J'aimerais mieux pas
La guerre des mondes (2005) de Steven Spielberg

 

Bartleby (Melville)

J'aimerais mieux pas. telle est la phrase que répète inlassablement Bartleby dans le court texte de Melville. L'histoire tient en deux lignes. un scribe atterrit chez un notaire fort compréhensif pour quelques heures de travail quotidien. Tout semble au poil sauf l'attitude butée du jeune homme mutique qui oscille entre rester dans le cabinet et vouloir ne rien faire. Le notaire - narrateur va tout essayer pour le mettre au travail, le virer, le sermonner, le comprendre. jusqu'à se sentir dépressif et profondément coupable.

J'aimerais mieux pas être au monde. se dit Ray Ferrier (Tom Cruise). Même si ce monde semble supportable vu d'une grue (surtout si l'on emboîte les containers clic - clac sans difficultés.). N'empêche, une fois les pieds sur terre, son corps marche à toute vitesse le long du port mais vu de loin, strié par le passage incessant des poids lourds. Ici, en bas. c'est l'enfer.particulièrement dans les quartiers nichés sous les autoroutes.
Il aimerait mieux pas
et ses enfants ne comprennent pas. Les liens entre le père docker toujours pas remis de son divorce et sa descendance (une gamine qui percute + un dadet d'ado ramollo) font peau de chagrin tellement personne ne partage pas - (plus ?) - le même univers. Les liens du sang pataugent dans la semoule. même pour un simple week-end en famille recomposée.
Sa petite fille possède un esprit affûté, pousse des cris aigus, a les mots pour le dire, remet son père à sa place de looser, tartine ses propos de culture cultivée (aimez-vous Brahms ?) et affiche des envies de luxe lorsque le monde s'effondre (un lit parce que mal au dos !). Quand la terreur est trop forte, ses mains devant le visage reconstituent un univers bien à elle. mais dans un sentiment absolu de solitude (comme chaque personnage pendant les attaques). Son père peine à la protéger, elle hurle. Il faudra une
  tentative d'extermination de l'humanité pour qu'enfin Ray Ferrier la porte dans ses bras, la console, la sauve du désastre, la ramène là où elle allait. vers une famille riche, bien élevée, planquée dans un quartier classe affaire étrangement hors d'atteinte. Comme dit Richy : pas de happy end ici.

Les riches gagnent toujours un peu. c'est fatiguant.

Il aimerait mieux pas parce que son fils opte pour la bataille, la pulsion guerrière, l'armée et tout le tralala. Ray Ferrier ne croit pas à ces conneries. La propagande gouvernementale fonctionne à plein. suffit de voir passer les chars pour bander devant l'ennemi. L'excitation de l'armée lourde est toujours d'actualité. Le père veut sauver son fils du péril, non pas par conviction politique mais parce qu'il a peur, ne croit pas aux canons (effectivement sans efficace face à la puissance destructrice des E.T. méchants - méchants). Leur route se sépare lors d'une scène incroyable, tout droit sortie d'un film de Michael Powel (« Une histoire de vie ou de mort » - avec un technicolor signé Jack Cardiff). Reprenons. la fin du monde fait rage derrière la colline, les engins de guerre avancent au pas de charge, les hommes attaquent 14/18. et le fils droit dans ses bottes veut suivre les troupes pour faire quelque chose. un truc. agir. la guerre quoi !         Il veut une place, ne pas cloner l'impuissance paternelle, surtout pas rester inactif devant tant d'horreur. Son père n'arrive pas à le convaincre malgré l'argument massue : protéger sa petite sour. Au bout du compte, les deux voies amèneront à la survie des protagonistes (alors happy end ou pas ?), mais les parcours suivis sont radicalement différents

Ray Ferrier n'aimerait mieux pas s'enterrer vivant sous une maison comme le personnage trouble, limite pédophile interprété par Tim Robins (encore une fois impeccable dans le sur jeu). Pourquoi s'agiter quand on veut juste dormir encore un peu ? Pourquoi se faire remarquer par tant d'excitation, au risque de se faire buter quand vraiment rien d'humain n'est assez puissant pour foutre en l'air les monstre suceurs de sang ? Gesticuler pour mourir un peu plus vite.
Il aimerait mieux pas se frotter à ce monde épuisé d'avance. se dit probablement tout là-haut dans sa grue Tom Cruise au début du film. Que rien ne bouge. que rien ne change. ce serait pire. alors il roule dans une bagnole rétro. n'imagine pas une seconde regarder ses gosses en face, regrette éternellement son ex décidément très mère, peu femme. Elle vérifie l'appartement qui va accueillir ses enfants le temps d'un week-end, avec rictus compréhensif devant un moteur V 12 en réparation sur la table du salon. Ce monde transpire la résignation avant l'orage magnétique, la ville en ébullition, les mauvaise nouvelles à la télé (regardée par les enfants sans plus), avant les monstres sortis de terre. avant cette merde dans la gueule qu'il va falloir combattre. ou pas.

