Le dahlia blanc

La fille coupée en deux (200
7) de Claude Chabrol


A Lyon, Charles Saint-Denis, un écrivain quinqua reconnu et respecté et Paul Gaudens, fils à papa hyper friqué à mèche rebelle, tombent amoureux de la petite Gabrielle Deneige, qui fait la météo à TLM. La petite aime le vieux mais il ne peut tout envoyer en l'air pour continuer à s'envoyer en l'air avec elle. Amoureuse éperdue de Charles mais touchée par Paul qui joue les gentils éconduits, Gabrielle est paumée. Elle se marie avec Paul et les gros ennuis commencent.

Charles (François Berléand) est un écrivain, un fin lettré cynique et pervers que la perspective de partouzer avec la bien nommée Gabrielle Deneige excite au plus haut point (on peut même le soupçonner d'avoir d'abord été excité par l'idée de souiller une fille au nom aussi virginal, comme dans un de ses romans). Il la présente à ses potes notables libertins et comme dans Romance X" (Catherine Breillat), nous fait le coup de celui qui attache avec des cordes pour ne pas s'attacher. Un drôle de truc pour la petite qui ne comprend rien à ce qui lui arrive.
Surtout que Paul, un Benoît Magimel qui s'éclate avec sa mèche, fait de Gabrielle le vecteur d'une rédemption qu'on imagine impossible. Trop barré le Paul.

Si le cinéma de Chabrol nous a longtemps montré des personnages qui essayaient d'exister malgré ou par le mensonge, Gabrielle Deneige fait partie de la nouvelle race des héroïnes chabroliennes, de la Santa, demoiselle d'honneur à Huppert en Eva Joly, celles qui veulent dynamiter le système par folie, par volonté de justice ou, comme c'est le cas ici, juste par innocence. Le monde est cruel, les placards débordent de cadavres et si chacun pense pouvoir être libre, Gabrielle n'a même pas conscience des dangers. C'est que ce monde d'adultes est composé de cercles clos qui s'entrechoquent. Des mondes hermétiques. Magimel croit pouvoir traverser les cercles avec son fric, Berléand pense aussi pouvoir naviguer parmi les cercles par la distance qu'il met entre lui et les choses grâce à sa maîtrise des mots. Et Sagnier ne sait même pas qu'il y a des cercles. Elle ne vivra qu'une suite d'exclusions de ces mêmes cercles. Tout le monde semble s'accommoder des mensonges sauf Gabrielle. Au milieu des deux mecs, au milieu des deux cercles, la petite est juste coupée en deux.

Gabrielle est une vraie page blanche que les deux mecs trimballent de cercle en cercle pour se réécrire. Elle est un outil qui s'ignore. Des intellos partouzeurs à sa belle famille de riches notables lyonnais, elle ne prendra conscience que trop tard de l'idée que ses deux mecs se faisaient d'elle. La solution ? S'accomplir dans la mise en scène de son malheur en jouant une femme coupée en deux dans le spectacle d'illusionniste de tonton.

Le Romance X de Breillat est tout proche, avec une Caroline Dulcey mariée frustrée qui se bougeait le cul en passant de Berléand à Rocco Siffredi.
Une telle histoire, belle et triste, aurait suffit ici à notre bonheur. Sauf que Chabrol est un grand formaliste. Et le traitement de sa fille coupée en deux porte le film vers les cieux du chef d'oeuvre.

