Dandy cool
Le père de mes enfants
(2009) de Mia Hansen-Love


On va mollo vers Le Père de mes enfants. C'est carrément trop : un film sur les dernières heures du producteur Humbert Balsan. Soit une histoire baignée au cœur du cinéma français, un sujet centré sur un zozo élégant et sa difficulté d'être, un tournage entre maison de campagne et un bureau capital au cœur du quartier Strasbourg-Saint-Denis… Bref, sur le papier, ça fait beaucoup. Un peu comme si on s'embarquait sur un biopic de Guillaume Durand, les années Palace en moins et la caution résistance en plus.

Du coup, on ouvre une bouteille de sky pas cher devant Evil Dead. On regarde Les Chiffres et les Lettres avec ses zozos en cogito dans une musique ding, ding, ding. On pleure le grand Momo (Rohmer) en se disant, ayet… t'es prêt pour l'intégrale.

Une vie sur un plateau

Et puis, le miracle opère. L'apparition du dandy cool lance la machine à désirs. Toujours en mouvement, toujours au téléphone, l'hyper producteur - Grégoire Canvel - traverse un générique magnifiquement interminable. La séquence suit son corps carrément protégé de la rue. On craint pour lui, mais rien ne le renverse. Bizarrement, la pression est ailleurs. Abstraite et extérieure. Uniquement au téléphone avec l'assaut vocal des banques, une productrice déléguée dans la merde, sa famille en demande. On assiste à un festival d'insistances périphériques dont la distance, lentement, s'amenuise dangereusement.

En attendant l'irrémédiable, Canvel joue les Bernard Tapie de la cause arty et bataille la mèche en l'air pour monter ses films dont personne ne veut. C'est sa philo : le bonheur se déploie dans la réalité physique d'une œuvre. Par ricochet, cette dernière contamine le réel. Car "Si la vie est dégoutante" comme dit Julie Baker dans la Nuit américaine (François Truffaut), faut incarner ce contre monde. Le monter de toute pièce. Bricoler un film pour changer le cours du temps, donner un sens à l'univers, raccommoder les morceaux. Voilà le carburant pour la vraie vie. De quoi jouer à dandy cool dans Paris, sans Boney M, les poils et les chaines disco.

Si Mia Hansen-Love reprend la théorie Truffaut, c'est pour y croire mais aussi la pervertir. En faire naturellement un cercle romantique salvateur, mais aussi dévoiler le vice caché. Car plus le quotidien s'effondre, plus le zozo construit des châteaux en Espagne, plus il enchante le monde, plus le réel se rapproche objectivement. Et le factuel, à force de déni, revient à coup de bâtons.

Quelque chose ne fonctionne pas dans la représentation de Canvel, car le monde dans son versant cynique est refusé. Elle oublie le "principe de réalité", comme disent les psys, impossible à exfiltrer. Et si on se place côté production, c'est encore pire. Le zozo entre sans cesse en négociation avec les autres via le pognon. Autant dire, une mesure du réel sans cadeau.

D'une certaine manière, le cinéma influe sur le monde si et seulement si les films commencent à exister, à être vus, à trouver un public. Avant, c'est la merde. Il faut composer avec les autres, avec le monde. C'est pas du gâteau.

Photo : La nuit américaine de François Truffaut

Vivre à moitié

Dans la série "les grands films sur le cinéma", on pense bien sûr à Fellini et son génial Huit et demi. Même impression de vivre à moitié pour le héros, même nécessité de trouver dans le cinéma une part perdue à inventer pour se sentir entier.

Mais entre Canvel et le maestro, subsiste une différence colossale : Fellini fait de sa dépression une œuvre. Huit et demi retrace le parcours du combattant pour assembler les morceaux. Evidemment, l'histoire est plus compliquée pour le producteur. La notion de création est maintenue à distance. Canvel s'emmêle les pinceaux dans les balances comptables. Inéluctablement, le réel gagne du terrain, les projets tardent à naitre, le héros s'éloigne du cinéma. Résultat, l'énergie faiblit. Les rêves ne fonctionnent plus. Ecran noir. C'est mort.

Du coup, Le Père de mes enfants file sur une autre perspective en trois coups de théâtre et c'est formidable :

Premier acte : le mouvement. On suit Grégoire Canvel à pied, en voitures, dans la rue, au bord d'un accident mais emballé par la musique chaleureuse d'un Paris afro-dionysiaque. En route vers sa famille, mais arrêté sans point sur son permis. En négo pour produire un film génial, mais impossible financièrement. En récup de factures non payées, mais demain, demain ! En voiture pour d'autres projets. En rire avec ses kids, mais stoppé par un feu rouge. En mouvement dans sa vieille Volvo et déjà sur la bas côté. Le producteur traverse une succession de stops, sans jamais reprendre son souffle. Il est au centre du film.

