L'artificier et le paysan
Il était une fois la révolution
(1971) de Sergio Leone


Au début du siècle, en 1913, en plein cagnard mexicain, Juan Miranda (Rod Steiger), un bandit crasseux à la petite semaine, fait la connaissance, entre deux pillages de diligence, de John Mallory (James Coburn), un expert artificier cool mais peu loquace. Juan voit en John et sa maîtrise magique de la dynamite le complice idéal pour dévaliser la plus grosse banque du pays. Alliés malgré les sales coups qu'ils se font mutuellement, les deux compères tombent en pleine révolution mexicaine.

Le plus petit des Il était une fois

Coincé entre le grand Il était une fois dans l'ouest et le très grand Il était une fois en Amérique, Il était une fois la révolution fait figure de vilain petit canard. Et encore, il ne doit son titre et sa parenté avec ses glorieux aînés qu'à un retitrage opportuniste de distributeurs tout contents à l'idée d'en faire une suite aux aventures solaires de Charles Bronson et Claudia Cardinale.
C'est dommage. Sans enlever le moindre éclat aux deux autres fresques leoniennes, la découverte du film, lors du festival de cinéma lyonnais Lumière 2009, surprend. Oui, le film est une merveille. A la hauteur des deux autres. N'en déplaise à certains, on ne serait pas loin de le faire trôner au firmament de la filmo courte mais pas avare en chef d'oeuvres de Sergio Leone.

Commençant là où le précédent opus se terminait (à la frontière mexicaine) pour s'achever en Amérique, là où commencera le suivant, Il était une fois la révolution joue les traits d'union et n'usurpe pas la première partie de son titre synonyme d'excellence.

Mais au delà de la continuité dans le parcours géographique des héros Leoniens, il clot le western d'Il était une fois dans l'ouest autant qu'il préfigure l'importance de l'amitié telle qu'on la verra dans Il était une fois en Amérique. Tout celà à travers la trajectoire de Juan, bandit minable opportuniste et violent, qui deviendra un vrai ami pour John. Fini le temps de l'ironie, place aux grands sentiments.

Photo : Yojimbo de Akira Kurosawa

Lost in politics

Comme on l'a vu avec Pour une poignée de dollars, loin d'être l'oeuvre d'un petit malin s'amusant avec les genres, le cinéma de Sergio Leone est un véritable projet esthétique que le maître met en oeuvre de façon claire et lisible. Après avoir créé le western spaghetti pour redonner de l'énergie au western en le souillant, tout celà en mettant un étranger taciturne à équidistance entre le western classique et le cinéma d'exploitation latin, Leone décide ici d'en finir avec les cowboys.

Ainsi, après un début faisant du film un hypothétique quatrième volet de la trilogie des dollars, alors qu'on commençait à se faire à ce Juan voleur-violeur parfaitement raccord avec les précédents héros leoniens, d'un coup, sans prévenir, une moto déboule. Fin du western et début du film politique, dira carrément Leone.

La rupture est claire, nette (et magnifique), on y reviendra, mais déjà, dès l'ouverture, quelque chose avait changé au royaume du western spaghetti. C'est la scène d'ouverture et comme souvent chez les grands, elle vaut pour note d'intention : le tout crado Juan arrête un train pour, dit-il, aller voir sa mère souffrante. Il monte et entre, non sans être moqué par le cheminot, dans ce qui semble être un compartiment trop select pour lui, peuplé par des électeurs UMP de l'époque. S'en suit une longue humiliation, où on lui refusera tous les sièges, le brimant, le comparant à un animal, l'insultant. On n'en dira pas plus pour ne pas déflorer la cathartique suite de la scène mais déjà, Leone avait défini un nouveau type de méchants : après les psychopathes de ses films précédents, il place Il était une fois la révolution sur un terrain ouvertement politique. Ici les méchants sont ceux qui méprisent les pauvres avec une obscénité autrement plus grave que la crasse et le manque d'instruction de ceux qu'ils prennent de haut.

Juan est comme perdu au milieu de ces connards en dentelles et jabots. Il aurait fait un protagoniste parfait de l'un des westerns précédents de Leone mais dès cette scène d'ouverture, il est comme anachronique au milieu d'un monde qui a changé. Un vestige paumé dans un univers où la violence exprimée est d'une autre nature. Désormais, les méchants n'ont pas de colt : ils tuent d'abord avec les mots. Qu'importe : en plus de les détrousser, ils leur fera ce qu'il faut.

Plus tard, tout le décalage subi par le personnage ressortira de la plus belle des manières : alors qu'il est allié avec John, Juan se charge de dévaliser la banque de ses rêves, la plus grosse de la ville. Au péril de sa vie et de celles de ses proches, le gros mexicain part à l'assaut de ce fort Knox. Il arrive dans la salle des trésors et, après avoir fait péter la porte, se précipite dedans pour, à sa grande stupeur, tomber non pas sur des lingots d'or mais des prisonniers politiques, enfermés ici par manque de place dans les geôles. Une scène sublime, montrant le virage forcé que Juan devra prendre : il voulait de la thune, il trouve des hommes à sauver. Il se voyait voleur, il sera un héros, célébré par tout un peuple.

Cet éveil forcé d'une conscience politique rappelle, plus proche de nous (à Palma en tout cas) celle que vivait Johnathan Cross, le petit héros du Rollerball version Mac Tiernan. Star richissime d'un sport ultra violent et ultra médiatisé, il ne pensait à rien d'autre qu'envoyer la balle au fond des filets et finir en un seul morceau.