Photo : Romance de Catherine Breillat

Plutôt Ellroy que Navarro : l'autre fille coupé en deux

Le film a beau se passer dans la région lyonnaise et être réalisé par un Chabrol si sous-estimé que l'inconscient collectif l'a réduit depuis longtemps à un faiseur de Navarro livrant un opus pépère par an, c'est juste une merveille empruntant définitivement plus à Hitchcock qu'à Roger Hanin. De quoi donner envie de se taper la filmo complète de Chabrol (à Palma, c'est ce qu'on fait et c'est énorme). Chabrol n'oublie pas ses classiques, au détour du chignon utérin très Vertigesque de Mathilda May ou de cette scène centrale sublime, inouïe, où comme dans La mort aux trousses, le film fait pause. Alors que des dieux omniscients s'interrogeaient là-bas sur le sort de Cary Grant dans l'olympe de la CIA ("pauvre, pauvre Monsieur Tornhill"), La mère et l'oncle de Sagnier profitent de la dépression de la petite pour livrer un point de vue omniscient donc divin sur le film. Magnifique scène où nous sont exposés les scenarii possibles. Dont le scénario fatal.

Un petit côté Ellroy aussi. Parcequ'il est ici question du pourrissement des familles qui contamine le monde jusqu'à lessiver une candide héroïne.
Du coup cette jeune fille coupée prend des allures de dahlia noir. Comme dans le film de De Palma et le roman d'Ellroy, nous voilà devant une pauvre fille que le pouvoir d'attraction dépasse. Il y a ces mêmes familles bourgeoises qui cachent de lourds secrets, on l'a dit. Belle-maman aussi méchante que frapadingue inside. Et cette histoire de mondes clos, des cercles de verre sur lesquels se cogne Gabrielle.

Ultime pied de nez, Elizabeth Short, le dahlia noir, n'était rien d'autre qu'une fille dont le corps se retrouva précisément coupée en deux. Et puis à la manière d'Ellroy, dont les bouquins sont réputés inadaptables parceque trop compliqués, ce Chabrol cuvée 2007 ne livre pas tous ses secrets : pourquoi Magimel déteste-t-il autant Berléand ? Et bon sang, c'est qui ce gus qui suit Paul (Magimel) partout ? son garde du corps ? sa conscience (dès qu'il disparaît Paul pète les plombs) ? un frère de remplacement depuis que l'autre est mort ? On pense à Orange mécanique où les parents de Malcolm Mac Dowell avaient remplacé ce fils turbulent par un gentil corps mou.
Sensation rare : plus on avance dans le film et plus les portes s'ouvrent. 

On a pu lire ça et là que Chabrol avait oublié de chercher à surprendre son public. Aussi faux qu'injustifié. Ou alors il faudrait tirer à boulets rouges sur tous les films noirs auxquels La fille coupée en deux reprend plus ou moins le principe en se permettant de l'inverser (ici ce n'est pas la femme qui est fatale mais les hommes). Et question manque de surprise, un film aussi célébré que Le rêve de Cassandre de maître Woody se pose bien là, avec ses personnages qui n'arrivent pas à comprendre qu'ils sont sur des rails quand ils pensent être libres. Ca n'empêche pas le dernier film de Woody d'être magnifique, non ?

La fille coupée en deux est donc un film important.
Parcequ'il respire l'intelligence dans chaque coin de plan (c'est pas pour faire staïle, regardez comme chaque bout de plan reflète non seulement la malice de Chabrol mais aussi son amour du cinéma).
Parceque c'est le film d'un vieux qui en remontre à pas mal de jeunots question violence et cruauté.
Parcequ'on avait plus vu de film où tous les personnages essayaient à ce point de se comprendre (et toc pour ceux qui traitent Chabrol de vieux cynique : si on se met à la place de chaque perso on donnerait raison à chacun d'eux).
Parceque voir un simili Fogiel comme celui du film qui ramasse autant, ça fait plaisir.
Parcequ'il y a Edouard Baer qui fait un petit cameo génial et que ça aussi ça fait plaisir
Parceque c'est un beau film (ça c'est pour ceux qui penseraient que Chabrol filme la bourgeoisie au vitriol façon France 3 Picardie).
Parceque c'est la confirmation (tardive pour nous, incultes locataires de Palma) qu'on avait un grand maître à notre porte et qu'on ne le voyait pas. Bonne nouvelle.

Photo : Le dahlia noir de Brian De Palma

 

 

 

RN

Filmographie de Claude Chabrol (lien Imdb)