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Et voilà Téchiné qui s'approprie librement un fait divers récent, gardant la trame principale (une agression antisémite imaginaire) pour construire autour l'histoire qui va avec. Ce qui importe, aux yeux de Dédé, c'est précisément ce qu'il y a autour. Le film est ainsi composé de deux parties "Les circonstances" et "Les conséquences", ignorant superbement l'acte au profit du microcosme grouillant autour. Alors bienvenue dans la ruche désormais habituelle et jouissive des derniers Téchiné. En parallèle à l'histoire de Jeanne, gravite aussi celle des Bleinstein, soit Michel Blanc, un avocat juif de gauche, ancien amoureux éconduit de Catherine Deneuve, qui recolle les morceaux de sa famille, entre un fils et une belle fille sentimentalement instables et un petit fils qui, à la veille de sa bar-mitsvah, étouffe un peu dans cette famille pourtant si libérale. L'amnésie réparatrice du R.E.R.Le mobile de Jeanne, comme celui de Marie-Léonie Leblanc (la vraie fille du RER), c'est d'inventer l'agression pour exister davantage aux yeux de ses proches. Et tout va se passer autour, à côté, ou dans le RER. Un drôle de non-lieu au sein duquel on se fond dans la masse des voyageurs anonymes. Un truc qui scande la vie de Jeanne, aussi, à force de faire son boucan métronimique même à la maison. Et même quand le train de banlieue n'est pas là, il manifeste son emprise sur la vie de Jeanne en organisant, dans l'un de ses tunnels, la rencontre avec Franck. Le RER est un cordon ombilical, le truc reliant le cocon maternel de Jeanne à la ville et les mensonges qu'elle invente pour s'intégrer. Le RER est une mère : dans son ventre, Jeanne renaît à chaque fois. Parmi les badauds, elle repart à zéro. Lieu évident de l'agression imaginaire, c'est un ventre accueillant et amnésique où aura aussi lieu sa renaissance finale, on y reviendra. Parcequ'au dehors, et en l'absence d'une vie dont elle pourrait être fière, Jeanne n'a pas d'autre choix que la soumission : est-elle amoureuse de Franck ou accepte-t-elle juste de répondre à l'affirmative au boxeur amoureux ? Jeanne se laisse mettre dans les histoires de autres. Il y a ainsi une scène troublante où Franck et le colocataire de sa chambre d'étudiant simulent un traquenard visant à transformer la première fois du couple en partouze. Jeanne, mal à l'aise finit par comprendre la blague. Les deux gars ont beau faire une farce à la petite, toute sa soumission aux histoires des autres est là. Plus qu'une mythomane, Jeanne est donc une fille malheureu Elle n'attire pas seulement l'attention sur elle : sa vie est si vide qu'elle semble inéligible au bonheur et insensible aux souffrances. En bref, Jeanne crève de ne pas avoir d'histoire. Elle se meurt de ne rien pouvoir éprouver. Intouchable, Incassable, comme le malheureux David Dunn du film de Shyamalan qui, avant de trouver l'histoire de sa vie dans les comics de son fiston, traîne un corps si insensible aux maux qu'il ne sait pas s'il existe vraiment. Mourir de ne pas pouvoir souffrir : belle idée. Pour l'anecdote, on relèvera que dans les deux films, le rapport au train agit en catalyseur de la crise existentielle. Un crash ferroviaire d'où Willis ressort miraculeusement sans rien contre une agresison imaginaire d'où Jeanne ressort avec des plaies. Jeanne va donc se raconter sur son propre corps. Elle va s'écrire une histoire au marqueur, elle qui a autant de mal à rédiger les quelques banalités de ses lettres de motivation. Photo : Incassable de M. Night Shyamalan Se frayer un chemin parmi tous ces écritsL'enjeu, pour Jeanne, va donc être de pouvoir commencer à se construire une histoire malgré une absence de rapport à l'écrit. Son mensonge est une tentative de faire en sorte qu'il se passe ce quelque chose, une souffrance ici. Mais, mauvaise scénariste, son histoire ne prend pas et pour ceux qui la connaissent, l'affabulation ne fait pas un pli. Difficile de créer une histoire quand on ne maîtrise pas les mots. Pourtant, il s'était, quelques mois avant, passé quelque chose d'important pour la petite, précisement sur ce point : la naissance de son amour avec Franck par Messenger interposé. Plus que leurs rendez-vous, le couple naît par un chat apparemment anodin (c'est toujours le cas au cinéma, mais ici, attendez-vous à voir la plus belle scène de chat de tous les temps : quasiment une scène d'action). Téchiné transforme le truc en scène grave : Franck et Jeanne communiquent par webcam