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Fenêtre sur couplesSix minutes. C'est le temps que dure le bonheur de Paul (François Cluzet, super). Chabrol expédie ainsi illico sa rencontre avec Nelly/Béart, son mariage, les premiers pas du petit : jusque là, tout va (très) bien pour Paul. Jusqu'à ce cri du môme interrompant les préliminaires d'une partie de gambettes en l'air. Nelly est partie voir le petit et voilà notre entrepreneur qui cause à son reflet. Paul a beau avoir l'habitude de voir le calme de l'auberge troublé par des avions chieurs, le cri du fils, c'est la goutte d'eau en trop. Paul ne dormira plus. Plus du tout. Dépression ? Stress ? Surmenage ? Et cette Nelly qui n'a pas honte de vivre innocemment. Paul sombre, Nelly s'achète un sac à main hors de prix et ballade son petit cul comme si le monde ne s'était pas arrêté de tourner. Innocente ? Mais vous n'y pensez pas ! Elle doit bien y être pour quelque chose. Et Paul de se monter le crâne : Nelly le trompe. Ca ne fait aucun doute pour lui. Avec ce con de Marc Lavoine, d'abord. Et puis avec tout l'hôtel, tiens. Vous comprenez, docteur, elle est malade. Moi, je vais très bien. Si, si. Et nous voilà partis pour une plongée vertiginesque dans le délire de Paul, mais attention, vue intégralement depuis son point de vue, comme chez tonton Alfred. Il y a quelques décennies, Chabrol disait d'ailleurs, avec son pote Rohmer : "L'art d'Hitchcock est de nous faire participer par la fascination qu'exerce sur chacun de nous toute figure épurée, quasi géométrique, au vertige qu'éprouvent les personnages, et au-delà du vertige nous faire découvrir la profondeur d'une idée morale.". |
Paul se retrouve quelque part à la croisée des sombres chemins de deux personnages hitchcockiens emblématiques, tout deux joués par James Stewart : Scottie (Sueurs froides) et Jeffries (Fenêtre sur cour). De Scottie, il a hérité d'une propension à être tiré vers le bas, totalement désemparé par son propre vertige. Ici le vide laissé par les absences de sa femme l'obligent à remplir ces cases de soupçons. Comme Scottie, Paul est un ange déchu qui ne cesse de tomber. Une chute sans fin. Et il y a Jeffries, photographe momentanément estropié de Fenêtre sur cour qui comble aussi ses vides en ajoutant une narration à ce qu'il voit de l'immeuble d'en Dans L'enfer, point de fenêtres à lier ou à se raconter mais des clients comme autant de Paul possibles. Il y a d'abord le cinéaste amateur, un quinqua apte à s'extasier devant l'un de ces plans larges pourraves dont il a le secret. Trop romantique. Paul ne pourra supporter la présence de cette innocence là et le vieux rejoindra bientôt les rangs des amants potentiels de sa femme. Il y a aussi ce couple de vieux qui ne pensent qu'à s'envoyer en l'air. Là aussi, tant d'insouciance sera intolérable. Dans la chute paulesque, toute forme de vie ou d'amour devient insupportable car futile. Tous ces personnages ont en commun le désir de s'amuser. Et c'est précisément ce qui manque à Paul. Il est happé par le vide, convaincu de la culpabilité de sa femme. Notons d'ailleurs que Chabrol traite l'objet de la jalousie de Paul comme un MacGuffin hitchcockien. C'est à dire qu'on n'en connaîtra jamais le contenu. Peu importe que Béart l'aie trompé : ici nous ne sommes même plus dans une quelconque recherche de vérité puisqu'il n'y aura bientôt plus de réalité. Photo : Fenêtre sur cour d'Alfred Hitchcock |
Un désir de romanesque contrariéMais alors comment devient-il jaloux parano ? Pourquoi sombrer dans cette pathologie et pas une autre ? Wikipedia nous dit que
"dans le cadre d'une relation amoureuse, la jalousie est la conséquence de la peur de perdre l'être aimé ou l'exclusivité de son amour, au profit d'une autre personne - sentiment qui peut être fondé sur l'imagination". Dans notre cas, (enfin, celui du film, hein), tout porte à croire qu'effectivement, Paul a quelques difficultés à être à la hauteur de l'image qu'il avait de sa vie. |
Sa première apparition le montrait déjà en train de contempler son nom sur le fronton du portail de l'auberge alors flambant neuve. Un escabeau, Paul, ou tu es à la bonne hauteur ? Le zozo s'est forgé un destin d'homme d'affaire mais peine à vivre avec la réalité de ce qu'il est. Et un jour (une nuit), tout fout le camp. Tout ce qu'on a désiré devient adversaire. Une femme belle qui devient adultère, des clients gentils et heureux qui ne sont que bête futilité, et, rappelons le, un enfant qui ne se manifeste que pour interrompre l'amour. Le seul autre possible, c'est juste son propre reflet dans un miroir. Malheur ! A trop réfléchir, le miroir se met à causer. Paul avait une autre idée de sa vie. Il la voyait peut-être comme une success story. Au lieu de celà, il dépérit comme Madame Bovary. L'héroïne de Flaubert, par ailleurs adaptée sublimement par Chabrol officiellement (et officieusement dans nombre de ses films) se Ici, Paul, pas aidé par l'absolue pauvreté de son imaginaire (quand il imagine sa femme aguicheuse, il imagine un film érotique archi vulgos, quand il imagine des ambulanciers venus le chercher, on dirait du mauvais Zidi) doit composer avec cette indigence pour romantiser son existence finalement bien vide. Paul, c'est Emma Bovary sans le romantisme en costume. Au moins la pauvre godiche de Flaubert rêvait de bals et de chevaliers servants. Imaginez Emma sans les livres qu'elle a lu et vous aurez une idée de Paul : au victorieux "J'ai un amant" proclamé par la Bovary juste après avoir cocufié son mari succèderait ici un tragicomique "Elle a un amant" même pas avéré. Si Emma comme Paul crèvent tous deux de ne pas être les héros d'une histoire intéressante, L'enfer nous montre un Paul devenu scénariste despote par la grâce de sa maladie mentale. Son romantisme à lui, c'est de se peindre en mari modèle grugé par une femme nympho. Certains riches, tel le Michaël Douglas du Fincherien The game, jouent à s'inventer des ennemis mortels, d'autres (Paul) voient des conspirations dans leur lit. Quitte à entraîner une pauvre nana dans son délire intégriste. Photo : Madame Bovary de Claude Chabrol |
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RN |