Il aimerait mieux s'effacer du monde. (ça ne veut pas dire mourir). Faire l'homme invisible, filer sur la route sans être remarqué par les centaines de corps en exode. mais l'extermination va provoquer deux soucis majeurs : se frotter aux autres en état de survie (donc les gens pas cool, chacun sa gueule, ta gueule, poing dans la gueule, tu me gènes. je te tue) et se frotter aux monstres qui sucent l'homme, veulent sans doute rester un moment sur notre bonne vieille terre. 1794, l'Europe colonise l'Amérique. ça fait quel effet aujourd'hui d'être colonisé ?
La vie est ainsi faite que tout rattrape. surtout lorsqu'on ne demande rien depuis bien longtemps.
Ray ferrier est un cousin contemporain de Bartleby. Un a-héros (c'est à dire ni héros, ni anti-héros. les deux revenant à peu près au même). Un homme qui est en voulant à tout prix ne pas être. Qui refuse le monde. Qui devient subversif sans le vouloir. Sa position révèle de fait les velléités so
ciales, économiques, culturelles de notre société. soit une civilisation pas jolie jolie pour Spielberg.


Couverture du livre "Bartleby le scribe"

Le pianiste (Polanski)

Le ghetto de Varsovie n'en finit pas d'hanter l'époque. L'extermination programmée de milliers d'êtres humains par la famine, l'épuisement, l'étouffement, le meurtre de masse est sans nul doute un sommet atroce dont l'homme est capable. On ne s'en remet pas. Spielberg et Polanski non plus.
Le second saisit cette épouvante en filmant un visage, un corps socialement « pianiste » rongé par la peur. La caméra suit au plus près, dans un presque huis-clos, pour sentir une terreur indicible. Dehors l'extermination, dedans la survie, l'impuissance, l'attente, le guet du moindre bruit, la moindre ombre, le moindre signe comme potentiellement assassin. la peur au ventre.

Ray Ferrier
cumule le désir de fuir et la terreur. Sa tentative d'invisibilité qui caractérisait sa vie d'avant devient une arme. Cette fadeur se transforme en méthode illustrée de survie. Chez Polanski, le personnage se fond dans un appartement abandonné. Chez Spielberg, il évite tout signe de vie jusqu'à tendre un miroir aux monstres.
La fadeur (cf : « Eloge de la fadeur » de François Jullien) est cette capacité caméléone de faire avec le monde. Ni pour, ni contre mais avec. S'adapter. Faire corps, avec ici la peur au ventre.
Comment montrer un tel état de soi dans le monde ?


Le pianiste de Roman Polanski

Filmer le corps avant les mots. Ce corps comme univers psychologique, sans verbe, fondu enchaîné dans une ville en décomposition. Effets de réalités (décors réels fabriqués à la main) et effets spéciaux numériques. Le monde s'effondre, se déchire matérielle (l'église tourne sur elle-même) et en même temps, le numérique dévore l'image. Jamais nous avons l'impression que la ville peut atteindre les corps. Le collage des vues analogiques et numériques contamine les deux films.
Tom Cruise glisse sur la pellicule, imperméable, intouchable, hors-monde. seule sa trouille nous terrorise. Le pianiste assiste au désastre de sa fenêtre, les effets spéciaux sont loin derrière. Reste l'angoisse sur son visage..
Après la guerre, le pianiste termine sa vie sur scène avec public et clap clap.
Tom Cruise (marque déposée) se retrouve face au monde. Ce qu'il croit être son monde intouchable, c'est à dire son ex femme, ses beaux-parents, les beaux quartiers.

Le Terminal (Spielberg)

Si tu ne t'intéresses pas à la politique, la politique s'intéresse à toi. disait-on dans les années 60.
Spielberg est de ce bois là. La question politique chauffe visiblement ses derniers films (dont le génial et incompris Terminal ).
Il s'agit de trouver un rapport au monde qui permette de se tenir debout. Une position difficile en ces temps de va t'en guerre.
« La guerre des mondes » est un « film - question » traversé de bout en bout par la terreur de vivre.

 
L'hypothèse de la chute est là. c'est comment qu'on chute ?

 

 

 

DS

Filmographie de Steven Spielberg (lien Imdb)