Regarde tes fils tomber
Le rêve de Cassandre (200
7) de Woody Allen


Et revoilà Woody Allen.
Expatrié (exilé ?) à Londres le temps d'un Matchpoint plein de promesses d'ébène puis d'un Scoop pour nous rappeler que même quand il parle de la mort, c'est le mec le plus drôle du monde.
Le rêve de Cassandre vient clore la probable trilogie anglaise (le prochain se passe en Espagne) et les deux films précédents étaient si différents qu'on a un peu de mal à imaginer le truc avant de l'avoir vu. Pire, le fait de savoir que chaque année Woody se surpasse fait qu'on craint un peu la baisse de régime. En gros, à la manière de Chabrol, on est toujours surpris de voir à quelle vitesse ces zozos tournent des merveilles. C'est qu'on a un petit estomac. Un Matchpoint tous les trois ans, ce serait déjà bien. Un grand film par an, c'est un miracle. Un truc qui fonctionne par surprise.

Moins tu peux payer, plus tu paie

Alors, Cassandre, ça donne quoi ? Tiens, il y a Ewan Mac Gregor. Et Colin Farrell, des nouveaux venus au pays du binoclard, certainement tout excités de s'en remettre aux mains rigolardes du maître. Dommage pour Scarlett Johanson et ses stupéfiants poumons, honteusement absents du métrage. C'est qu'il n'y a pas de place pour la tentatrice de Matchpoint ou la petite godiche de Scoop. Ici, il est question de deux frères. L'un, Ian, est un beau gosse ambitieux (Ewan Mac Gregor), l'autre, Terry (Colin Farrell, super bon), un prolo pur jus mécano pas rasé qui ne pense qu'à boucler ses fins de mois. Les deux frangins décident de s'endetter pour acheter un bateau. C'est cool un bateau, ça rend libre et il n'y a rien de mieux pour emballer les gonzesses.
Sauf que même cheap, le bateau coûte trop cher : pour le rembourser, on joue, on vole, on emprunte, bref, on est victime du syndrome Sofinco.

En plus Ian, dont les tenues top Zara et le sourire Ultrabright ne trahissent pas un emploi de serveur au petit resto familial, est tombé amoureux d'une actrice super bonne mais archi winneuse qui ne rêve que de trucs avec plein de zéros derrière.
Du coup, quand le riche tonton qui a "réussi" en ouvrant des cliniques partout débarque chez les prolos, on s'empresse de lui demander des thunes. Sauf que tonton friqué n'est pas nickel-nickel aux yeux de la loi et ne tarde pas à proposer aux neveux un deal : tout ce qu'ils voudront en échange de l'assassinat d'un ancien collaborateur qui s'apprête à témoigner contre l'oncle et à l'envoyer sous les verrous.

Les frères asynchrones

Avec ses deux frangins bien différents, l'occasion est trop belle pour Woody de recréer le personnage de Matchpoint et de lui joindre l'autre côté de la pièce.
D'un côté un ambitieux (Ian / Mac Gregor) dont la perspective de rouler en jag au bras de sa belle fait un véritable pousse-au-crime. De l'autre, un vrai modeste tendance Johnny Walker (Terry / Colin Farrell) qui n'aspire qu'à faire plaisir à bobonne.
Le génie d'Allen, c'est d'inverser les présupposés et de donner le rôle du gentil frangin à Colin Farrel et celui de l'insupportable arriviste à Obiwan. Précisons que Colin Farrell est connu pour sa propension à taquiner la bouteille et à foutre le bordel sur les tournages et que Mac Gregor a plutôt la réputation d'être super cool. Et les filmos des deux gusses creusent encore le sillon gentil gars vs enfant terrible.

Ian vit dans un avenir rêvé. Il lui est impossible de vivre dans un présent en deça de ce qu'il pense mériter. Ian vit en avance. Il a bien failli passer à côté de son actrice s'il n'avait pas fait l'effort de revenir. Avec lui, c'est "je sors du resto, je t'invite, on couche" : tout se passe aussi simplement que dans une simultanéité pour le moins troublante. Pas de passé, pas le temps de construire sur la durée, ici ce qui importe c'est la capacité à emporter le morceau sur le champ. Et on repousse la réalité au lendemain.
Comme le personnage joué par Colin Farrell (le monde est petit) dans "Le nouveau monde" de Malick, Ian essaie de vivre contre le temps. il est l'homme sans passé, celui qui évacue les remords du meurtre en disant que demain est un autre jour et que la magnificience des promesses du présent justifie le pire.
Ce qui n'arrange rien, c'est qu'il est fou amoureux d'une actrice qui joue tous les soirs la même scène. Comme si elle pouvait lui offrir le pouvoir d'effacer le passé, de recommencer tous les soirs une nouvelle page blanche. Sauf que là où le Farrell du Nouveau monde était écrasé sous le poids du présent, Ian n'a pas de problème à s'engager puisque chaque nouveau jour est une remise à zéro. Les deux persos sont largués mais l'un en a conscience alors que l'autre est un petit arriviste connard.

