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Moins tu peux payer, plus tu paieAlors, Cassandre, ça donne quoi ? Tiens, il y a Ewan Mac Gregor. Et Colin Farrell, des nouveaux venus au pays du binoclard, certainement tout excités de s'en remettre aux mains rigolardes du maître. Dommage pour Scarlett Johanson et ses stupéfiants poumons, honteusement absents du métrage. C'est qu'il n'y a pas de place pour la tentatrice de Matchpoint ou la petite godiche de Scoop. Ici, il est question de deux frères. L'un, Ian, est un beau gosse ambitieux (Ewan Mac Gregor), l'autre, Terry (Colin Farrell, super bon), un prolo pur jus mécano pas rasé qui ne pense qu'à boucler ses fins de mois. Les deux frangins décident de s'endetter pour acheter un bateau. C'est cool un bateau, ça rend libre et il n'y a rien de mieux pour emballer les gonzesses. En plus Ian, dont les tenues top Zara et le sourire Ultrabright ne trahissent pas un emploi de serveur au petit resto familial, est tombé amoureux d'une actrice super bonne mais archi winneuse qui ne rêve que de trucs avec plein de zéros derrière. Les frères asynchronesAvec ses deux frangins bien différents, l'occasion est trop belle pour Woody de recréer le personnage de Matchpoint et de lui joindre l'autre côté de la pièce. Ian vit dans un avenir rêvé. Il lui est impossible de vivre dans un présent en deça de ce qu'il pense mériter. Ian vit en avance. Il a bien failli passer à côté de son actrice s'il n'avait pas fait l'effort de revenir. Avec lui, c'est "je sors du resto, je t'invite, on couche" : tout se passe aussi simplement que dans une simultanéité pour le moins troublante. Pas de passé, pas le temps de construire sur la durée, ici ce qui importe c'est la capacité à emporter le morceau sur le champ. Et on repousse la réalité au lendemain. Terry, lui, c'est l'inverse. Il vit dans la durée. Le zozo répare des vieilles voitures, supprime le poids des ans. Il est celui qui peut résister au temps. Même si comparé aux rêves de strass de son frère, il est condamné à la grisaillerie de sa vie de prolo. Terry a compris quelque chose relatif au temps qui se voit même dans sa dépendance au jeu : il a capté que quelquefois, le temps nous échappe et qu'on peut être porté par des instants féconds : si je perds, c'est que le moment de gagner n'est pas venu. Une question de temps, pas de chance, ni d'intelligence. Sceptique devant le deal du tonton ripou, il n'acceptera que sous la pression de son frère. Et durant les longs préliminaires au meurtre, il est celui qui fait traîner la chose en longueur pour ne pas le faire. Après le meurtre, Terry trinquera d'ailleurs pour deux. Double ration de culpabilité pour ce gars là. Normal : alors que Ian n'a pas de passé, pas d'histoire, Terry vit tant dans la durée que la culpabilité devient insupportable. Jusqu'à le rendre dingue. Et nous avec. Photo : Le nouveau monde de Terrence Malick Le temps titille les grandsParceque Woody Allen est un salaud. Un salaud génial mais un salaud quand même tant il se plaît à montrer dans le détail le calvaire aussi craint que prévisible de Colin Farrell. Prévisible parceque dès le début, on sait. On sait que tout celà ne peut pas se finir bien. Pas possible. Ainsi, au fur et mesure, le spectateur devient une Cassandre (comme la Cassandre de la guerre de Troie, qui prédisait des catastrophes et que personne n'écoutait jusqu'au jour où elle a eu raison et que tout le monde est mort : un truc comme Bayrou et la dette mais en plus beau). Comme si le rythme du réalisateur n'était pas celui de ses personnages. Si loin, si proche du Coppola de L'homme sans âge, dernière merveille du barbu qui regarde son héros braver le temps jusqu'à s'identifier à lui et à sa quête impossible (en gros : expliquer les origines de l'homme). Amusant de voir que les tempes grises poussent deux maîtres aussi différents que justement vénérés à nous pondre des opus sur le temps. Le titre du film est donc à prendre contre ses personnages même. Prisonniers du rêve de Cassandre, ils sont victimes de la vengeance de Woody Allen (rappelons que Matchpoint marquait presque l'échec d'un créateur devant un personnage qui le dépassait par sa noirceur). Ici aussi, au détour d'une scène de meurtre que le réalisateur refuse délibérément de montrer (la caméra attend que ça se passe devant un buisson), l'armistice ne semble pas avoir été signé entre l'auteur et ses personnages. Reste la Tamise, le puits des turpitudes de personnages à l'ambition sans limite. Photo : L'homme sans âge de Francis Ford Coppola
RN |