Surfin' USA
Hotel Woodstock (200
9) de Ang Lee


Vite fait, la filmo d'Ang Lee se déploie en deux mouvements complémentaires : d'abord les reconstitutions historiques avec Tigres et Dragons, Le secret de Brokback Moutain, Raison et sentiments, Chevauchée avec le diable, Lust Caution ou Ice Storm. C'est-à-dire de la fresque, du décor, des costumes en scope. D'un autre côté, ça donne une plongée dans un hyper présent un peu tordu avec Garçon d'Honneur, Salé Sucré ou Hulk. Un temps moins somptueux. Plus aride. Rêche.

En tous cas, ces deux tableaux irriguent une étrange sensation de reconstitution. Même plongé dans l'aujourd'hui, le zozo impose une distance, un léger détachement au monde, une sensation de décor à la fois magnifique et relative, comme pour mouvoir ses personnages en légers reliefs, par-dessus bords, pas vraiment fondus dans les éléments.

Une autre obsession traverse le cinéma d'Ang Lee : l'explosion des hormones mâles dans des corps légèrement disjoints. On connait Hulk, soudain énervé par une connerie surgie au coin de la rue. C'est comme ça, le géant vert joue la gym queen radio active quand l'injustice pointe le bout du nez. Dans un autre registre, c'est malgré tout du même tonneau pour les cow-boys funky. Titillés par le sexe entre hommes, impossible de faire raccord avec leurs désirs et le monde. Seule la montagne permet une échappée belle. Sinon, on assiste impuissant à une explosion intérieure. Si le sourcil bucheron ne bouge pas, personne n'est dupe, le cœur vire au désastre. "Je ne suis pas gay" dit le zozo en pamoison avec son pote sous la tente. La schizo hulkienne pointe le bout du nez dans le paradis fragile. Pile entre l'innocence politique (comment dépasser une identité fabriquée par le social) et le déni de réalité sur le bout du gland.

Voilà, chez Lee la dramaturgie pète à la figure précisément quand le corps et les autres forment un mauvais ménage. Quand ce n'est pas raccord. Quand le puzzle disjoncte. Un vrai truc de migrant en somme, toujours à se demander si là ou là c'est bien comme ça la marche à suivre. Si la langue est bonne. Si on est bien compris. Et quand ça fourche, la catastrophe n'est jamais loin. Le corps est atteint. On n'entre plus dans le décor. C'est la merde…

D'une certaine manière, la question du mode d'emploi fait battre le cœur de ce cinéma déraciné.

Corps étranger

Par delà les louanges et les rayons gay, un jour nous redécouvrirons Brokback dans son évidente simplicité mélodramatique. C'est-à-dire une réponse minimale aux chefs d'œuvres baroques de Douglas Sirk, eux aussi travaillés par le désir sans issue. Rappelez-vous, Ang Lee achève son histoire dans un bain de chemise, un hymne Soupline aux sens, une plongée dans l'odeur et le touché. Une tentative de chopper sur pellicule ce qui échappe aux personnages, mais aussi au cinéma par nature concentré sur la vue et l'ouïe. Un final tout en doigté et pifou, incarné par un pauvre vêtement vidé de son corps. Le héros palpe, roule des yeux, attrape une manche, muet comme le cinéma à ses débuts. L'image alors poudroie son moiré somptueux, ses textures camaïeux, toutes les émotions à fleur de peaux, incarnées par la lumière. Le dépassement, même tragique, s'est produit une seconde.

Cette quête de sensations dessine un par delà les mots, un par-dessus les assignations sociales. Un signe, la filmo du zozo s'attache aux repas comme issue possible pour la rencontre. Ou comment M. Chu, le plus grand cuisinier de Taipei, utilise son art pour communiquer avec les autres et plus particulièrement avec ses trois filles (Salé, Sucré). Les plats devraient dépasser les incompréhensions, les effluves sublimes élever le poids des corps toujours trop lourds. Une préoccupation élevée au rang théorique avec Hulk, un monstre sans cesse hors cadre, trop énorme, cherchant un peu de légèreté.