Deuxième acte : la chute. De la pression à la dépression, la marche pousse à terre le corps sans issue. Car si Canvel s'épuise à imposer ses châteaux au réel, il use trop son désir. La vie à crédit, les restos payés ici ou là, la danse de séduction ne fonctionne plus. Les banques ferment le robinet. Le producteur ne produit plus. Il disparaît. Hors champ. La mort.

Troisième acte : L'héritage. Post mortem, l'entourage prend le relais et occupe la place centrale laissée vacante. Il découvre son monde, corrige le tir, liquide le passif en sauvant quelques meubles. La périphérie, le réel, sa famille comme ses amis se débattent avec le flambeau. Et c'est beau, car un autre film se met à battre. Fragile, douloureux, drôle, amoureux. Malgré la tragédie, la magie du cinéma est passée malgré tout. La preuve, ce film sous nos yeux.

Photo : Huit et demi de Federico Fellini

Le cinéma en héritage

Mia Hansen-Love pousse courageusement la case "effondrement de l'entreprise". Comme si, à mi parcours, Huit et demi et La Nuit Américaine callaient. La réalisatrice impose l'hypothèse folle : la mort du héros au milieu du film.

Un truc incroyable, déjà effleuré puis contourné in extremis par Fellini dans Huit et demi. Ennio Flaiano, scénariste du maestro, raconte comment au dernier moment, il persuade le cinéaste de trouver un dépassement à la chute du héros. Car dire oui à ça, explique t'il, c'était flinguer Fellini himself. La décision de faire mourir Mastroianni, incarnant un réalisateur en panne, dépassait l'enjeu d'un simple happy-end. Résultat, le double de Fellini à l'écran ne se tue pas. Il convoque, dans un dernier élan, tous ses fantômes sur une piste de cirque – plateau cinéma. Il dit moteur pour chorégraphier les morts et les vivants, le réel et les fantasmes.

Une option importante, car elle sauve la peau du cinéaste et contamine aujourd'hui des zozos comme David Lynch (Mulholland Drive) ou David Cronenberg (History of violence). De quoi donner corps à des personnages en navigation dans les multizones des mondes. Jouer sur l'assemblage des univers sans passer par la case mort. C'est aussi Avatar de James Cameron, en balance entre analogique et numérique avec les pods branchés sur le visage. Ou bien encore le petit théâtre de Coppola pour sauver Tetro, écrivain autiste.

Mais Mia Hansen-Love est courageuse et avec son film à deux balles (pour le budget), prend un autre chemin. Elle tranche dans le vif et coupe réellement le moteur au milieu de sa narration. Le film tente le coup d'un retour de réel, cette fois puisé dans la fameuse rupture Hitchcockienne (Psychose). Le héros disparaît d'un coup et puis quoi ? C'est l'heure des comptes avec la culpabilité vorace. Avec le retour de bâton définitif.

Contrairement à Truffaut ou Fellini, le film encaisse le poids des liasses volées puis déposées dans le sac à main de Marion Crane. Ce même pognon, piqué aux banques par Canvel et qui réclame réparation. Que reste-t-il du cinéma après un tel désastre ?

Le Père de mes enfants propose alors une autre forme de dépassement. Une cuisine post mortem, incluant le réel (quoi de plus puissant que la mort ?) pour trafiquer ensuite un héritage. C'est-à-dire une prise en charge du projet avorté mais par les personnages périphériques. C'est-à-dire un peu nous, les spectateurs. La fiction se poursuit non pas par le centre, mais avec un collectif désaxé et amateur.

Lentement, les survivants trouvent leur place, accommodent les restes, apprennent à être acteurs, à occuper l'espace, voir le centre de la narration mais à plusieurs... comme dans Psychose. Ils réparent et par là, réalisent en partie le rêve de Canvel. Un raccord maladroit avec le réel, en moins intransigeant, moins pur.

C'est pourquoi apparaît, plein écran, un extrait de film financé par le producteur disparu. Malgré le tragique, la séduction opère à nouveau. La trace est là. Et le beau titre de Mia Hansen-Love prend tout son sens.

Le père de mes enfants sonne l'heure de la découverte du regard, la capacité à choisir, à vivre avec un morceau de cinéma. L'héritage trouve son prolongement rêvé sur l'écran, ultime passeport pour prendre la voiture et quitter Paris. Un voyage essentiel, permis par un Canvel burlesque et tragique. Un regard en biais, permis par une réalisatrice de toute évidence à part.

Photo : Psychose d'Alfred Hitchcock

 

 

 

DS

Filmographie de Mia Hansen-Love (lien Imdb)