantes car aussi inhabituelles, résonnent comme autant de souvenirs d'une humanité perdue venant troubler les persos dans leur action incessante. Et ça les plonge dans le doute. Ils avaient des histoires, ils n'ont plus que de très lointains souvenirs les rendant plus vulnérables.

Très peu de blockbusters ont recours aux flashbacks. D'habitude, on pose le décor et au bout d'une bobine on lance les persos dans le grand bain pyrotechnique. Pas ici. Radical, Sommers choisit de sauter l'exposition pour démarrer avec l'attaque nocturne d'un convoi, soient vingt minutes dans lesquelles on se demande qui va survivre et qui est gentil. Ici, c'est l'action qui définit les personnages. Pas de psychologie, juste des bribes de passé venant parasiter le film en mettant les persos en pause.

Façon Speed Racer, le chef d'oeuvre des Wachowski, où le souvenir d'un frère était une silouhette - ghost indépassable sur une piste fluo, les personnages de G.I. Joe règlent leurs traumas dans l'ivresse de la vitesse. Et comme là-bas, le réalisateur se permet de morpher les scènes, comme pris dans le même élan frénétique que ses héros. Comme si la pellicule ne pouvait sortir indemne de tout ça. Comme s'il fallait que le cinéma s'adapte à ces personnages peu conventionnels car se construisant dans le mouvement.
Il en va ainsi de la scène finale, sous-marine, un montage alterné de trois scènes d'action rejouant le final de Star Wars (on est dans l'eau mais tout y est, même un méchant paternel asthmatique et casqué).

Marque des grands, tout est lisible et compréhensible : pas de shaky cam à nous foutre la nausée, pas de montage trop cut. Sommers a su se souvenir que les gamins, quand ils jouent avec des figurines dans le salon, s'imaginent l'action en plan large. En scope, même, quitte à pousser les fauteuils et paumer son jouet favori sous le canapé. Les Wachowski s'étaient chargés de mettre en image les courses de Majorettes, Stephen Sommers s'attaque avec succès aux Big Jim. Ce qui puait le mercantile devient la traduction cinégénique de tout un pan de l'enfance. Chapeau l'artiste.

Sommers nous fait la démonstration qu'au cinéma, il n'y pas de sujets profanes. En partant de très bas, il fait exploser, dans un élan fun, expérimental et libertaire (le film impose tout de même, entre deux explosions, un couple mixte loin des oeillères réacs de ses potes bourrins), son amour du ciné. Jusqu'au bout, ce plan final montrant le dessein du bad guy : remplacer les hommes par des poupées afin de les contrôler à loisir, à commencer par le locataire de la maison blanche.

Photo : Speed racer de Andy et Larry Wachowski

 

 

 

RN

Filmographie de Stephen Sommers (lien Imdb)