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Le troisième œilEn 2000, après avoir signé plusieurs chefs d'œuvres pop définitifs, un groupe dont on n'entendait plus rien fait son John Ford et plonge dans le western avec un ultime album magnifique : The Gunman and other stories. Juste avant le précipice et un aveuglement maladif, Paddy McAloon - le chanteur des Pr C'est la fin d'un monde soudain mis à poil, avec une frontière à l'ouest explosée et des guerres ultra violentes métamorphosées en souvenirs mélancoliques. La Horde Sauvage semble encore plus loin au fin fond du 20 ème siècle naissant. Subsiste le filtre de la mémoire comme une pommade étalée sur les vieilles lunes blessées. Reste le rêve Cow Boy, de moins en moins Pascal Brutal, de plus en plus éco musée pour conter la naissance des Etats-Unis. On gagne peut-être en bons sentiments, on perd la violence des origines. Du moins l'imagine t'on. Forcément, à croire trop fort aux vieux souvenirs rallongés au bon vieux temps, on oublie la merde. Faut juste faire gaffe. Ca resurgit un jour ou l'autre. Ca donne Kubrick dans les années 80, plein de son Shining devenu fou sur les décombres d'un cimetière indien. D'un coup, le cinéaste sonne le signal du retour de refoulé. La punition se retourne contre nous, à coup de hache. Après tout, une éradication ça fait tâche, même glissée sous l'épais tapis du temps qui passe. Si on déplace la question sur le champ esthétique, c'est un peu le même bordel pour les réalisateurs cinéphiles. Car jouer à oublier l'histoire du cinéma, implique parfois le retour de formes usées jusqu'à l'os. L'inverse aussi, à besogner compulsivement l'encyclopédie, on finit par répéter un pudding désespérant, sauf à s'appeler Godard… et encore. On regarde, on regarde dedans et ça fait plouf. En tous cas, inventer des articulations avec les œuvres passées reste un enjeu essentiel. Au risque de se faire dévorer par les références, les symboles ou un usage immodéré des scènes pompées ici où là comme sparadraps, ce sont surtout des preuves d'amour lancés au cinéma par delà les anciens et les modernes qui comptent. Moins la liste cultivée. Moins l'ignorance cultivée. Photo : pochette de The gunman and other stories (Prefab Sprout - 2001) La promesseScorsese, de Palma, Allen, Chabrol (les anciens récents) ou Tarantino, Desplechin, Lars Von Triers (les vieux quadras) embrassent le pari. Tous travaillent une écriture personnelle sans s'emmêler les pinceaux dans leur collection de dvd. Les mecs prennent le risque de l'écrasement devant la production. D'une certaine manière, l'enjeu pourrait se résumer en la transformation chimique des références, de la rhétorique ou tout simplement des contraintes pour insuffler un élan. Produire de l'électricité. Recommencer, encore et encore, un œil dans le rétro, l'autre ici et le troisième en avant. Toujours autrement. Ces aliens à triple vues partagent un point commun : ne pas planquer leur amour du cinéma métamorphosé en alchimie. Tous livrent au grand jour leur expérience située à la croisée des chemins, pile entre un itinéraire personnel et l'histoire de l'art moderne (ciné bien entendu mais aussi musique, peinture ou littérature) dont il s'agit de transgresser les repères sans copier-coller les formules. Ou monter des usines à légitimation culturelle. Fermeture du musée. On est loin du "concept", se prenant bêtement pour sa propre fin. Encore plus des architectures en circuit fermé, sans attache avec l' Forcément, ces cinéastes portent une grande attention à ne jamais être assommant, à tomber dans le pensum ou pire, la légitimité culturelle. Au contraire, ils dérèglent les sens, les habitudes et les genres. S'agit de détruire. Brûler. Biffer. Blesser amoureusement. Trahir pour mieux aimer. C'est un peu comme ce personnage photographié par W. Eugene Smith avant guerre, dans la rue, levé de sa chaise, regardant brûler des cagettes dans un saut, face à une montagne de caisses de fruits et légumes bouchant la devanture du magasin. Tarantino transforme le primeur en vidéo club comme le veut sa légende et se lance à chaque fois dans le grand bon en avant : réaliser un putain de film. C'est-à-dire faire feu de tous bois. Transgresser, comme il dit dans les Cahiers du cinéma (juin 2009), ne signifie pas faire table rase mais au contraire, garder les promesses originelles des genres redéployés. C'est refuser la référence comme principe mortifère pour en pomper l'énergie première, injectée par les cinéastes pères. Dans ces conditions, brûler ne signifie pas seulement détruire mais souffler l'énergie, le flux, le sens originel dégagé par les films anciens. Mettre en scène cette source de chaleur pour souffler les braises vers une nouvelle destination. Jouer à l'apache. Photo : Sans titre de W. Eugene Smith La grande formeA l'évidence, Inglorious Basterds filme littéralement ce processus. Objet jouissif et théorique par excellence, il se donne comme but non