Terry, lui, c'est l'inverse. Il vit dans la durée. Le zozo répare des vieilles voitures, supprime le poids des ans. Il est celui qui peut résister au temps. Même si comparé aux rêves de strass de son frère, il est condamné à la grisaillerie de sa vie de prolo. Terry a compris quelque chose relatif au temps qui se voit même dans sa dépendance au jeu : il a capté que quelquefois, le temps nous échappe et qu'on peut être porté par des  instants féconds : si je perds, c'est que le moment de gagner n'est pas venu. Une question de temps, pas de chance, ni d'intelligence.
Terry allume une cigarette au début du film. Dès lors, comme si tout le film se passait en un instant, il porte toujours la cigarette au bec. Le jeu des raccords est si troublant que ça pourrait être la même qui se consume lentement.

Sceptique devant le deal du tonton ripou, il n'acceptera que sous la pression de son frère. Et durant les longs préliminaires au meurtre, il est celui qui fait traîner la chose en longueur pour ne pas le faire. Après le meurtre, Terry trinquera d'ailleurs pour deux. Double ration de culpabilité pour ce gars là. Normal : alors que Ian n'a pas de passé, pas d'histoire, Terry vit tant dans la durée que la culpabilité devient insupportable. Jusqu'à le rendre dingue. Et nous avec.

Photo : Le nouveau monde de Terrence Malick

Le temps titille les grands

Parceque Woody Allen est un salaud. Un salaud génial mais un salaud quand même tant il se plaît à montrer dans le détail le calvaire aussi craint que prévisible de Colin Farrell. Prévisible parceque dès le début, on sait. On sait que tout celà ne peut pas se finir bien. Pas possible. Ainsi, au fur et mesure, le spectateur devient une Cassandre (comme la Cassandre de la guerre de Troie, qui prédisait des catastrophes et que personne n'écoutait jusqu'au jour où elle a eu raison et que tout le monde est mort : un truc comme Bayrou et la dette mais en plus beau).
Même si la comédie que le film aurait pu être se dessine en filigrane, un truc façon Ladykillers, avec des apprentis tueurs qui mettent dix plombes à essayer de tuer sans y arriver, "Le rêve de Cassandre" est un train qui roule méticuleusement sur ses rails. Les frères ont beau vouloir un bateau et rêver de naviguer sans rails, sans route, d'être libre, quoi, mais les films sont des trains (c'est d'ailleurs sur un balcon donnant sur des rails que les deux frérots décident du moyen de tuer).

Comme si le rythme du réalisateur n'était pas celui de ses personnages. Si loin, si proche du Coppola de L'homme sans âge, dernière merveille du barbu qui regarde son héros braver le temps jusqu'à s'identifier à lui et à sa quête impossible (en gros : expliquer les origines de l'homme). Amusant de voir que les tempes grises poussent deux maîtres aussi différents que justement vénérés à nous pondre des opus sur le temps.
Evidemmment, ici, point de Tim Roth super héros qui rajeunit en prenant la foudre. Juste des personnages qui subissent un dérèglement temporel. Même si ça et là, des tentatives de maîtrise, ou à défaut, de compréhension pointent le bout du nez : c'est le père qui rêve de ses deux fils gamins et innocents pendant que ceux-ci commettent l'irréparable, c'est la femme de Terry que son retard menstruel inquiète.

Le titre du film est donc à prendre contre ses personnages même. Prisonniers du rêve de Cassandre, ils sont victimes de la vengeance de Woody Allen (rappelons que Matchpoint marquait presque l'échec d'un créateur devant un personnage qui le dépassait par sa noirceur). Ici aussi, au détour d'une scène de meurtre que le réalisateur refuse délibérément de montrer (la caméra attend que ça se passe devant un buisson), l'armistice ne semble pas avoir été signé entre l'auteur et ses personnages. Reste la Tamise, le puits des turpitudes de personnages à l'ambition sans limite.

Photo : L'homme sans âge de Francis Ford Coppola

 

 

 

RN

Filmographie de Woody Allen (lien Imdb)