This is war
L'enfer est po
ur les héros (1962) de Don Siegel


Allez savoir pourquoi, Hollywood tape l'incruste à la frontière belge (les Ardennes), avec quelques rares éclairs cinématographiques énervés et oubliés. Par exemple, Leonardo Di Caprio fait Etap Hotel à Charleville en Rimbaud exalté (Agneszka Holland). On connaît l'histoire, le zozo vire pistoleros contre son pote Verlaine dans un hôtel à Bruxelles. Pan ! Ca donne aussi une belle fusillade dans la Bataille des Ardennes (Ken Annakin). Henry Fonda joue au lieutenant "haut les cœurs", largué un 31 décembre 1944 dans ce bout du monde. Même heure, même lieu, même terrain miné… Don Siegel surgit caméra cramée avec son Enfer pour les héros. Cette fois, Steve Mc Queen s'y colle pour se shooter à la guerre comme d'autres au Nutella. Tu en as un peu sur le coin de la bouche, là.

Comme si la frontière belge appelait les seconds couteaux hollywoodiens. Comme si cette terre sauvageonne attirait les studios et les sangliers. Une mini histoire de films paumés sur les écrans radars cinéphiles, perdus dans les Ardennes. C'est pas vraiment les gondoles à Venise, encore moins la bonne pioche pour l'office du tourisme. Raison de plus pour filer gare de l'Est, prendre le Corail et rouler 2h00 vers une mythologie guerrière et terreuse.

Gris sonore

Nous sommes en 1944, c'est bientôt l'après guerre. Et là-bas, ça s'arrête jamais. L'histoire copie colle 1870, 1914-1918 puis 1939-1945 avec ses passages forcés, bataillons ennemis, faces à faces. On n'est pas chez Center Park. Trop de bégaiements, de guerres enfilées dans les tranchées pas même rebouchées. Le sang coule dans les champs contre champs. Tout pue la boucherie absurde, comme inventée par un Beckett sous amphet, soudain largué sur un terrain militaire.

Après des semaines de batailles chaotiques et un faux espoir de retour au bercail vers Hollywood, encore quelques heures à tenir pour une poignée de G.I. dans la gadoue. C'est la loose, on compte 6 américains contre une centaine d'allemands énervés. Faut juste attendre le renfort. Et c'est vraiment l'enfer pour les Godots pris à la gorge, rattrapés par deux ou trois questions stratégiques aussitôt vrillées en interrogations existentielles. Car c'est la pénible attente pour se demander quoi. Du temps libre au fond du gouffre. La bricole un peu pour tâter la patience intranquille avant l'assaut final.

Et là, faut prendre au sérieux le noir et blanc somptueux signé Harold Lipstein (nominé aux Oscars 1956 pour "Aux Services des hommes"). Pas tant pour faire reconstitution, Don Siegel s'en fout, mais absorber les corps dans une image biberonnée aux camaïeux. Les positionner dans une fiction dont rien, pas même la couleur, pourrait distraire le spectateur. Un nuancier créé l'empathie avec les soldats en terre, qui ne voient rien ou pas grand-chose. Comme les spectateurs embués, face à des ennemis invisibles, les garçons tendent l'oreille, écoutent les déplacements, créent du son pour détourner l'attention (un faux char), sortent la nuit et posent des leurres sonores, racontent des conneries quand les allemands planquent un micro espion dans le bunker. Tout est affaire de sons et mise en scène. Pas la peine d'emplir l'image de signes colorés. Au contraire, plonger dans le nuancier amaigris, loin des distractions chromatiques. Et les zozos discutent, s'invectivent, se gueulent dessus dans un gris souris. L'Enfer pour les héros est un immense film sonore.