interposée, chacun dans sa chambre. On ne sait pas ce qu'ils se disent. Juste leurs réactions. Puis les mots envahissent l'écran. Difficile de suivre le dialogue, d'ailleurs la scène est un montage de plusieurs séances de chat (les fringues changent d'une phrase à l'autre). Ce qui est sûr, ce qui est important, c'est la naissance de leur histoire par les mots. Jeanne avait précisément ce problème, ce déficit d'existence à force de glisser à toute vitesse devant la vie et de vivre aux côtés du RER, monstre générateur d'oubli : la voilà qui s'écrit. Bientôt les lettres seront plus grosses que les personnages. Ils deviennent enfin des mots. Ce rapport à l'écrit devenant rapport à soi est au coeur du film. A commencer par Franck, lutteur se rêvant champion. Détail important : le blondinet (c'est Nicolas Duvauchelle, avec sa classe habituelle) est plein de tato Entre les tatouages réels de Franck et ceux au marqueur, fictifs et cheapos de Jeanne, on pense aux Promesses de l'ombre, la bombe de Cronenberg où, au coeur de la mafia russe, chaque étape de l'ascension des membres se traduisait par un tatouage. En rupture de mutations physiques videodromesques ou existenzielles, Cronie regardait les hommes changer à mesure qu'on écrivait sur leur épiderme. Des rites initiatiques en formes de phrases indélébiles. Il sera d'ailleurs aussi question de rites dans La fille du RER, par la présence de la famille Bleinstein. Entre les principes libéraux de la famille et le judaïsme, on se retrouve avec l'inverse de la situation de Jeanne. Si les écrits manquaient à la petite mytho, ils étouffent quasiment Nathan, le petit fils de Michel Blanc qui est évidemment avocat (il a donc une grande maîtrise des mots). Chez les Bleinstein, le poids des rites religieux et des principes moraux fait plier la raison du fils (avec sa femme israëlienne, on passe du guignol au pur personnage romanesque) et provoque chez le petit-fils une volonté de naître contre tous ces écrits. Bringuebalé entre un grand-père d'une exemplarité littéraire, un père immature et une religion pratiquée à la cool mais tout de même présente, le petit a élu domicile dans la cabane de la maison. Un lieu dans les bois, qui sert juste pour la fête des cabanes (Soukot - un moment où les juifs se remettent dans l'inconfort d'une maison pas finie, rappelant l'urgence de la libération d'Egypte et faisant ainsi une éloge annuelle de la précarité). Un havre de paix pour Nathan, prenant ce symbole de l'errance pour élément de sa construction personnelle. Loin du mas en pierre, en diaspora d'une famille finalement chiante, le petit a tout loisir d'écrire sa propre histoire. Pas assez de rites chez Jeanne, trop chez Nathan : la scène du chat originel et son montage alterné hallucinant trouvera son pendant lors de la scène de la mise en garde à vue de Jeanne en parrallèle de la célébration de la bar mitzvah de Nathan. Deux rites, l'un religieux, l'autre policier. Et si Nathan essaie de sortir la tête de l'eau alors qu'il est sensé vivre un moment joyeux, Jeanne n'a pas l'air particulièrement détruite par les humiliations qu'elle subit. Pire, c'est comme si elle savourait sa soumission comme une intégration. C'est ainsi : les rites quels qu'ils soient, nous mettent dans des rôles. Au milieu, il y a Catherine Deneuve. Elle vit le film comme un échec, elle qui stimule l'imaginaire des enfants qu'elle garde en leur racontant des contes de fées dans un bac à sable. En manque de romanesque comme sa fille (une histoire de cul pas très sexy au compteur), elle aurait pu épouser Bleinstein et avoir une autre vie. Au lieu de celà, elle est tristement consciente de tout ce qui se passe. L'actrice aux mille rôles regarde les personnages qui l'entourent chercher un juste rapport à l'écrit. Elle en viendra, à la fin, à carrément raconter au gamins un truc qui ressemble fort à la vie de Nathan. Il était une fois un petit garçon qui fuyait la présence des adultes dans les bois... Mais Téchiné est grand. Capable de faire des Témoins un film sur le sida finalement lumineux comme pas deux, le cinéaste se permet ici un happy end sublime. Grâce à une carte postale (une photo, un texte : le support de fiction romanesque le plus simple qui soit), Jeanne trouvera sa place dans l'histoire de quelqu'un et de quoi espérer des lendemains qui racontent. Elle a enfin un beau rôle, celui d'une princesse désirée ardemment par un petit prince pas dans les clous. Photo : Les promesses de l'ombre de David Cronenberg |
RN |