Le reste, la misère du dehors, la pauvreté des quidams alors qu'il s'éclate dans les palaces de rudes pays de l'Est, il s'en tape. Pourtant, un soir, alors qu'il sort en boîte, il aura la mauvaise idée de tourner la tête avant de rentrer se taper une bombasse siliconée. Non loin, une femme se fait tabasser par les flics. Comme ça, sans raison apparente. Johnathan ne comprend pas. Et puis qu'est-ce qui mérite une telle violence ? Johnathan détourne le regard mais fera de son dernier match un combat révolutionnaire, comme si cette femme avait déréglé l'inhumanité grassement payée du sportif, le faisant passer, par ce début de prise de conscience, du statut de mercenaire à celui de héros.

Chez Leone, la conscience politique s'impose de la même façon à Juan car dans ce monde en révolution, il n'y a plus de place pour les simples profiteurs. Les évenements politiques entourant les personnages les obligent à choisir un camp même s'ils savaient bien que tout celà est une belle connerie.

Photo : Rollerball de John Mac Tiernan

Baisse la tête !

Revenons au début du film. Une moto arrive et tout bascule, d'abord esthétiquement (une moto en plein far west !), ensuite parce qu'elle est pilotée par James Coburn, nommé ici John comme pour faire de lui le double de Juan. John connait la révolution. Il s'est engagé autrefois en Irlande et y a tout perdu. John (en fait son vrai nom est Sean) est un expert en explosifs.

John, homonyme anglicisé de son pote crasseux, est l'alter-ego de Juan. L'autre face d'une pièce, comme si le héros traditionnel léonien (le personnage de Rod Steiger rappelle fortement Eli Wallach et Jason Robards), avait fait son temps, au profit d'un glissement vers le premier degré parfaitement incarné par James Coburn, l'homme le plus classe du monde. Le grand James assure ainsi la transition entre ces pistoleros sans foi ni loi et le De Niro d'Il était une fois en Amérique : sans être fleur bleue, John et Noodles croient simplement en l'amitié alors que jusque là les héros des westerns leoniens ne cessaient de se trahir entre eux. Sincère, risqué parcque nécéssitant l'adhésion à ce romantisme, on comprend que le film soit devenu le parent pauvre de la filmo de Leone. Il était une fois la révolution est clairement un film interdit aux winners.

On apprendra assez tôt que John était l'artificier de l'IRA et qu'il a fui l'Irlande après avoir été trahi par un ami. Ses dons dans le maniement de la dynamite font briller les yeux de Juan, trop content de s'imaginer faire équipe avec un tel magicien. Comme dans Pour une poignée de dollars, John est l'alter égo du réalisateur, le créateur d'un spectacle générateur d'énergie. Et politiquement, celui qui génère l'explosion, la révolte, plus qu'un acteur de la révolution.

Parcequ'à la sortie du film, en 1971, Leone semble revenu de quelques idéaux encore très en vogue à l'époque. La révolution en prend pour son grade, de la citation prégénérique de Mao (On ne fait pas la révolution dans les salons, la révolution est un acte de violence), à quelques définitions pas piquées des hannetons, égrainées par Juan tout au long du film (Là où il y a la révolution, il y a la confusion). Même le titre original du film, Giu la testa ! (Baisse la tête), est un jeu de mots, reprenant le fréquent cri de John lorsqu'il prévient Juan que tout va sauter autant qu'il décrit un monde où tout vous pousse à courber l'échine.

Pour John, il est donc question d'utiliser son savoir-faire juste pour tout faire peter, sans théoriser puisque qu'un jour ou l'autre on se retrouvera bourreau de quelqu'un. Toute révolution mène à une trahison, semble nous dire le grand Sergio à travers la destinée tragique de John/Sean. Les évènements lui donnent raison puisque le dictateur du film est en fait un ancien révolutionnaire et le chef des rebelles pactise secrètement avec l'ennemi, monneyant discrètement sa vie contre celle de ses potes. Ca commence toujours collectif pour finir perso.

Deux ans après Il était une fois la révolution, Coburn, reprenant son look du film pour faire un caméo sur la pochette du mythique album des Wings, Band on the run (en haut, juste à côté de... Chistopher Lee !), semblera d'ailleurs avoir retrouvé le goût de la solidarité et de l'amitié perdue dans des idéaux trompeurs. Comme si les déflagrations romantiques du film continuaient de tonner au delà des écrans, collant à la peau d'un acteur inestimable (que ceux qui n'ont pas vu Les sept mercenaires et La grande évasion lèvent le doigt).

La vraie révolution est donc plutôt cinématographique, et il s'agit de l'arrivée du romantisme chez Leone. Annonçant plus que jamais l'onirisme d'Il était une fois en Amérique, le film, en plus de faire l'apologie de l'amitié, est ainsi parsemé des morceaux d'un rêve de John (à moins qu'il ne s'agisse d'un flashback - la chose vaut aussi pour les aventures de Noodle), où l'artificer et son pote irlandais de l'IRA jouent, dansent et finissent par s'adonner à une partie à trois avec une fille virginale. Comme si, au delà de l'apologie libertaire, cette femme, en fait la révolution, brûlant les doigts de quiconque s'en approchant, acceptait enfin, le temps d'un rêve, de se faire embrasser par deux amis à la fois.

Comme s'il fallait, en faisant perdurer ce rêve, faire mentir la plus belle des phrases d'un Juan loin d'être aussi con qu'il en a l'air : La révolution, c'est quand les gens qui lisent des livres disent à ceux qui ne savent pas lire que tout doit changer. Puis ceux qui ne savent pas lire se font tuer.

Photo : Pochette de Band on the run (Paul Mac Cartney and the Wings)

 

 

 

RN

Filmographie de Sergio Leone (lien Imdb)