Tourner, tuer

Don Siegel opère un autre glissement de terrain en travaillant un léger cousinage entre l'assaut guerrier et le tournage d'une fiction. Le film prend un malin plaisir à signaler les points communs entre la fabrication d'une séquence cinéma et le théâtre des opérations militaires. Tout y passe, les préparatifs, les essais, la mise en scène sonore pour tromper l'ennemi, les hésitations avant le passage à l'acte, une quasi répétition et zou ! les zouzous ! Un clap pour dire moteur !

Mais on est chez Siegel. Impossible de tourner rond. La séquence finale s'exécute dans la précipitation et vire désastre. Normal, le film préfère les préparatifs au dénouement, presque un accident tragique. Le réalisateur concentre son énergie sur le long tâtonnement vrillé par 100 questions dans la tête des soldats perdus. Ca prend la durée complète du film. Résultat, entre tentatives expérimentales d'assauts et introspections, les héros en enfer oscillent entre crainte et envie, action et attente, hésitations synonymes de mort probable.

Exactement l'enjeu d'un autre chez d'œuvre de Siegel : L'Evadé d'Alcatraz. Clint Eastwood embarque sa petite troupe pour fuir la prison réputée pour ses impossibles évasions. Et là, tout y passe avec une grande intelligence. L'ensemble des préparatifs, mais aussi les doutes, les postions, les réflexions des zozos devant l'alternative et le passage à l'acte. Mais à un moment, c'est la bascule. Plus le choix. Dans cette pression, la grande classe du réalisateur consiste en la suspension du moindre jugement sur les prisonniers placés devant le choix de l'action. Au contraire, il s'agit d'épouser tous les points de vue. De comprendre sans vérité supérieure. Y compris un bibliothécaire optant pour la prison à vie, sans conduite héroïque en projet, traité avec respect… soit l'inverse du système pénitentiaire, véritable coupable de maltraitance dans le film.

Quand l'assaut sera prêt ? Quels sont les risques ? Quand foncer ? Quand tourner ? Qui décide si le réalisateur va pisser ? Tout y passe… Siegel explore un film sur l'action, pas d'action. Autrement dit, une fragilisation du genre. Le réalisateur remet au centre le risque, le danger, peut-être même la folie d'une telle mise en scène. D'une certaine manière, L'Enfer est pour les héros opère un quasi passage par le documentaire sur la mise en scène (les répétitions), ici raccord avec la folie d'une bataille de tranchées, ses bricolages, l'attente et répétitions. Comme Tarantino ouvre Inglourious Basterds en rappelant l'atrocité du nazisme par une séquence d'ouverture invraisemblable. Soit un mixe de sadisme, rationalisme et furie meurtrière. S'agit de prendre le genre pour le nourrir de l'intérieur. Le sourcer.

Pourtant, chez Siegel, quelque chose résiste dans ce raisonnement. Ca semble trop beau, trop propre, trop théorique. Contrairement aux apparences - tonton Don sait raconter des histoires incroyablement efficaces - quelque chose disjoncte avec l'allégorie.

D'abord, les personnages du film sont comme aveugles. Ils évoluent sur un terrain miné uniquement par le touché ou l'ouïe. A moins de s'appeler Antonioni en fin de carrière, va mettre en scène un film déguisé en Gilbert Montagné. Et puis autre chose résiste… Siegel rabat sans cesse la mise en scène dans la terre et la mort. Les tentatives d'analyse des soldats se cassent la gueule sur la complexité de la situation. Un écrasement physique et intellectuel. Même une bonne évaluation de la scène ne suffit pas. On décolle peu, y compris dans le feu de l'action. Subsiste en permanence un dégoût morbide, mêlé à l'excitation de l'assaut.

Le doute pourrit sans cesse l'action. Le kif du genre semble à la fois ressourcé par l'aspect documentaire, mais en même temps niqué de l'intérieur par le questionnement permanent des soldats. Tout est inachevé par le point final insoluble : la mort après le deuil d'un retour au bercail sous forme de promesse déjouée dans une église en ruine en ouverture du film. Fin des illusions. Retour à la réalité tragique d'un assaut : la mort dans sa tragique trivialité.

