Soubressauts de magie
Kiki la petite sorcière (1989) de Hayao Miyazaki


Arrivées à 13 ans, les sorcières doivent partir de chez elles pour commencer leur apprentissage. Peu inquiets, Ses parents laissent donc partir Kiki.
C'est comme ça. C'est la tradition qui veut ça.
La petite Kiki part donc avec son super chat (une merveille, ce chat) et s'envole sur son balai. Direction : une ville qui n'a pas encore de sorcière.
Elle portera son dévolu sur une jolie ville en bord de mer, mélange rêvé de Marseille et de Naples. Il se trouve que les habitants n'ont pas vraiment besoin d'une sorcière.
Et puis comment vivre sans ses parents dans une ville qui ne vous reçoit pas vraiment à bras ouverts ?

Mieux qu'Isabelle Alonso

Récit d'initiation, le film va nous montrer comment une sorcière se démerde pour s'en sortir.
En rencontrant des femmes.
Kiki se fait attaquer par des oiseaux qui lui piquent le cadeau qu'elle devait livrer.
La voilà tombée en pleine forêt, chez une dessinatrice / soixante-huitarde qui a roulé sa bosse pour finalement s'éloigner de la ville afin d'être libre de faire ce qu'elle veut.
Et, après une courte période de méfiance, c'est le début d'une amitié entre celle qui a dû s'éloigner pour être libre et celle qui est libre de s'éloigner.
La fille des bois fait de Kiki une icône de liberté pour vivre sa vie de femme.
Tous les personnages féminins que Kiki rencontrera auront ainsi quelque chose à voir avec le statut des femmes : Il y a la boulangère enceinte qui se substitue à la maman de Kiki, La vieille dame, sorte de grand-mère idéale qui pense à sa jeunesse avec nostalgie, la mère et la grand-mère de Kiki, la petite fille blasée.

Et il y a la domestique de la vieille dame.
Un petit personnage sur lequel Miyazaki s'attarde étrangement le temps d'une superbe scène : Kiki est venue chercher une tarte au hareng ( !) chez la vieille dame pour la livrer à sa petite fille.
La domestique débarrasse Kiki de son balai, le regarde, le touche, elle qui n'utilise un balai que pour faire le ménage. Regrets de ne pas avoir été ou utopie féministe ? Si toutes les domestiques du monde savaient voler avec leurs balais.
On en vient à se dire qu'une sorcière, c'est juste une femme libre, une femme libérée.

Le prix à payer

Faut-il encore que Kiki accepte sa condition de femme et de sorcière, et c'est justement le but de son apprentissage parmi les habitants de la ville. Elle rencontrera ainsi un garçon. L'amant / frère typique des films de Miyazaki.
Le mec est fan de tout ce qui vole. Pas étonnant qu'il tombe amoureux de la petite.

Belle idée : il la drague en essayant de voler avec une machine de son cru. Ca se finit en chute mais Kiki craque et doit choisir. C'est le dilemme de Peter Parker : être un homme heureux ou un super-héros frustré ?
Comme l'araignée boutonneuse, Kiki va donc passer par une période de perte de ses pouvoirs. Elle ne peut plus voler, elle ne peut plus parler à son chat.
Ce qui la sauve : l'urgence. La peur de perdre un être cher : le garçon va tomber d'un dirigeable. Il va mourir si Kiki ne vole pas. Et ça repart. Elle arrive à nouveau à voler, in extremis. C'était ça : arriver à concilier sa vie de femme et ses obligations de sorcière. Assumer ses sentiments et sa différence. Réfléchir à sa condition.
Dans sa période de doute, Kiki dira même à la fille des bois "Je n'avais jamais réfléchi à ma condition de sorcière"
, achevant de transformer une prétendue bluette pour gamins en chef d'oeuvre féministe.

A la fin du film, alors que tout est a priori rentré dans l'ordre, le chat envoie des miaulement à Kiki. Elle ne le comprend plus. C'était donc ça, le prix à payer pour être une femme et une sorcière.

Photo : Spiderman 2 de Sam Raimi

Amorcer la pompe à magie

Kiki, c'est l'intrusion du merveilleux dans le quotidien, à l'inverse du Voyage de Chihiro dans lequel une petite fille normale déboulait dans un monde merveilleux. Une bonne occasion de voir comment Miyazaki fait naître le merveilleux.
Et justement, il est beaucoup question de débuts, de naissance, dans ce film. D'abord Kiki est une apprentie sorcière qui maîtrise mal ses pouvoirs. Ainsi, les (extraordinaires) scènes de vol nous montrent que le merveilleux est fragile, précieux et beau : la robe de Kiki qui se transforme en voile de bateau, le vent qui souffle, et enfin le balai qui s'élève, mais par à-coups, comme les toussotements d'un moteur d'avion (Miyazaki est fou d'aviation, cf tous ses films et surtout Porco Rosso).
De même, les doutes de Kiki et la perte puis le recouvrement de ses pouvoirs nous présentent le merveilleux comme une pompe difficile à amorcer. Ici point d'usine négrière (Chihiro) ou de mécanisme fait de bric et de broc (Le château ambulant) pour alimenter une machine à magie : juste le besoin de s'affirmer dans un monde profane.

Le film en général ne semble d'ailleurs nous raconter que des débuts d'histoire : le début de l'histoire d'amour et d'amitié avec le jeune homme, le début de la vie de chat de Jiji (qui emballe au passage une petite chatte super canon), enfin la présence de la boulangère enceinte renforce cette idée que tout va commencer.

 

 

 

RN

Filmographie de Hayao Miyazaki (lien Imdb)