Psaume 23
Les derniers
jours du monde (2009) de Arnaud et Jean-Marie Larrieu


On connaît les mythologiques premiers jours du monde, racontés à travers les variations monothéistes. A l'autre bout de la narration, la fin des temps travaille également les religions avec l'apocalypse. On parle ici d'un genre littéraire symbolique et mystique, particulièrement actif dans l'ancien testament et portant sur les fins ultimes de l'homme. Un drôle de moment, totalement excité, exalté, étrangement teinté d'un grand éclat de lumière blanche (rose, ça le fait moins) avant la chute finale. Dans le big bazar, l'apocalypse signifie un dévoilement, une révélation ou pour le dire plus cash… une mise à nue de l'humanité.

Les frères Larrieu jouent sur le même terrain, mais version super coquinou. Même si c'est pas l'Apocalypto filmé par saint Gibson, ça commence avec un titre à consonance religieuse et s'achève sur des héros totalement à poil dans les rues de Paris. Visiblement, les réalisateurs s'amusent avec une apocalypse programmée demain matin, devant son Ricoré tout chaud, quand Fogiel fait le sympa sur Europe 1. Une anticipation façon Farenheit 51 (Truffaut) pour l'Europe touch et mixé avec Le Fils de l'Homme (Cuaron) pour le road movie.

En tous cas, voilà une ola olé olé pour un sujet traditionnellement sombre. Car jeunes gens, c'est le retour de la grande énergie au milieu du désespoir. Finie la pose victime, terminée les gémissements, à la corbeille la complainte. Dans le trou noir nazi (Inglorious Basterds) ou comme ici dans la chute finale d'une humanité perdue, la vie donne un beau coup de rein. Ouep, c'est le sursaut invraisemblable contre le destin pour gifler une vérité cinéma à la gueule du monde totalement épuisé. Si la claque tarantinesque réanime une période historique au bout du rouleau, les frères Larrieux caressent nos craintes contemporaines et érotisent notre souffle trop court.

Photo : Inglorious Basterds de Quentin Tarantino

Old joy n'est pas le nom d'un parfum

C'est le truc du moment : le retour de joie en pleine crise. Même BMW relève ses manches à chemises blanches. Tout y est : la winne, la voix religieuse, la technologie au service d'une humanité rédemptée, le monde créé en deux coups de cuillère à pot et le signal sonore final… comme d'hab, pour préciser les coucougnettes métallisées du dieu testostérone. C'est cool, on va partout, on remonte le temps, on est artistes mais gâfe, faut pas le chauffer le mec là-haut !

Voilà, c'est peut-être Cloverfield à tous les étages, c'est mal barré pour demain, l'humanité se sent potentiellement responsable de sa possible perte, mais putain… on s'est jamais senti aussi bien ! Même Woody Allen (Whatever Works) danse sur le Titanic New Yorkais avec joie de vivre et tout et tout et tous ces zozos, comme inspirés par un Soyez Sympa, Rembobinez planétaire, puisent dans le cinéma un fil parfois perdu du vue : raconter une histoire à l'abri des regards. C'est-à-dire reprendre la puissance merveilleuse de la projection des frères Lumière, créer un moment à côté du monde et injecter, l'air de rien, précisément de ce monde dans nos mirettes. Entre temps, le plat s'est transformé, amélioré, idéalisé, questionné, douté, goûté. Et comme nous sommes protégés du réel dans la salle de ciné, nous voilà sans défense, prêts à voir et entendre, à dire oui quand on se met normalement en boule. L'illusion salvatrice recharge les batteries. Le ciné cool nous pousse sur un chemin roboratif, invite à vite sortir de la salle, faire enfin la fête au monde.

Faut juste des bons cinéastes. Faut juste le désir.

Les Larrieu comme Tarantino ou Woody puisent profond dans le cinéma pour booster cette énergie. C'est pourquoi leurs films baignent dans un bain référentiel incroyable. Inglorious Basterds reprend nombre de genres cinématographiques pour construire sa contre histoire et Les Derniers Jours du Monde construit un château dans lequel on fête le ciné. Comme le dit Arnaud Larrieu : "Il y a   Jean Cocteau , avec le cérémonial d'accueil fait à Robinson ;   Demy , à cause de la grande robe Lacroix portée par   Sabine Azéma ; les films de   Brisseau   ;   Eyes Wide Shut   en version désargentée ; Renoir   pour la scène de la cuisine, à la fin. Le château, c'est la maison du cinéma." C'est pas une liste pour faire style mais du carburant à mise en scène.

Faut-il préciser à quel point Gondry en rembobinant une vie de quartier en 2008 nous a fait du bien… et bien avant tout le monde ?

