Tiercé perdant
Le choix des armes (1981) de Alain Corneau


Bertrand Tavernier l'explique super bien : Alain Corneau, décédé en 2010, est pour lui un frère de cinéma. Echange de scénario (Coup de torchon), même équipe technique dans les années 70 (Pierre-William Glenn à la photo), discussions à n'en plus finir sur les projets croisent leurs routes parallèles pendant trente ans. Avec Claude Miller, les zozos incarnent une génération née sur les écrans dans les années 70, à la fois populaire, biberonnée par Hollywood et le cinéma français, sans oublier un réel amour du genre.

Aujourd'hui ? Les films signés Alain Corneau remontent lentement la pente des cartes mémoires, Claude Miller élabore discrètement une œuvre numérique réjouissante avec Je suis heureux que ma mère soit vivante (génial) ou Voyez comme ils dansent (une traversée du cinéma américain en train). Enfin, Bertrand Tavernier poursuit son job après une houleuse parenthèse américaine (Dans la brume électrique) et retrouve les marches Cannoises avec La Princesse de Montpensier.

Fin de genres

Redécouvrir Le Choix des armes, c'est tomber sur un fantastique requiem de genres en quasi disparitions dans les années 80. On retrouve le polar, porté au sommet du lyrisme sec par Melville avec ses escrocs moraux, ici incarnés par un Montand vieillissant, embourgeoisé, amateur de chevaux et pour tout dire… à la retraite. Corneau sonne la fin de partie pour la posture mythique, rigoureuse, droite, qui s'achève dans une love story tiraillée entre des allées venues en grosse Renault confortable.

C'est aussi un pan du cinéma français incarné par Claude Sautet, avec ses quinquas chefs d'entreprises, en bascule entre la comédie et drame. Montand, héros de Vincent, François, Paul et les autres, rêve Irlande et manoir quand Sautet le faisait trimer dans sa boite aux fins de mois difficiles. C'est le paradis à portée de main, comme un ailleurs mouillé où les fantômes se lovent sous la haute protection des vieux murs hantés. Mais voilà, comme chez Melville, le souffle n'arrive jamais, l'île paradisiaque reste un paradis quand le rêve s'écrase sur du tragique pur et dur. Comme chez Sautet, les héros perdent peu à peu leurs illusions pour finir à poil, face caméra.

Photo : Vincent, François, Paul et les autres de Claude Sautet

Nouvelle génération

Pourtant, Le Choix des armes ne s'enferme pas dans la nostalgie et balance du désordre dans la sublime marche funèbre. C'est d'abord Catherine Deneuve, encore auréolée par son précédent pas de deux avec Montand (Le Sauvage de Jean-Paul Rappenau). Sa blondeur solaire, sa prise d'initiatives et sa présence vitale travaillent un second plan vite transformé en colonne vertébrale narrative. La femme d'à côté cherche à jouer au centre en pénétrant le champ (quitter les fenêtres, fuir sa chambre d'hôtel, intervenir dans l'histoire par tous les moyens). Comme si, finalement, c'était elle le mec pour transformer le genre.

Elle fait même le lien générationnel avec l'apparition d'un Depardieu encore électrisé par les Valseuses (Bertrand Blier), jeune chien fou et boite à conneries, incapable de rester dans le cadre. Il balance sa merde dans un trop plein d'émotions mal barrées. Il nique maladroitement les codes établis.

Le second truc tient au prolongement du cinéma de Melville avec la confirmation de villes nouvelles (la banlieue), filmées ici comme un prélude aux explosions sociales. 15 ans après les premières barres modernes, on découvre sur grand écran un ghetto à l'abandon, en marge de la ville lumière, sans issue. Depardieu incarne cette première génération de personnages nés de l'autre côté du périphérique, voyous prolos, chair à canon pour les mauvais coups. Enfin, Gérard Lanvin et Richard Anconina, annoncent la suite des événements avec leurs bouilles nouvelles, maladroites, éprises d'actions mal foutues. Du polar eighties et franchouille, bientôt à la ramasse, bientôt recyclé en héros de comédies.

Corneau ne sépare jamais l'ancien du moderne, mais joue la confrontation jusqu'au bout. D'un côté, Montand la joue raccord avec son double policier, Michel Galabru génial en vieux commissaire adepte d'une histoire nécessaire pour ne pas se prendre les pieds dans le tapis. De l'autre, une nouvelle génération mal dégrossie déboule, joue des coudes pour se faire une place au soleil et involontairement, ré active les schémas tragiques à priori hors d'usages. C'est le beau paradoxe du choix des armes, qui ne laisse finalement aucun choix pour s'achever sur un point final.

Reste l'enfance, ici à prendre comme innocence, prise en otage par la violence extrême du milieu. Comme le Gloria de John Cassavetes, avec son histoire de kid sauvé de la pègre et de la police par une Gena Rowlands effrontée, Le Choix des armes garde un œil sur ce gosse passé de bras en bras, dernière trace d'amour dans un requiem généralisé.

Nouveau Corneau

Après Police Python 357, La Menace et Série noire, Alain Corneau livre sa synthèse du polar french touch. Ce sera le point de départ pour filer vers d'autres genres (l'aventure avec Fort Saganne ou une fantastique abstraction poétique avec Nocturne indien). Pas un débarras, le zozo est trop classe pour ça, mais son ciné ouvre d'autres terrains de jeux liés directement à la musique (Tout les matins du monde), aux paysages, à la littérature blanche.

De la série noire au prix Goncourt, la trajectoire portée par Alain Corneau cherche même la couleur sans renier le passé et l'amour du genre. Ce sera son avant-dernier film, remake du Deuxième souffle de Melville, cette fois explosé par une chromatique saturée, comme une dernière tentative pour ne jamais oublier.

Photo : Le deuxième souffle de Alain Corneau

 

 

 

DS

Filmographie de Alain Corneau (lien Imdb)