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Pas foule dans la file. Pourtant, le pitch avait de quoi attirer le chaland. Deux frères ennemis, jeunes, beaux, soucieux, se battent à coup de prestidigitations dans le Londres des années 1890. Espionnage industriel, sabotage, jalousie, haine viscérale les conduisent à manipuler la vie courante, à conduire le regard de l’autre sur des fausses pistes, à se battre par femmes et spectacles interposés. A tel point, l’un invente the super extra tour. Soit l’apparition / disparition de son propre corps. Même Dominique Webb sait pas faire avec ses gros yeux qui font peur. Pourtant y’a un truc. Super con le truc. Mais l’un des deux refuse l’hypothèse théâtrale. Cherche une vérité scientifique malgré l’illusion. Finance un docteur Frankenstein, spécialisé dans l’électricité vivante et l’incroyable se réalise. Le clonage humain fonctionne. Début d’un spectacle malade. Début de la catastrophe. Début de la fin du film. Séduire la mortLe Prestige joue la séduction du public venu pour un tour de magie, des partenaires en soif de reconnaissance, d’un frère ennemi gorgé de vengeance. C’est le troisième acte d’un numéro réglé comme du papier à musique : d’abord la promesse (ce qui va se passer), ensuite le tour (disparition sous la trappe), enfin le prestige (réapparition miraculeuse). Autrement dit, Nolan nous plonge dans l’art d’entraîner quelqu’un sur le terrain des effets minés. Une relation refusant le tel quel pour le spectaculaire. Une manipulation qui cherche la possession de l’autre. Peu importe les moyens. Résultat, les spectateurs à l’écran comme les protagonistes balancent entre le candide et le cynisme. Le charme et la critique. Le merveilleux et la raison. Au centre, la fascination devenue son propre objet. Du processus pour le processus (importance de la mise en scène pailletée des prestidigitateurs pour voiler la face = importance de la construction en abyme du film pour le tourbillon vertigineux). Regardez à gauche, je vous attrape par la droite. On trompe. On veut être tromper. Prestidigitation des rapports humains. On connaissait la comédie pour la stratégie amoureuse. Machiavel pour l’art de la guerre. Cassavetes pour l’art du théâtre mêlé à la vie amoureuse (Faces). Moins l’univers de la prestidigitation avec son surplus d’effets kitch. Le Prestige opte pour le grand écart. D’un côté l’ingénierie technique pour le spectacle (haute précision rationnelle) et l’improbable, l’impossible, le merveilleux, le cauchemar, la science fiction (pas comme genre littéraire ou cinématographique, mais dans la rencontre du scientifique et de l’horreur). Cette science folle mêlée au spectacle donne le vertige. Par exemple, le public des shows montrés à l’écran ressent le frisson du magique dans l’art du faux, sans savoir que tout cela est parfaitement vrai. Masquer l’impossible vérité. Masquer la vengeance. Masquer le prix à payer pour assurer le dispositif. L’illusion est une sécurité. Hélas, le prestidigitateur tue un oiseau à chaque représentation pour le faire (ré)apparaître. On rassure les enfants. Haut les cœurs chaque soir pour nettoyer la cage ensanglantée. La séduction nécessite un prix pas super convenable. Le prestige est une tuerie. Un peu comme un T-Shirt super cool dans une boutique au minimalisme pharmaceutique, sans voir les petites mains pauvres derrières pour les fabriquer. Sérieux à mortFausses allures. Fausses classes. Faux sentiments. Vraie obsession : la vérification paranoïaque du degré de vérité dans l’artifice. Car après tout, il s’agit de mesurer l’étendu des possibles. D’imaginer du vrai (croyance) dans les eaux troubles du spectacle. L’analyse sans fin nécessite des outils rationnels. Les deux garçons, chacun leur tour, fabriquent des expériences pour vérifier des hypothèses, comme en bonne vieille démarche scientifique classique. Mais ici, son utilisation conduit à une hypertrophie du rationnel. A la production du monstrueux. Question éthique par excellence. Quels usages faisons-nous de nos capacités ? Que faire du prestige dans la raison ? La séduction des raisonnements ? Ben voilà, Le Prestige est un conte moral. Marque deux tabous