Can't smile without you
Hellboy 2, les légions d'or maudites (200
8) de Guillermo Del Toro


Au début, il y a un père et son fils, une froide nuit de Noël dans une base militaire US. Le petit n'est pas humain. Un diable cornu, tout rouge, monstrueux si ses dents de lapin ne trahissaient pas un si jeune âge. Poupin, flippant, touchant. Même les monstres ont été gamins un jour.

En bon Gepetto, papa insuffle la vie à son pantin freaks en soufflant dans les voiles de son imaginaire. Rêver pour exister. Ca ne fait pas de vous un homme dans le regard des autres, ils n'oublieront pas que vous avez des cornes, une grosse canette de coca en guise de bras et la peau rouge, mais Gepetto / Broom y croit.
En bon sosie de Freud, Broom nous la joue "dis moi à quoi tu rêves, je te dirai qui tu peux être".

Le petit rougeaud regarde une marionnette à la télé. Broom interrompt l'émission, éteint le poste et lui raconte une histoire vraie, ou plutôt une vraie histoire, celle des elfes et de leur légion de soldats d'or qui livrèrent jadis une guerre à l'humanité jusqu'à faire une trève parceque sinon on ne serait pas là. Racontée par le vieux Broom mais vue à travers les yeux du petit Hellboy, l'historiette, archi pompée sur le Seigneur des anneaux prend des allures d'animatique de synthèse cheap, où tous les persos ressemblent à la marionnette de la télé (par ailleurs troublant sosie du sackboy de Little Big Planet).

Le pari de Gepetto

L'imaginaire du petit Hellboy n'est pas encore normé et ses elfes ressemblent moins à ceux de la trilogie de Jackson qu'à la marionnette du début. De gentils pantins de chiffon qui se foutent sur la gueule. On pourrait en rire, trouver ça nunuche, cette plongée dans la tête du diablotin est juste magnifique. Scénario de papa, qui raconte en direct, mais réal du fiston avec ses maigres outils. Nous, on sait déjà que de gentils pantins de chiffons ne se bastonent pas plus qu'un diable ne peut être un héros.

La pauvreté de notre imaginaire conditionne notre regard. C'est pas seulement une question d'intelligence, regardez la situation inverse qui se produira un peu plus tard : Hellboy adulte conspué par les humains sur toutes les télés parcequ'il ne ressemble en rien aux héros de l'imaginaire collectif. Comment ? Un diable gentil ? Aussi inconcevable que Juppé en chippendale. Pourtant le zozo tout rouge sauve le monde (on mesurera ici le génie subversif de Mike Mignola, créateur de Hellboy version BD, à son idée de faire du fils de Satan un mec encore plus balèze que Jésus et Obama réunis).

Ca va plus loin que le traditionnel "les apparences sont trompeuses". Ici, la question c'est de se dire "sommes-nous juste capables d'imaginer que ce soit possible ?". Un royaume elfique sous un pont ? Un troll déguisé en vieille dame ? Un poisson gay amoureux d'une princesse elfe ? Une tumeur en forme de bébé ? Un gaz qui met une trempe à Hellboy ? et caetera, tant le film repoussera les limites de notre imaginaire non pas en venant nous chercher (la norme à Hollywood, cf Harry Potter, Narnia ou même le Seigneur des anneaux) mais en nous mettant devant le fait accompli. A nous d'imaginer le "il était une fois". Cette folie animant Broom à croire en l'humanité de son diablotin, c'est ce qui, autrefois, poussa un menuisier rital à se faire un fils en bois.

Photo : Pinocchio de Luske Hamilton et Ben Sharpsteen (studio Disney, quoi)

Mais pour Pinocchio ou Hellboy, exemplaires uniques de leurs races, la vie est un chemin de croix. Même si durant leurs périples absolument picaresques, les deux zozos trouveront des tas de parias dans leur genre.

Parceque, et qu'on se le dise, sous ses atours de film de super-héros archi burné, Hellboy 2 est un pur traité de philosophie qui disserte, sans en avoir l'air, sur l'infinie solitude de l'être. Derniers représentants de leurs races, freaks ou monstres, les zozos qui composent le bestiaire du film ont tous en commun le fait de vivre à l'écart de l'humanité, pour la protéger ou pour s'en protéger.
Le "pour vivre heureux vivons cachés" est une belle connerie, à voir le calvaire de ces protagonistes qui font tout pour intégrer un monde trivial pas prêt à accepter ses sauveurs.

