Stand up ! Get down !
Lenny (1974) de Bob Fosse


Bob Fosse marque à la culotte Lenny Bruce, roi du stand up aux Etats-Unis dans les années 60. Un comique pas cuculte, dont le fantôme subversif traine toujours ici ou là, comme dans la comédie Trop loin pour toi (Nanette Burstein). On aperçoit Justin Long s'allonger dans sa chambre, se la toucher avec sa copine mais attention, juste devant une affiche de l'humoriste. Et ça change tout ! Car la barbe à Lenny cumule la subversion, la drôlerie mais aussi la lente glissade vers le sérieux, le narcissisme, l'autodestruction, un peu de messianisme et d'aigreur. Tout ça à cause d'attaques puritaines en complet veston. Tout ça parce que l'apostrophe vire au combat entre la langue juridique et le blabla provoc. La première maintient une société dans son état moral quand l'autre crame les faux semblants.

Du coup, Lenny se coltine la police des mœurs pour outrages et obscénités, se came un max, lourde sa femme en taule, élève seul sa gamine et finalement, épuisé comme France Inter aujourd'hui, perd le sens de l'humour dans les merdes cumulées. Bob Fosse filme une grandeur comique roborative, puis la décadence tragique d'un discours prisonnier de lui-même. Au cœur, le mystère d'un artiste perçu comme une dépouille blessée par le puritanisme ambiant.

Libera me

Le film multiplie formidablement les points de vue. Un truc obsessionnel à Hollywood dans les années 70. En perspective, on trouve le meurtre Kennedy. Fallait comprendre. Rassembler les bouts d'images. Imaginer les scénarios. Ca donne, par exemple, Conversation secrète de Coppola avec les magnétos à bande pour tout choper, écouter, comprendre ou presque. Du même tonneau, Bob Fosse opte pour une narration sous forme documentaire, empile les versions possibles, superpose les interprétations, flirte avec la conspiration parano. S'agit d'enregistrer les mots des vivants pour cerner un mort dévastateur, patiemment égaré dans une grammaire cynique.

Lenny est fantastique car post mortem. C'est même le point de départ pour entreprendre un second ensevelissement du corps sous les phrases intéressées de l'entourage. D'une certaine manière, ces propos documentés récurent la grisaille des trente glorieuses, pour mieux enterrer la période d'un coup sec. L'entreprise de nettoyage est menée, paradoxalement, par un roi tardif de la comédie musicale (Cabaret, All that jazz, Star 80). Bob Fosse met en scène des mots comme une choré. C'est-à-dire en filmant des corps parlant. La caméra légère note tout, le moindre détail, nourrit les reconstitutions subjectives. Nous sommes en 1974. Une victime dans ce combat, Lenny Bruce.

Le film s'ouvre sur une bouche. Lenny bataille pour les impros bien senties. Comme si Dustin Hoffman éclatait, dans les flashs back, ces tentatives de compréhensions. Foutait en l'air le projet même du faux documentaire. Jusqu'au bout, Lenny brûle tout, y compris lui-même, sa famille, le film. Bob Fosse filme ce corps parlant, hors de contrôle, obstiné, jusqu'à sa propre disparition. Restent les mots, les bandes magnétos, les traces pour tourner autour du pot, butant contre le mystère d'une vie foutue en l'air.

On nous bassine avec les films réalisés par les comédiens… mais ceux mis en scène par les chorégraphes ? Et ici, un zozo entiché de mots au millimètre avec les bouches, les bras, le visage, bref le corps dans son ensemble ? Et quand les mots ne viennent plus ? Que reste-t-il à voir ?

Photo : Conversation secrète de Francis Ford Coppola

La lune

Bob Fosse casse la baraque comme Lenny veut changer le monde avec ses vannes. C'est la guerre d'un mec timide, remonté comme un coucou, en guerre avec son corps pris dans une grammaire plus forte que lui.

Par moment, il touche l'état de grâce. Pour tenir le truc, des musicos black et jazz ponctuent les mots. Et le tempo est parfait. Le verbe tourne à trois mille tours minute. Et puis la chute, la fatigue, le sérieux, la religion. Les réactions impossibles à encaisser par un homme seul.

C'est sûr, Milos Forman a vu Lenny pour faire son génial Man on the moon. Une autre histoire de stand-up subversif. Hasard du festival Lumière 2010, les deux films étaient projetés côté à côte dans un même cinéma. Dustin Hoffman et Jim Carrey dans un même mouvement. La différence entre les deux comiques ? Le clin d'œil ! Un putain de clin d'œil, suffisant pour sauver sa peau même dans la mort chez Forman. Le clin d'œil de la prestidigitation manquant à Lenny laminé.

Photo : Man on the moon de Milos Forman

 

 

 

DS

Filmographie de Bob Fosse (lien Imdb)