Bref, Ang Lee bosse l'incarnation non pas comme idéal mais comme difficulté. Particulièrement les tentatives souvent échouées des héros carrément mal dans leurs peaux, même si courageux. Ils sont déracinés, désincarnés, paumés, souvent entre deux pays, deux genres, deux états, deux cultures, deux corps.

Jusqu'à Hôtel Woodstock, la névrose Hulkienne l'emporte. C'est mourir, atteindre quelques rares nirvanas et retomber encore plus lourd dans un monde hostile. Reste à se planquer au fond des bois, fuir loin du regard compatissant des spectateurs, finir clandestin. Hors sol.

Avant Hôtel Woodstock, les compteurs bloquent sur les finals à la Douglas Sirk. Du romanesque coloré, baigné par le tragique. Restait à imaginer une voie de dépassement à son propre cinéma.

Photo : Hulk de Ang Lee

Papa Baba

Ang Lee épuise les contextes historiques ou contemporains comme autant de cartes postales. A chaque fois, c'est l'occasion d'expérimenter un raccord au corps idéal, hélas effondré dans sa mise en œuvre. Cette fois, Hôtel Woodstock plante sa tente dans les années 70. Le jeune Eliot, décorateur d'intérieur n'est décidément pas raccord entre ses désirs et le monde. Le garçon se tâte sur sa sexualité et file voir ses vieux parents en difficultés avec leur motel pourri à la campagne. L'été semble mal barré, exclusivement destiné à reboucher les trous d'une baraque miteuse, carrément pénible avec une mère acariâtre sur le dos et super triste avec un père tout droit sorti d'un western épuisé. Il découvre, par la presse, l'annulation d'un festival hippie à quelques kilomètres de là. Le zozo sent l'aubaine, imagine relancer l'activité du motel et téléphone aux producteurs pour organiser la manifestation dans son bled. Quelques jours plus tard, 500 000 hurlus et berlus débarquent à pieds, en pick up, à moitié à poil et la fleur au fusil avec une étrange cigarette à la lèvre. Les affaires reprennent biger than life…

On en a trop bouffé des années 70 ? Ouep, mais Hôtel Woodstock fuit la nostalgie comme la moindre image du concert. Ang Lee préfère la complexité d'un moment à bascule, intime et cosmogonique, tragique et comique, individuel et social. Rarement un film tiraille autant les extrêmes dans un même jus. Plusieurs traces documentaires précisent la guerre en Asie, un pas sur la lune, un élan vers les utopies baba cool, ces dernières paradoxalement sources des 80' s avec un Ronald Reagan pas loin. Mais l'essentiel du film consiste en l'élaboration d'une subjectivité parmi les grands courants ambiants. Un truc qui passe par le corps, sa place dans la foule. Un point de vue fragile, en cours de constitution, en absorbion d'un moment clé.

Cette approche ouvre les chakras. Impose un filmage sur strapontin. Trouve la grimpette sur le haut de la montagne, cette fois le temps d'une séquence somptueuse vers la périphérie du festival. Le trip est d'abord mental et sur le côté. Presque dedans. Enfin une position géniale permettant l'évacuation de la tragédie et pourtant une participation active au monde, intérieure et extérieure, réelle et fantasmée.

Nous voilà dans un joyeux dérèglement des sens temporaire. Un pas de côté non pas vécu comme hors cadre, mais raccord avec une foule complètement barrée. Un état de grâce léger pour se situer dans le monde, contemplatif et joyeux. Cette fois, pas de place pour la tragédie. Juste un changement d'état, un rapport au monde cool et un œil avec une distance bénéfique sur la situation.

