Les yeux de César
La planète des singes : les origines
(2011) de Rupert Wyatt


En tombant à la renverse parcequ'il vit, sur une plage, les restes de la statue de la liberté,  Charlton Heston découvrit que cette planète folle où les singes dominent les hommes était la terre dans un futur proche. Il a aussi affolé le box-office et permis aux films de science fiction d'entamer une décennie formidable dans le domaine du ciné d'anticipation. Prenez la société de la fin des sixties, passez la au miroir grossissant du fantastique en changeant deux, trois trucs, et vous obtiendrez une ribambelle de classiques bien énervés, de Soleil vert (avec le même Heston, un bien grand monsieur malgré les rots de Michaël Moore le faisant passer pour un facho) à L'âge de cristal, en passant par THX 1138.

Un âge d'or dont le top départ fut donné par une simple petite inversion : échanger les rôles des singes et des hommes, pour créer un filon jamais tari. Cinq films tournés à la suite, une série télé, un cartoon, un remake tardif foiré par Tim Burton (malgré les rots de Dom proclamant son amour pour le film lorsqu'il est alcoolisé) : rien n'y fait et dès qu'il s'agit de plonger dans le monde des singes qui causent, on adore ça et on en redemande. Hollywood, qu'on connait bien ici pour avoir déjeuné avec lui la semaine dernière, a donc décidé de donner une préquelle à la saga.

Photo : La planète des singes de Franklin Schaffner

Un blockbuster en loucedé

Le film de Tim Burton casse la barraque en 2001 (180 patates tout de même) mais le papa de Beetlejuice laissa la saga dans un tel état que personne ne pouvait lui donner une suite : avec sa fin troublante, limite portnawakesque et tournée semble-t-il dans les vapeurs éthyliques de projections test concluantes, la Fox, le studio propriétaire de la franchise, ne trouva pas de volontaire pour donner une suite au remake. Les mecs en costard auraient pu attendre une vingtaine d'années pour rebooter le tout mais ils ont préféré faire autre chose : préparer discretos, avec un petit budget, un nouvel opus tournant le dos aux excentricités burtoniennes. Pas de star, pas de grosses annonces, juste l'info qu'on bosse sur une préquelle de La planète des singes avec un petit jeune aux commandes. Une préquelle et pas une suite, histoire de ne pas se fâcher avec le film de Burton, et de repartir tranquillement à zéro sans le dire trop fort.

Le bien nommé La planète des singes : les origines se déroule donc au présent et nous montre comment les singes sont devenus intelligents et ont entrevu la possibilité de vivre une vie moins pourrie que celle proposée par les hommes. On suit la vie de César, un chimpanzé fortiche car son cerveau se voit boosté par une piquouze au supposé vaccin de la maladie d'Alzheimer. Le truc foire sur l'homme mais développe immodérément le cerveau des singes, bientôt capables de lire, d'écrire, de réfléchir, et de ne plus voter UMP. Rupert Wyatt, le réalisateur presque débutant (il a juste fait un film de prison direct to DVD, Ultime évasion), nous raconte donc l'histoire du chaînon manquant, un César opérant le passage du zoo à Roddy Mac Dowall (l'interprète, sous le masque, de Cornélius dans la saga originale). Le petit gars en profite donc pour inverser le postulat habituel de la saga en mettant en scène un César intelligent mais injustement considéré comme une bête. Une sorte de Charlton Heston à poils, obligé de faire avec la connerie manifeste de ses maîtres et geôliers.

Le projet est malin car moins coûteux que le film de Burton (pas de société simiesque à recréer) et laisse entrevoir pour la première fois une explication à la supériorité des singes, autrefois simplement mise sur le compte de l'évolution longtemps après l'explosion d'une bombe atomique.

L'humanité déclassée

Comme dans Je suis une légende, attribuant le déferlement des ses zombies affamés au foirage du vaccin contre le cancer, c'est ici la recherche contre la maladie d'Alzheimer qui va nous faire descendre d'un échelon sur la pyramide des espèces dominantes. Les aléas du progrès, comme dans tout bon récit fantastique (à commencer par Frankenstein), accompagnés par une drôle de vison de l'humanité, comme en bout de course. Parce qu'ici, les expérimentations hasardeuses sont un peu pressées par la cupidité d'actionnaires mettant la pression au labo où bosse James Franco, le gentil scientifique à l'origine de l'expérience. Il faut trouver ce putain de vaccin avant les concurrents, et peu importent les risques. Peu importe le calvaire qu'on fera vivre à des chimpanzés cobayes, aussi.

Et peu importe le drôle de freak qu'est devenu César, muet mais dix fois plus intelligent que les hommes. L'une des grandes réussites du film est d'avoir rendu le truc possible : un singe numérique qui ne dit rien mais dont les yeux agissent comme un miroir pour tous les spectateurs. On peut oublier les précédents essais d'intégration d'une céature de synthèse au milieu d'acteurs : César fait mieux que Gollum, King Kong et même les géants bleus de Cameron. Une merveille, interprétée (par les yeux et les gestes) par un Andy Serkis en grande forme (l'acteur, pote de Peter Jackson, est un habitué de la chose pour avoir interprété Gollum et le roi Kong).

Face à César, des hommes paumés dans le meilleur des cas (James Franco, en gentil docteur Frankenstein, un peu embêté de ne pas savoir quoi faire de son Einstein poilu) ou malades par dégénérescence du cerveau (John Lithgow, le grand spécialiste de la folie : après avoir joué les barges chez De Palma, le voici parfait en papy malade). Le reste de l'humanité est constitué d'un harem de connards, du patron de labo, cupide et winner comme il faut, aux responsables de la réserve dans laquelle César ira purger une peine d'enfermement pour s'être attaqué à un voisin lui aussi particulièrement con.
Ironie du casting, on notera la présence, dans le rôle du gardien de réserve du petit gars qui jouait le rôle de Drago Malefoy, la nemesis de Harry Potter. Autrefois fleuron de l'humanité (un magicien, tout de même), le voilà loser sadique persécutant des pauvres singes par cruauté. Ou comment une espèce passe de la baguette magique à la matraque.
Les hommes ne méritent plus leur statut d'espèce dominante. En fin de course, en fin de cycle, ils s'ébrouent lachement.

