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Clint est un grand cinéaste, ça ne fait pas de doute, mais on a un peu l'impression qu'il a pris un abonnement à Télérama depuis qu'il a raccroché les colts. Alors on y va toujours, on en ressort toujours contents, souvent heureux, mais on se méfie. Le zozo est devenu le maître du film crépusculaire et l'overdose guette. Un peu de légèreté ne serait pas de trop. Par exemple, dans le registre "vigilante movie", on adore Gran Torino mais on préfère Death sentence. Et oui, on est comme ça, à Palma : dès qu'un cinéaste devient trop respectable, on lui demande ses papiers. Forcément, l'annonce d'un film sur Mandela fait craindre le pire : à ce rythme, pourquoi pas un docu sur l'Amazonie coréalisé par Saint-Arthus ? Avec une moyenne de critiques affolant les stats d'Allociné par son unanimisme (à part le caca nerveux des Cahiers) , on se dit que ça y est, Clint nous casse les burnes, qu'on tient enfin le film témoin d'un ronronnement quelquefois pressenti mais jamais constaté grâce à un parcours sans faute de trente super films. Après la projection, c'est une autre histoire. Comme tout le monde, on ramasse ses dents, on sèche ses larmes, on fout quatre étoiles au film et on rentre dans le rang. Avec bonheur. Ceci n'est pas de la démagogieFaire un film sur Mandela, quelle mauvaise idée. Autre bonne idée : sans nier le statut mérité d'icône inattaquable de Mandela, faire ressortir les failles du bonhomme. Le président reste donc un grand humaniste entré dans l'histoire mais il est complètement à la ramasse sur quelques points, notamment ses rapports familiaux. En celà, il chausse les pantoufles des grands héros eastwoodiens, d'ailleurs souvent interprétés par Clint, payant le prix d'une prise de conscience par l'éloignement de leurs proches. En gros, depuis Pour une poignée de dollars, Clint ou les protagonistes de ses films sont toujours des lonesome cowboys (c'est d'ailleurs parcequ'il inversait la tendance en la multipliant que Space cowboys était un grand film, souvenez vous). Trouver des failles chez Mandela, intouchable prix nobel de la paix, c'est donc la seconde bonne idée du film. Et puis bon, subsistaient quelques inquiétudes autour du thème du film, cette coupe du monde rugby devenue outil de fédération du peuple sud-africain. Tout ça sonne démago et on se demandait bien comment en tirer un film décent. Ajoutez à celà le rugby, sport situé, sur l'échelle de l'excitation, à l'extrémité la moins bandante (pour info, l'autre extrémité, pas loin de Megan Fox, c'est Laetitia Casta dans le Gainsbourg de Yoann Sfar). Bonnes pioches : le rugby est ici pass Nous ne somme donc pas en présence d'un Bernard Tapie de l'Afrique du Sud (Nanard pensait avoir tout compris de la cohésion sociale en gagnant la coupe d'Europe avec l'OM alors qu'il rassemble bien plus lorsqu'il fait du théâtre -contre lui, il est vrai). A l'opposé, Mandela mène sa politique, ne la relègue pas au second plan au profit de la bruyante et médiatisée coupe du monde, mais soigne ce qu'il perçoit comme un spectacle fédérateur, en le prenant au sérieux. Pour un peu, Invictus serait la version sportive de Soyez sympas, rembobinez, petit chef d'oeuvre de Michel Gondry s'imposant au fil de la décennie comme un véritable modèle du film de gauche. Le stade remplace ici l'écran mais pour le reste, c'est kif kif : un groupe d'individu découvre le spectacle de leur unité auparavant impossible. Un truc magnifique renvoyant aux fondements du cinéma, le spectacle devenant, au lieu de la représentation du réel, un espace magique, une faille au milieu d'un espace-temps voué à l'échec, apte à créer une communauté improbable. Invictus aurait pu être la mise en images d'un projet démago, mis en oeuvre par un président populaire mais devant des difficultés si insurmontables qu'il appuie sur la pédale populiste. Pour éviter tout ça, Clint nous parle politique et cinéma. Il décontextualise et du coup, il réussit sur tous les tableaux puisque son film devient une fable repoussant les limites de Pretoria pour s'universaliser. Photo : Soyez sympas, rembobinez de Michel Gondry Encore le farwestMalgré son sujet très circonstancié, Invictus se révèle même très vite être un film purement eastwoodien, avec des allures de western délocalisé. Si Clint a auparavant excellé dans la représentation de cowboys errant comme des fantômes dans un far west trop grand pour eux, Invictus propose autre chose en démontrant l'inverse : s'accaparer l'espace, c'est maîtriser ses peurs. Une sorte de version positive du western crépusculaire. Gran torino travaillait déjà le filon avec son histoire de voisinage difficile et de jardin devenant un casus belli à chaque intrusion étrangère. Clint continue donc d'explorer ces lignes de démarcation sociale. Le sport prend ici tout son sens et le rugby encore plus puisqu'il s'agit de maîtriser les distances, de s'aménager un fief en anticipant les mouvements adverses. Dans Invictus, il y a des petits espaces d'où on se libère (la prison de Mandela) et un immense stade où les Springboks èrrent comme des âmes en peine. Des barreaux de la minuscule taule où Mandela a passé vingt sept ans aux poteaux d'un stadium hostile, il n'y a qu'un pas. C'est tout le sens de la visite qu'organise Matt Damon la veille du match. Une question sportive (l'occupation de l'espace) autant que politique. Ca a une autre gueule que la lecture de Guy Moquet à un quinze de France pétrifié. Et en route pour l'éveil politique des sportifs au détour de cette visite bouleversante. C'est pas nouveau (cf Rollerball, similaire dans le sujet) ma Pas l'inverse. Connaissant la vénération de Clint pour John Huston, qui l'a poussé à réaliser Chasseur blanc, coeur noir, le making-of imaginaire d'African Queen, on pense, pendant Invictus, au mésestimé A nous la victoire. Où comment une équipe de foot à la Benneton, menée par Stallone, Pelé et Michael Caine, gagnait sa liberté sur un match face aux nazis. Ici on apprend à se libérer de ses peurs en pensant son rapport à l'espace. Les Springboks (l'équipe sud-africaine) doivent impérativement enfermer Jonah Lomu, le terrifiant néo-zélandais, s'ils ne veulent pas être cloîtrés dans le ridicule. Le rugby filmé par Clint, c'est le jeu de qui réduira au maximum le champ des possibles de l'autre. Pour ça, il n'y a pas d'autre choix qu'élargir son propre champ de vision, et donc réfléchir un minimum à sa condition. Appliqué à la politique, cette volonté de se reconsidérer dans les grands espaces afin, comme tous les personnages du film, de se retrouver une légitimité, fait beaucoup penser à un autre président black, américain, élu à la faveur d'un programme pensant son pays comme un ensemble de personnes différentes et parfois opposées. Obama et Mandela ont ainsi en commun de ne pas prôner l'abolition des différences mais leur acceptation. Dépasser le porte monnaie et la feuille d'impôt pour repenser le monde. Humanisme ou calcul politique, peu importe, laissons-les refoutre du cinémascope là où une vision étriquée a longtemps valu comme modèle inamovible. On repensera longtemps à cette scène magnifique où un avion de ligne survole le stade pour s'y écraser, augure d'un futur 11 septembre représentant la faillite de l'oeuvre de ces présidents lettrés, signe annonciateur d'une catastrophe latente déjouée par les élans irrationnels de tous ces drôles de gars (Mandela, les gardes du corps, les Springboks) se surprenant à créer de l'harmonie. Photo : A nous la victoire de John Huston
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