à ne pas dépasser : glisser du réel dans la fiction et croire tragiquement au vrai dans l’illusion. Ne pas accepter l’effet spécial pour ce qu’il est. Prendre les ombres de la caverne pour ce qu’elles ne sont pas. Chez Nolan, le dérapage conduit direct au crime. C’est pas bien. C’est super mal. C’est la tété réalité qui rigole. C’est le docu fiction qui se marre. C’est la RTBF qui regrette sa séparation de la Belgique tellement envisageable à 20h30. C’est Orson Wells qui lisse sa barbiche avec les hommes verts à la radio ou joue au chat et la souris avec The fake. C’est le cinéma top cool qui ne se fait pas passer pour ce qu’il n’est pas (on le dira à Michael Moore). Ici, les prestidigitateurs sont trop sérieux. Trop graves. Paumés. En jeux de massacre. A l’inverse d’un Splendini ("Scoop" de Woody Allen), magicien également looser, mais drôle, finalement élégant dans sa quête ultime et définitivement terrienne : mater les nichons de la minette. Artiste raté, amant douteux mais vrai subversif avec ses blagues à deux balles, balancées dans la tronche de la bonne société londonienne. Outsider niqué d’avance. Libre en définitive. Woody Allen efface les traces de sa mise en scène. Refuse le scoop. Les grandes questions. Contrairement à Match Point, ne dresse pas la table du dimanche. Ni nappes, ni couverts pour la mise en scène. Surtout pas la gravité frontale. La caméra colle au polar, aussitôt détourné par la comédie. L’enjeu A l’inverse, Nolan ne goûte guère l’happy hour. Pose cash son conte moral. Assume le parti pris. Puise dans les formes littéraires traditionnelles. Le roman épistolaire par exemple. C’est à dire un découpage complexe avec les récits par carnets interposés. L’écriture, comme style et objet, envahit le film. Notes et notes. Pages et pages. Les écrits d’un monde bredouillant, effrayant. Une grammaire en construction. Inquiétante, fascinante, dangereuse. Comme les mots du Dr Jeckill et Mister Hyde. Comme les gestes fous du Dr Frankenstein. Comme les névroses de Sherlock sous coke. C’est à dire une approche ultra rationnelle déviée par un vent de folie romantique. Cette distance dans le temps forme une sorte de garantie morale. Nous sommes dans la fiction. L’illusion d’une origine. Des mensonges pour dire le vrai. Pas du vrai pour faire des mensonges. A ce propos, on rêve d’un film sur l’industrie du jeu vidéo. Non pas quelle soit pire ou meilleure, mais son processus industriel aboutissant à cette chose simple et cool, faire bouger nos corps devant un poste télé, est un réservoir à fantastique. Un nabab de l’électronique. Comme avant, dans les grands studios de cinéma. Photo : Scoop de Woody Allen Mouche à merdeAu fond, le personnage principal du Prestige est peut-être le scientifique Bowie avec sa machine à cloner les chapeaux et les êtres (la classe). Le body double l’intéresse mais juste pour créer l’illusion d’un corps déplacé. Du spectacle quoi. Je suis là. J’apparais là-bas ! Hop ! Hop ! Et pschhiiit ! Seulement, chaque représentation crée un clone. Une multiplication de prestidigitateurs identiques. Des êtres en trop. Une armée de personnages à faire disparaitre pour garder l’original en modèle unique. Une Matrix qui fait mal. La réalité scientifique est vécue de manière tragique. On regrette la simple illusion d’optique. On pleure le show avec sa monstrueuse liquidation. Une appr Parce que l’air de rien, The prestige offre un beau cadeau. La synthèse des préoccupations du canadien à lunettes, mais vue sous l’angle 19 ème. Ici, débarrassées des habits de la modernité. Une grammaire en perdition (avant la grande guerre, avant les sirènes du 20 ème siècle). Un cinéma littéraire dans ses références et sa manière (croyance en la narration). Un Cronenberg avant Cronenberg. Avant toute la littérature du désastre. Les personnages veulent s’arracher au monde. Tirer les ficelles des illusions. Se frotter aux dieux même scientistes. Croient au pouvoir de la raison. C’était avant Burroughs (dérèglement des sens). C’était avant Woody Allen (le rire, le jeu, rien d’autre en vue). C’était la mort de Rimbaud (1891). C’était la naissance du cinéma. Photo : Faux semblants de David Cronenberg
DS |