Derniers jours avant femeture définitive
La route (2009) de John Hillcoat


On ne sait pas comment tout s'est arrêté. Un grand éclair puis plus rien. Plus de végétation, plus d'énergie, plus de Megan Fox, juste la fin du monde. Les hommes se sont mis à crever et les survivants se sont essayés, faute de mieux, au cannibalisme. Un père et son fils, survivants souffreteux, poussent un caddie et prennent la route pour le sud.

L'année où la terre s'arrêta

Pas de suspense, le pitch annonce déjà la couleur : c'est la fin du monde. Encore. Parceque si d'habitude, les super héros, les hobbits ou les jedis trustent le box-office, le truc de 2009, c'aura vraiment été l'apocalypse.

Terminator 4, The Box, Prédictions, Watchmen, Bienvenue à Zombieland, Ponyo sur la falaise, le naze 2012 : tout le monde fait sa fin du monde. Même les français s'y sont mis, à la faveur d'un grand opus des Larrieu bros (Les derniers jours du monde). Le reste des films, sans raconter la fin du monde par le menu, baignent dans une atmosphère inhabituellement catastrophiste : Jusqu'en enfer, Là-haut, Harry Potter et le prince de sang-mêlé, Walkyrie, Transformers 2, District 9, aussi différents soient-ils, nous donnent à voir un univers menacé de destruction ou dont les valeurs s'effondrent. Même Avatar prend pour background la fin de la terre telle qu'on la connaît.

Même le docu s'y est mis. En 2009, on en aura aussi bien chié avec Nicolas Hulot et Yann Arthus-Bertrand, les prophètes de l'apocalypse au milieu de la ronde des marques. D'abord la colère devant ces conneries de films, moralisateurs, catastrophistes, religieux. Et puis, devant les lynchages énervés, et parceque les ennemis de nos ennemis ne sont pas toujours nos amis, on a fini par défendre ces trucs, à mettre de côté leurs prêches et leurs récups honteuses pour s'intéresser à un aspect innattendu, contresensique mais bien réel : jamais la pollution n'aura été aussi belle. Jamais ce qu'il désignent comme le mal, façon Bush, n'aura paru aussi impressionnant. Oui, à Palma, on est des vicelards.

Au milieu de ses fonds d'écrans animés, Arthus-Bertrand aura donc eu le mérite très contreproductif mais bien réel de nous faire kiffer des pompes à pétrole, ersatz des Transformers bien plus impressionnants que dans le film de Bay.

Pendant ce temps, même L'âge de glace 3, un champion du box-office français apparement inoffensif, trouve le moyen d'amuser les têtes blondes (et les têtes blanches) en racontant la fuite perdue d'avance d'espèces en voie d'extinction, quelques instants avant leur mort. Remarquez, tant que ça marche, ils sont pas prêts de clamser, ces mammouths, parresseux et tigre à grosses dents.

Drôle d'année : soit tout commence (Twilight, Star Trek, Avatar), soit tout finit. Mais en 2009, rien ne dure. Un bien beau champ de ruines.
Sorti en décembre, La route clot ce cycle d'extinction en poussant le bouchon un peu plus loin : ici Viggo Mortensen, plus christique que jamais, est un bien pâle survivant à la toute fin du monde. Plus qu'un film apocalyptique, un film en forme de pléonasme, sur le stade terminal de la fin. La fin de la fin du monde, comme dit l'autre.

Photo : Home de Yann Arthus-Bertrand

Accomoder les restes du cinéma

Si 2009 a donc été riche en la matière, les films post apocalyptiques, ça ne manque pas. Mais généralement, il faut combattre ou fuir. Pas dans La route. Puisqu'on vous a dit que c'était la vraie fin. Pas d'oasis pleine de plantes vertes, de femmes enceintes pour rebooter l'humanité ou de soleil à rallier. Pas de tromperie sur la marchandise avec Hillcoat. Du coup, vu qu'il n'y a plus que ça à faire, les héros du film se mettent à réfléchir. Tiens, ce serait rigolo, la fin du monde à l'UMP.