Pour tout dire, on pense fort à 2001 L'odyssée de l'espace et pas seulement parcequ'il y a des singes qui se castagnent devant un arbre en plastoc : comme dans le chef d'oeuvre de Kubrick, l'humanité subit un déclassement et semble devoir laisser sa place à une autre espèce pour évoluer encore. Là-bas, Hal 9000, un super ordi plutôt parfait sur les bords élimina ses voisins astronautes afin de rencontrer seul une intelligence supérieure. Ici, César comprend vite que les hommes doivent cesser de chaperonner et de dominer ses congénères. Il faut, semble-t-il, passer à autre chose.
Rupert Wyatt nous propose un truc vertigineux : remonter 2001 à l'envers et déplacer la scène des singes pour la mettre à la fin du dernier acte. Au commencement le singe est devenu un homme qui a évolué et s'est mis à créer des super machines. Puis les cerveaux des hommes se sont progressivement éteints, malades, et les singes sont devenus assez intelligents pour être à nouveau concernés pas le monolithe et donc par l'évolution. Le temps bégaie et c'est sublime.
Mine de rien, cette Planète des singes fait de l'homme un chaînon manquant qui s'ignore.

Photo : 2001 L'odyssée de l'espace de Stanley Kubrick

Spartacus, à poils et sans jupette

Pour César et ses potes, le moment de s'émanciper est donc venu, et ça passe par une révolution en bonne et dûe forme. Prendre la tête du groupe de pauvres chimpanzés, gorilles et orang-outans prisonniers de la réserve où César purge une peine d'enfermement pour avoir démoli la Chrysler d'un voisin violent. Leur apprendre à communiquer, à réfléchir et, le moment venu, leur faire respirer la molécule magique pour définitivement s'émanciper de la cruelle tutelle humaine. Comme tous les autres films de la saga, La planète des singes - les origines devient donc très vite un film politique. Normal dès qu'on cause de singes savants, puisque ça revient à interroger le fonctionnement de la société.

D'habitude, on fait ça en touriste (le film original de Schaffner et le remake de Tim Burton), obligés de constater avec surprise des civilisations simiesques déjà établies et cruelles avec les hommes. Ici on assistera à la naissance d'un groupe et à l'émergence d'un leader. César devient ainsi un vrai Spartacus chimpanzé, leader sans jupe d'un peuple opprimé. Et en l'espace d'une heure, le film aura bien voyagé entre les genres : film scientifique, drame, science fiction, film de prison, film politique et enfin peplum. Dire qu'on ne s'attendait pas à un film de cette ampleur serait un gros euphémisme. Le truc, c'est que ça marche à fond, l'empathie envers César et son drôle de regard trop humain tournant à plein.

Les yeux de César, ce drôle de mix entre un acteur réel et un corps de synthèse simulant un animal, devient une sorte de miroir dans lequel on semble apercevoir notre humanité la plus profonde, la plus insoupçonnée. Un truc vertigineux terriblement émouvant : il mériterait d'être traité comme un homme ou mieux qu'un homme ; en fait on ne sait pas bien, mais ces yeux nous mettent mal à l'aise et la seule chose certaine est qu'il ne mérite pas son sort et que sa révolte est une exceptionnelle catharsis. Comme si ce singe freak était le réceptacle de tous les opprimés et qu'enfin, en prenant les armes, il mettait fin à l'injustice. L'une des belles idées de Rupert Wyatt aura donc été de faire de César, et surtout de ses yeux, un écran dans lequel on se projette. Certains personnages humains auront même du mal à soutenir le regard du poilu, comme s'ils flippaient d'y voir leur mesquinerie dans son innocence.

César, par sa prestance, domine les hommes et les singes. Par sont intelligence et sa force aussi. Il choisira pourtant la solidarité, par opportunisme (on est plus forts à plusieurs) mais aussi par conviction, évitant de tuer autant que faire se peut les flics se mettant sur son chemin. Un vrai parcours de prophète rappelant Sonny, le droïde sauveur de I Robot (Alex Proyas), un grand film injustement oublié. Sonny prenait la tête d'une révolte afin d'émanciper ses frères-machines forcément destinées à être foutus à la casse un jour ou l'autre. Et sa révolte matérialisait une prophétie rêvée par les personnages du film, faisant de l'épilogue la naissance d'une religion. Will Smith se calmait alors et le spectateur séchait ses yeux.

C'est la même chose avec César, prenant, à la fin, des atours messianiques (se servir des barreaux de prison pour en faire des lances : ça sent fort la bible). On peut être un prophète, on peut être un sauveur sans être un homme, et sans nécéssairement marcher sur l'eau. Le film de Rupert Wyat aurait pu peser des tonnes, en rajouter en tapant du côté religieux. Le miracle, si on ose dire, c'est de délaisser cette dimension risquée parceque lourdingue pour se consacrer au versant politique de la chose. Libre ensuite aux disciples de César, ainsi qu'aux spectateurs, de voir dans l'échappée liberatoire du chimpanzé la dimension mythique et religieuse portée par cette naissance d'une nouvelle ère.

Photos : Spartacus de Stanley Kubrick / I, Robot de Alex Proyas

 

 

 

RN

Filmographie de Rupert Wyatt (lien Imdb)