Laisser les gouttes

Le nouveau monde (200
6) de Terrence Malick


Ca commence bizarrement. Alors qu'on attendait un générique minimaliste et donc chiadé (comme Christophe dans "la nouvelle star", quoi), Malick nous montre des gravures représentant l'arrivée des premiers colons anglais. Comme si on se matait le film d'un yes-man. Moi, je m'attendais à un truc tout simple, les titres sur les paysages ou, comme chez Woody, les titres sur fond noir (OK, Terrence, t'es pas obligé de mettre la musique de Jazz et de prendre l'indétronable police Times New Roman de l'autre bigleux).
Au lieu de ça, voilà que l'autre génie aux quatre films donne dans l'illustration.
Enfin, il y a quand même quelque chose qui me met la puce à l'oreille : les routes se tracent sur les pages, mais elles sont bleues. Ce sont pas des routes, ce sont des fleuves, des rivières. Comme si c'était la nature qui décidait des routes. L'eau recouvre tout et fait la géographie (et l'histoire). Du coup, on ne sait pas bien qui fait les cartes, qui a le contrôle sur qui.

John Levi-Strauss-Smith

Et justement, le nouveau monde est nouveau parcequ'il n'a pas de route. C'est l'amérique d'avant les cowboys. Bien avant, même. Genre le dix-septième siècle. Une époque ou tout le monde était à poil et heureux de l'être. Comme au camp naturiste du cap d'Agde mais en mieux.
Parmi les colons, John Smith. L'un des rares dont on entendra le nom. L'un des rares qui porte un nom. Et son nom est le plus banal de l'Angleterre. Disons que c'est un homme. Emblématique car idéaliste. Il n'est jamais à sa place. Eloge de la diaspora à lui tout seul : dès qu'il a une place dans la société, il ne peut s'empêcher de finir en taule parcequ'il voit bien que tout ça ne tourne pas rond, cette conquête meurtrière et névrosée où les gars se tuent à chercher de l'or au lieu de creuser des puits.
Il est celui qui a besoin qu'on l'éloigne pour exister. Celui qui a besoin de revivre perpétuellement sa rencontre avec Pocahontas pour l'aimer. Il est une page blanche pour qui chaque jour est la promesse d'un nouveau départ, d'une nouvelle vie. Il veut échapper au temps (le temps est une création de l'homme : voir la scène où Christian Bale explique les heures et les minutes à Pocahontas) et voit dans ce nouveau monde la possibilité d'être libre.
Prisonnier des indiens, il est sauvé par Pocahontas, la fille du chef et se convertit à cette vie idéale, où "il n'existe pas de mot pour mensonge, jalousie, cupidité". La scène est sublime : d'abord fait prisonnier par une horde d'indiens quasiment invisibles et venant de toute part, il est jugé, sans pouvoir communiquer avec les indiens. A ce stade, nous ne comprenons pas ce que disent les indiens. Pas de doublage, évidemment, et encore moins de sous-titres. On est aussi paumés que Colin Farrel.

Tout s'enchaîne et le conquistador anglais a l'air d'être condamné à mort puisque la tribu, au lieu de lui offrir un collier de fleurs, semble vouloir en faire un pot au feu. Pocahontas déboule alors avec les sous-titres.
Elle apparaît comme une passerelle entre les deux mondes : celui de Smith et celui des indiens, mais surtout le notre et celui des indiens : elle nous apporte, à nous, spectateurs, une clé d'entrée.
La scène renvoie au chef d'oeuvre maudit de Mac Tiernan, "Le treizième guerrier", où Antonio Banderas, lettré chez les barbares parcequ'arabe chez les vikings, faisait l'apprentissage de la langue des grands blonds progressivement et en même temps que nous, spectateurs. Chez Mac Tiernan, la chose se faisait différemment, par l'observation des phonèmes dans les bouches et aux réactions induites par les sons, obligeant Banderas et donc le spectateur à "écouter les images". Deux films qui, contrairement aux apparences (le Mac-Tiernan déchire, le Malick calme), partagent de nombreux points communs, en plus de cette scène d'apprentissage des sons-plans, à commencer par une dimension ethnologique pas commune du tout. Et une réflexion sur la différence entre civilisés et sauvages aussi jouissive ici que là.