Objet du désir

Les Derniers Jours du Monde racontent tout ça et invente, au passage, un truc vraiment cool : le titre-pitch. Voilà un road movie traversant la France, avec passages éclair en Asie ou Canada, pour raconter les ultimes instants d'une humanité niquée par sa propre défaite : virus, pollutions, guerres diverses et variées. Un condensé des mauvaises nouvelles floues, cette fois concrétisées par quelques phénomènes visuels comme une sublime pluie de cendres sur Biarritz ou des explosions soudaines en centre ville. Et visiblement, pas de Roselyne pour rouler des yeux à la télé et gérer le général bazar.

C'est la merrrde ! Et que fait Robinson Laborde (Mathieu Amalric) ? Le garçon largue sa famille pour (re)trouver une jeune femme sublime, singulièrement androgyne, comme une synthèse humaine et sexuelle rêvée. Ses coups de cœur correspondent aux explosions urbaines. Ses doutes aux pluies. Ses désirs à des corps niqués. Entre ses humeurs et le monde, une conversation s'instaure, entièrement incarnée par une mise en scène au diapason.

Mais le plus incroyable réside probablement dans l'étrange rapport au désir entretenu par le héros. Contrairement à pas mal de résumés lus ici ou là, Robinson ne court pas après un fantasme mais subit, au contraire, une avalanche invraisemblable de sollicitations féminines.

lol

Vous sentez le truc génial ? C'est la fin du monde et le garçon a des gonzesses partout autour du ventre.

lol

Et ben c'est dôle, mais pas tant. Avant grâce et bonheur, avant le repos sur les herbes fraiches, le zozo dit oui pour revoir sa fille, dit oui au sexe avec son ex, une quinqua complètement larguée, une partouze, un vieux pote gay, une jeune femme suicidaire... A chaque fois, Robinson goûte la coupe débordante. C'est cool et pourtant… au final, détourne d'un geste les nombreuses sollicitations et reprend la route. Car voilà, les Larrieu sont des moralistes comme Montaigne ou La Fontaine. Deux heures de gambades pour toucher la vraie quête. C'est-à-dire trouver et vivre son véritable désir. Final inouïe pour ne plus manquer de rien. Alors, enfin comblé, traverser les ravins de la mort dans un n'ayez pas peur sensuel. L'ultime éclat.

Avant le bouquet final, Les Derniers Jours du Monde fait son road movie en déjouant sans cesse l'épuisement, la grande crainte des frères Larrieu. Soit le mouvement pour paradoxalement sentir le sel délicieux de l'attente et la contemplation. Un génial paradoxe déjà au cœur du Voyage dans les Pyrénées ou dans la synthèse du faux choix entre Peindre et Faire l'Amour. Et toujours ce goût des titres pitch.

Un psaume de vent

Cette quête, sous forme de voyage poreux entre le monde et les sensations intimes, prend la forme d'une fuite en avant des corps avec, lentement, une véritable mise en mouvement des cœurs en passant cette fois par la contemplation. Les personnages, enfin à l'arrêt, découvrent le paysage animé. Aussi bien le vrai, à l'extérieur comme celui des esprits incarnés, sensuels. Les corps vibrent en fin avec le monde touchant à sa fin. Et ça change tout. Et ça devient lumière, mouvement, cinéma.

Thierry Arbogast, génial chef op pour les frères Larrieu, est passé il y a quelques années par une formidable expérience cinéma : la mise en image du dernier film de Joris Ivens (Une histoire de Vent).

Le vieux cinéaste, à moitié mourant, embarque sa femme et son caméraman à travers le monde pour filmer… le vent. Le pépère s'installe sur une chaise à porteurs (ouep !) et navigue dans les endroits escarpés, par de là les montagnes et déserts avec un casque sur les oreilles et une perche avec micro sensible pour multiplier les expériences sonores. Une Histoire de Vent fabrique un road movie assis, avec au bout du bout la quête de l'invisible, filmée toutes sensibilités dehors.

Comme le Phénomène de M. Night Shayamalan ou le Blow Out de Brian de Palma, les zozos se lancent dans une aventure improbable, aux frontières brouillées entre la vie et la mort, le geste et l'arrêt, la métaphysique et l'action, l'expérimental et l'aventure, le dehors et le dedans, la contemplation et l'action.

En somme, des invraisemblables déclarations d'amour au monde et au cinéma. Un traversée partagée par les spectateurs assis, prêts pour l'aventure dans la salle de projection, mais poussés par l'élan nécessaire pour ouvrir joyeusement la porte de sortie. Faire le grand saut dans le réel.

Un truc beau comme une prière poétique, chantée à certaines heures, raccord avec le temps qu'il fait. Le psaume 23, par exemple, interprété par un Daniel Darc au sommet. Un rêve de B.O. pour Les Derniers Jours du Monde.

Photo : Une histoire de vent de Joris Ivens

 

 

DS

Filmographie de Arnaud Larrieu (lien Imdb)
Filmographie de Jean-Marie Larrieu (lien Imdb)