Photo : L'évadé d'Alcatraz de Don Siegel

Coupables à plein temps

Pour filmer son immense tournage à balles réelles, Siegel opte pour les coulisses. Pile quand le presque rien arrive. Des instants montrés comme des astuces arrachées avant la bataille. Des détails explosifs fixés dés le générique, génialement hachés par des arrêts sur images sur les visages, un geste, une situation. Du noir et blanc pour sortir du flux quotidien, mais aussi la photographie pour regarder directement, sans perturbation rythmique, l'épouvantable assaut. Là-aussi, Siegel perturbe l'excitation du mouvement.

Un truc à la Robert Capa, mort sur une mine pendant la guerre d'Indochine, appareil photo au cou. "Si ta photo n'est pas bonne, c'est que tu n'étais pas assez près" devisait le photographe de guerre. Dedans jusqu'au cou pour fuir la beauté d'une scène un peu trop classieuse. Car être avec les gars, c'est forcément toucher une forme de folie dans l'extrême. C'est niquer un instant les grandes théories pour capter une humanité exacerbée. Sans protection.

Cette proximité appelle les noms sur les visages. Une fixité collée aux bottes, aux regards, aux bientôt morts. Du stop senti quand la guerre jouxte la grande excitation. «  I'm a pistol » semble marmonner le soldat Reese. Une tête brulée pris dans l'addiction du combat. Ironie, Siegel pousse le vice à le maintenir pendant plus d'une heure dans un trou de souris… sans bouger. D'abord pour faire monter la pression, mais aussi pour mieux approcher le bestiau. Le comprendre. Le regarder. Le photographier. L'aimer dans son trip complètement niqué.

Ce temps d'arrêt consiste à monter une sombre entreprise de culpabilisation dévastatrice. Le soldat embarque ses petits camarades dans un assaut dont le coût humain s'avérera catastrophique. Après coup, le héros encore plus aveugle, se voit dans l'impossibilité de savoir si ce fut oui ou non une bonne décision. Et la, Siegel revient sur un truc super important dans son cinéma : comment s'en tirer avec trois tonnes de culpabilité sur les épaules ? En général, ça donne un plan kamikaze avec une mort du héros en suicidé volontaire, tué par le collectif entrainé dans l'action désastreuse. Un flic de Scotland Yard coupable d'envoyer un innocent à la corde (The Verdict) termine sur l'échafaud ou un gangster entrainant sa poulette dans des aventures morbides (L'Ennemi public – Baby face Nelson) se laisse buter par les flics avec une préscience sensible.

Car voilà des héros shootés à l'action. Une addiction tragique dont le prix à payer n'est pas cool. Les zozos prennent plus ou moins conscience du désastre et paient une sorte de dette à l'entourage par la mort, sans autre solution si ce n'est la fuite en avant. Sauf à atteindre la sagesse du cinéaste en fin de carrière avec Franck Morris, héros désintoxiqué, démocrate et attentif aux autres dans L'Evadé d'Alcatraz.

C'est ça L'enfer est pour les héros. Cette drogue mêlée à la culpabilité. Un drôle de sujet toujours d'actualité. Un écho cinéma avec des frères d'arme largués ces dernières années à Bagdad. Une série B magistrale signée Kathryn Bigelow (Démineurs) rejouent la même histoire et font aussi arrêt sur images pour désamorcer des bombes. La technique est même poussée un peu loin, avec le port d'une combinaison 2001 l'odyssée de l'espace pour approcher les explosifs.

Le cinéma est là, proche des héros perdus, cons et humains, paradoxaux avec cet instant crucial pour les survivants de l'enfer : enlever le masque sur l'écran et regarder bien droit les spectateurs avec toute cette merde dans les yeux.

Photo : D-day, photographie de Robert Capa / Démineurs de Kathryn Bigelow

 

 

 

DS

Filmographie de Don Siegel (lien Imdb)