seulement de poursuivre l'incroyable aventure du cinéma, mais aussi de sauver des peaux justement par le cinéma. Faire de la projection à nouveau une source explosive en balançant, par exemple, la pellicule au nitrate hautement inflammable sur des nazis. En sauvant les offensés. Ce geste paradoxal perpétue la vitalité même de la fiction. Un truc à la fois jouissif, performatif et théorique. En quelques sortes, voilà un film païen pour se (nous) tirer de la merde, mais aussi transmettre l'amour de l'image. Car ici les deux vont ensemble. Car le film rejoue la lutte de la vie contre la mort, de l'espoir contre le désespoir. Car c'est précisément du cinéma avec son infernale vie envers et contre tout, jusqu'à la lie, jusqu'à l'impossible. Au prix ici d'une grande violence. Tarantino comble l'écart de ce qui, tragiquement, nous rend infirme, malade, malheureux, mortel. Il bouche les trous, sans fragmentation entre le réel et le pressentiment de quelque chose de grand dans la fiction. Il crée une unité justement proche de l'expérience humaine. Loin des scissions corps / esprits, conscient / inconscient ou plus prosaïquement genre / auteur ou expérimental / commercial. Les schémas tombent car ce mouvement nous parvient en énergie pure. Et les spectateurs, pas cons, sentent bien la conduction. Du carburant pour défaire et refaire la langue, pour créer à nouveau du désir. Vivre libreIl était une fois une bande de guerriers américains se déclarant juifs, débarquant en France, scalpant des nazis pendant l'occupation. Violents, branquignoles, sûrs d'eux, foutraques, les zozos emmenés par Aldo Raine (Brad Pitt dont l'invraisemblable carrière prend, encore une fois, une tournure passionnante) tentent de faire péter une salle de cinéma remplie du gotha allemand, dont Hiltler himself. Parallèlement, une autre opération de sabotage se déroule avec la jeune responsable de la salle (Mélanie Laurent), amoureuse de son projectionniste black et poursuivie par les ardeurs d'un comédien labellisé 3 ème reich. Les références tarantinettes puisent cette fois dans le cinéma américain de propagande anti nazi. Les sources sont nombreuses et le cinéaste n'hésite pas à poser en haut de la pile le génial Vivre Libre de Jean Renoir. Une histoire étrange pour le cinéaste français, exilé depuis 1940 aux Etats-Unis et poursuivant sa carrière solaire à Hollywood. En 1943, l'auteur de La Règle du Jeu entreprend, pour la RKO, une peinture de la France occupée, forcément réalisée à des milliers de kilomètres du drame. La sortie du film aux USA fut un succès mais après-guerre, sa projection en France se révéla un bide total. Faut dire, entre l'épuration et la représentation d'un pays intégralement résistant en vigueur à cette époque, Tonton Renoir niquait un peu la légende avec son portrait ambigu. Vivre Libre décrit une galerie de personnages perdus dans une zone grise et occupée. Des héros à la fois apeurés (Charles Laughton magnifique en instituteur à sa maman), Maureen O'Hara décou Mais le plus cinglant ne se niche pas là. Renoir filme les nazis comme des gestionnaires parfois peu zélés, simplement au service d'une idéologie épouvantable mise en œuvre par une machinerie administrative meurtrière. Par exemple, le responsable du secteur développe une stratégie finaude sur la ville : persuader la population de ses choix possibles, voir même d'une certaine liberté dans l'oppression. Le responsable militaire se présente sous un jour à la fois machiavélique, mais aussi relativement réfléchi, avec des bonnes manières, tout ça pour choper les rares résistants à l'usure. Renoir met en scène une mise en scène, avec un ennemi pas trop con, capable de jouer un rôle assez fin pour niquer les victimes. C'est à dire exactement le même point de vue déployé par Tarantino pour l'exceptionnel premier chapitre des Inglorious Basterds. Comme si Renoir préparait le terrain en filmant la naissance d'une résistance en maturation dans une France pas si glorieuse. Hésitations, erreurs, peurs, lâchetés, le tonnerre gronde, l'envie de se battre fait jour lentement. Et puis voilà, un cinéaste américain débarque 60 ans plus tard, cette fois pour lâcher la purée. Prendre l'argent comptant des réponses apportées par Renoir. D'un côté le cinéaste français, exilé aux USA, pose les principaux éléments de compréhension d'une situation merdique et Tarantino, plongé dans une France studio, porte à l'incandescence l'action théorisée par le cinéaste français. Une conversation et une belle énergie perdurent par-dessus les continents et les époques. Inglorious Basterds ne reprend pas tant le cinéma de propagande américain, mais poursuit le fantasme d'un genre. Le film exécute magnifiquement une promesse ancienne dont on avait oublié la formulation. Celle de Renoir. Celle du bonhomme devant ses cagettes. Celles des Boudus monde. Celle des offensés. Voilà le miracle en somme. La promesse du cinéma. Photo : Vivre libre de Jean Renoir |
DS |