Hellboy, pas Hellman

Hellboy n'est pas un adulte, c'est un adolescent enfermé de force dans sa chambre de pensionnat (blindée) et qui, de cuite en baston, chiale sur son immaturité, notamment à propos de ses rapports avec la belle Liz. Ce garçon de l'enfer (en fait le fils de Satan, carrément) ne deviendra jamais un homme. Superboy devient Superman mais Hellboy reste Hellboy. Sa crise d'ado (intégrer un monde d'adultes qui ne vous comprend pas) restera irrésolue tant qu'il sera un monstre pour tous. Autant dire qu'il a pris perpète.

Comme le David de A.I. (Intelligence Artificielle, de Spielberg), petit robot qui survivra à l'humanité dans la souffrance parcequ'il est programmé pour aimer une espèce humaine ingrate, Hellboy est un enfant éternel. Les deux personnages rêvent vainement d'être acceptés par le monde et trouveront refuge chez des congénères freaks. Robots déclassés là-bas, mutants doués chez Hellboy. Mais puisque je vous dis que je fais tout ça pour vous, ça vous dérangerait pas de ranger les pierres et les tomates ?

Le diable peu cornu avait bien trouvé un job de réparateur de troubles paranormal mais il réalise que son patron n'était qu'une vague réplique du marionettiste de la télé du début, grossier sous-patron du FBI croyant baiser tout le monde en tirant les ficelles. Travailler pour s'intégrer, mon cul. L'ascenseur social n'est plus ce qu'il était.

Photo : A.I. - Intelligence artificielle de Steven Spielberg

Seuls dans leurs bocaux

"Qu'est-ce qu'un homme ?", demandait Broom au début du premier Hellboy. Une imperfection consciente de ses limites et cependant capable de s'accepter, et donc d'aimer, répondait magistralement le film (c'est pas Télérama qui résumerait Hellboy comme ça, hein).
Ici l'être, (plus ou moins) humain, est une moitié, un morceau mécaniquement non viable qui ne peut s'animer sans une autre pièce. Un engrenage. L'homme est un être vivant souffrant d'une solitude inexorable. C'est bien beau de s'assumer freak et d'aimer, mais notre condition de paria demeure.
Tous les persos du film sont ainsi à l'unisson : Johan Krauss, a aimé mais il n'est plus qu'un gaz sans corps. Son corps est parti avec son amour (il fait allusion à un accident dans lequel sa femme serait morte et son corps avec). Abe Sapien, le poisson pédant éternel ado qu'on pensait tout fierot de ses dons, trouve enfin une minette à qui montrer ses visions et, surprise, crève d'amour. Et la minette en question est comme liée à son frérot prince-elfe par un truc encore mieux que SFR mais qui la fait dépendre de sa moitié jusqu'à ressentir les mêmes douleurs. Elle ne fait que partager sa solitude de freak avec son frangin. Tout le monde est ainsi seul dans son monde (voire dans son bocal, pour Abe et Krauss).

Pas de surprise à ce que l'hymne du film soit un vieux standard de la chanson US, d'ailleurs plutôt freak que branchouille, déterré pour l'occasion et dont le titre est tout un programme : Can't smile without you (désolé pour le live ringue, pas de clip en stock) . Forcément, sans toi, rien n'est possible (mais ensemble, tout devient possible, et avec Carla, c'est du sérieux). La solitude des persos de Hellboy 2 semble, comme pour le petit David d'A.I., les avoir programmés pour aimer des gens qui les haïssent. Et quand on tombe amoureux de la bonne personne, le coeur, engourdi, picote tellement fort que le corps lache. Paradoxe d'un film généreux en scènes d'action, morceaux de bravoure sublimes (et chorégraphiés aux petits oignons !) la plus belle scène du film sera pourtant celle de la chanson, plaisir coupable d'un Abe honteux et d'un Hellboy tout fierot. Tous deux connaissent la chanson par coeur.

Reste l'inquiétude concernant le futur gamin de Liz et Hellboy : avec sa futur tronche de diablotin pyromane, il viendra grossir les rangs de super monstros du FBI et la solitude sera son lot. La malédiction se répètera.
A moins que, coup de chance, ils ne soient déjà deux. Hum, chef d'oeuvre.

 

 

 

RN

Filmographie de Guillermo Del Toro (lien Imdb)