La route aurait le défaut d'être trop intelligent, pas assez sec, trop contemplatif... Eh, oh, les amis, on va vous projetter un Haneke et tout ira mieux. Parceque si Hillcoat n'est pas Darabont, réalisateur d'un The mist arrivant aux cîmes du ciné parcequ'il l'attaque par le tout petit bout de la lorgnette (en gros, faire d'un épisode de la quatrième dimension un précis de philisophie fun et flippant), gardons en mémoire que le sujet conditionne tout. Et ici, le sujet, c'est qu'il n'y a plus rien. Pas de zombie à fuir, pas d'essence à chercher, même plus de bouffe. Imaginez Je suis une légende sans les contaminés : Will Smith se ferait bien chier, à écouter Bob Marley à longueur de journée. Peut-être même que ce serait beau.

Puisque toute action y est a priori proscrite faute de combattants, La route devient vite un film traversant les genres à marche forcée. Parti pour être un drame familial classieux mais pépère (les flashbacks avec Charlize Theron nous montrent ce qu'aurait pu être le métrage), il s'engouffre par la force des choses dans le genre. Ou plutôt dans les genres : road-movie avec son lot de rencontres (Robert Duvall, un black, Guy Pearce, tous les trois superbes), film de zombies façon Romero où on réapprend l'humanité au détour d'un abri éphémère, survival, buddy-movie, film picaresque, film d'horreur pur au détour d'un drôle d'élevage d'êtres humains... Les protagonistes traversent les restes du cinéma US pendant que la terre gronde sporadiquement pour montrer sa colère de s'éteindre.

C'est comme si on refusait à ces personnages le film pour lequel ils auraient été écrits. Alors que tout s'éteint, voici des rôles faisant de la résistance pour continuer à être incarnés. Le grand réalisateur à dit "coupez" , c'est la fin du spectacle, on remballe tout mais des corps continuent d'avancer. Pas des zombies stricto sensu, pas des fantômes, juste des personnages rétifs à l'idée de disparaître. Un peu comme dans INLAND EMPIRE de Lynch, où Laura Dern a fort affaire avec son perso qui traîne encore dans les décors du film qu'elle tourne, en son absence. Ici, il n'y pas bien longtemps que l'histoire avec un petit et un grand h, s'est arrêtée. Mesdames, messieurs, votre magasin va fermer ses portes, merci de gagner les caisses.

Adapté d'un best seller lauréat du prix Pullitzer, La route prend donc une ampleur insoupçonnée en devenant un film : cet homme et son fils traversent des paysages apocalyptiques (sublimes) les renvoyant à l'inexorabilité de leur fin. Ce faisant, leur survie ne tient qu'aux infimes morceaux de fiction auxquels ils peuvent se rattacher. Le décorateur à tout remballé mais le père et son fils continuent.

Le moindre bout d'histoire fait avancer le film : une canette de coca devient ainsi à la fois un vestige de la civilisation, la découverte d'un truc insensé ("il y a des bulles !" fait le petit) et une bien émouvante madeleine. La rencontre d'un vieillard, magnifique car reposant la question de l'humanité (on est redevenus des animaux, oui ou merde ?), ou la redéfinition finale de la famille (Guy Pearce : "nous avions un fils, tu veux venir avec nous ?") permet à ces personnages (qui devraient être) morts (mais qui sont pourtant bien) vivants, zombies en mal de drama, de retrouver des bouts d'énergie à chaque fois que la fiction pointe le bout du nez. Shyamalan aurait aimé ces zozos persistants à chercher des rôles malgré le clap de fin.

Photo : INLAND EMPIRE de David Lynch

 

 

 

RN

Filmographie de John Hillcoat (lien Imdb)