Le treizième guerrier de John Mac Tiernan

Ma princesse contre une Sitram

Tellement belle qu'elle ne cesse de renaître à chacune de ses apparitions, encore plus de gauche que Ségolène (elle est celle qui a la force de se lever contre la majorité, contre le système, pour sauver l'anglais), Pocahontas fait craquer Farrel.
Et lorsque les tourteraux seront réunis au bénéfice d'une promotion sociale simultanée (l'un devient le chef des colons, l'autre se fait porte-parole des indiens), leur relation tourne court : accusée de trahison pour avoir parlementé avec les anglais, Pocahontas sera vendue contre une marmite et faite prisonnière. Le fait de vivre avec celle qui l'aime et qu'il aime deviendra d'ailleurs intolérable pour un Smith redescendu au plus bas de l'échelle par anarchisme.
La belle indienne était un rêve. Elle était la fille du chef mais aussi la mère-nature. Essayer de vivre son rêve, c'est ne plus en avoir, pour Smith. S'inscrire dans un projet, c'est évaluer, c'est comme chiffrer ses idées. Leur donner un prix.
Dans un monde où tout commence justement à avoir un prix, Smith décidera de passer pour mort auprès de Pocahontas. Redevenir une idée pour sauver leurs moments passés.
Tout le contraire de John Rolfe (Christian Bale, impeccable, comme d'hab, même si je suis sûr que même Bruel serait extra dans un film de Malick). Lui est un homme qui travaille la terre. Un gentil paysan qui croit que les choses se construisent, que l'homme peut maîtriser la nature sans la tuer, ou plutôt que l'idée même de vouloir la maîtriser la tue. Gagnant / gagnant. Et avec la belle, c'est pareil. Il croit qu'à force de vivre avec lui, à force de gentillesses, en un mot, à force de travail, Pocahontas l'aimera. Peine perdue : il ne pourra qu'assister (à) l'étiolement de l'indienne après qu'on aie exhibée cette gentille sauvage, résultat du saint travail de la civilisation, à la cour d'un roi qui, génie du casting de Malick, est joué par le Johnathan Pryce de "Brazil" (tout un programme que de choisir l'acteur qui symbolise mieux que tout autre l'individu broyé par le système !).


Age of empires 3

Soyons fous, rêvons d'une adaptation du nouveau monde en jeu vidéo. Pour jouer les colons. Non, mieux, les indiens. Non, mieux, on jouerait le rôle de l'herbe. Juste pour voir. Un jeu contemplatif, un truc à la "Black and White" de Molyneux. Un jeu pas vraiment jeu. Juste de quoi se faire ses plans-séquences en mettant sa carte graphique à genoux parcequ'il faut que ce soit beau.
La solution : "Age of empires 3", la suite de la suite du jeu de stratégie où on doit développer sa communauté juste pour finir en baston royale. Mais attention, pour en faire un trip Malick, il faut juste commencer la partie, faire sa colonie, des bateaux et surtout ne pas attaquer l'autre guignol de conquistador qui vous sert d'adversaire. Et se refaire l'arrivée des colons, les gallions, le si fragile débarquement. Ca tombe bien, le jeu est magnifique.
Vous n'avez pas assez de bois, rien à foutre, regardez les arbres, regardez les poissons. Il vous faut de l'or mais vous avez vu le film, alors laissez le compteur à zéro. Concentrez-vous sur ce vol d'oiseaux qui parcourt tout l'écran. Oui, ils ont même fait les plumes. Et les ombres.
Jouez à la Schindler ("si une seule munition qui sort de cette usine d'armement peut être utilisée, je serai malheureux" disait le juste). Ne soyez pas productifs, pas efficaces pour un sou. Profitez du spectacle.

Jouez là à la John Smith, détournez-vous du but du jeu, placez-vous en observateur d'un monde qui ne peut continuer à vivre que parcequ'il vous échappe.
"Le nouveau monde" se vit comme un trip météorologique. Une expérience sensorielle. Sortir sous la pluie, sans parapluie. Et laisser les gouttes vous tomber dessus. Juste pour les sentir. Etre en situation d'écoute sans vouloir maîtriser. Ne pas forcer sa place dans la nature.

 

 

 

RN

Biographie de Pocahontas (lien Wikipedia)

Filmographie de Terrence Malick (lien Imdb)