Ce lâché prise permet également une œillade en biais sur la situation. Toujours en périphérie, Eliot voit le bizness débarquer en hélicos. La compilation des grands rêves communautaires se mêlent avec la guerre économique. Un ange blond déboule à la campagne, monte le festival et compte les dollars sur son cheval blanc. Tout se concentre, se mêle, s'intrique. Aussi bien le nirvana, l'élan politique contestataire, la contre culture mais aussi les affaires, les médias, la guerre et l'immense de champ de boue après le reflux des festivaliers.

Que faire après la grosse bulle ? C'est comment qu'on redescend vers les années 80 ?

Bohème et Wall Street font bon ménage dans cet Hôtel Woodstock, généreux, libérateur et pourtant déjà inquiet. N'empêche, la traversée a eu lieu, dans tous ses paradoxes.

Grand Papa Douglas, papa Clint et Tonton Ang

Du coup, pour flirter avec ces ambigüités passionnantes, Ang Lee filme essentiellement les regards. Le zozo plonge dans les perceptions multiples d'une période bouillonnante, capable du 7 ème ciel comme d'envoyer au diable la génération Douglas Sirk en piquage du nez.

A l'instar du cinéaste allemand, tous ces zozos en fuite d'une Europe en guerre dans les années 40, poursuivent plus ou moins une vie vieillissante sur le sol américain. Peu de cadeaux pour le cinéaste mélodramatique après Imitation of Life en 1959. Et que dire sur la retraite précoce d'un Mankiewicz au chômage après Le Limier en 1972 ? Les premiers chocs pétroliers signent la fin des trente glorieuses. Toute une génération descend du train quand les plus jeunes refont littéralement le monde.

Version prolo, ça donne les parents d'Eliot, complètement largués dans cette nouvelle époque. Le couple à la ramasse tente la jonction des deux bouts, mal débrouillés avec leur hôtel et fatigués à gagner quelques dollars, la trouille au ventre. Juifs à la campagne, légèrement étrangers sur une terre difficile, les années 70 n'avaient rien pour être cool. Au même moment, les enfants déjà grands percutent sur le Viet Nam et rêvent à autre chose. Hédonisme, liberté, contestation, hippie en ville. Le labeur contre l'americana. Autant dire deux mondes, deux époques, des désirs contradictoires pour un lignage compliqué.

Une rupture générationnelle singulièrement travaillée par Clint Eastwood filmant sans cesse une adolescence en conversation avec des mecs revenus de tout, probablement d'une guerre. Un Monde Parfait associe un kid et un prisonnier en fuite, des Space Cowboys lancent un dernier mot aux jeunes loups et une jeune boxeuse bataille avec son vieil entraineur dans Million Dollar Baby. Plus frontale, la jolie Breezy explose les générations et en direct les années 70. Soit une ado filant sur les routes avec une guitare dans le dos, vite amourachée d'un quinqua un peu trop mort pour son âge. Leur relation se heurte aux préjugés du coin, mais s'érotise à force de regards posés, de fossés comblés, de complicités sur des terres mutuellement étrangères. Les héros tissent des liens à priori indépassables, par-dessus les contraintes du temps et de l'espace.

Cette conversation est reprise ici par Ang Lee, inspiré par papa Clint jusque dans la forme classique du film, l'amour de la musique, l'incarnation des liens invisibles entre les héros en recherche d'un monde parfait. Comme papa Clint, tonton Ang oscille entre la déchirure et les moments de réconciliations imaginables. Comme papa Clint, aucune duperie dans le cinéma de Lee, capable d'absorber les grands élans dans un mouvement critique. La grande classe…

Breezy sentait cette ouverture possible tout en voyant les portes se fermer. Ang Lee, des années plus tard, pompe à la source et décolle pas dupe. C'est l'une des meilleures nouvelles de l'année.

Photo : Breezy de Clint Eastwood

 

 

 

DS

Filmographie de Ang Lee (lien Imdb)