Révélation
Les gens de Dublin
(1987) de John Huston

Comme d'hab, c'est encore Psychose.

Hitchcock filme son héroïne le long d'un mur en deux scènes distinctes et consécutives. Dans la première, l'ombre précède Marion Crane. Au plan suivant, la même ombre passe derrière. La miss passe une frontière sans le savoir. A cet instant précis, Psychose bascule dans la catastrophe.

L'ombre des héros

L'héroïne est déjà morte et ce, bien avant la fameuse scène de la douche. Son arrivée au fatal motel se transforme en chambre d'exécution. Le destin semble exclusivement poussé par la culpabilité, les éléments naturels (pluie et nuit) et une faute d'inattention : la sortie vers une ancienne route. Hitch le sait, dérouler le papier à musique d'une fatalité ne nécessite pas un développement éternel. Au contraire, il concentre l'abattoir dans la première moitié du film puis ouvre les portes sur une étrange enquête familiale.

C'est donc Hitch émoustillé avec sa danse des ombres, encore chopé en flagrant délit de génie… sur une pauvre tapisserie. Ici, sans rameuter l'expressionisme allemand pour l'éclairage hyper puissant. Sans baroque pour charger la mule. Juste une mise en scène à la discrétion du spectateur, inconsciemment sensible au bazar subtil.

Le zozo suggère une tragédie par couches mystérieuses dont on guette les signes : une chambre aux rideaux tirés après l'amour dans Phoenix (Arizona) surexposé, un corps noir derrière une fenêtre gothique, les Ray Ban impénétrables d'un policier, une cave ténébreuse, un obscur marais avale tout, une droguerie avec ses produits spectraux et même une lampe 5 000 watts étrangement impuissante pour évacuer une tête de mort incrustée sur la tronche de Norman Bates.

C'est l'échec de la vérité. L'explication finale, même sous lumières policières et psychanalytiques, ne révèle rien. Sauf la mort au travail. Insondable.

D'une certaine manière, on pourrait voir Psychose comme une tentative de lumière (artificielle) pour évacuer les zones d'ombres incrustées dans la ville, sur les visages, dans les âmes. Revoir la pluie tâcher les joues de Marion Crane en voiture et douter de l'efficacité des essuies glaces trop faibles. S'inquiéter des gestes de sa main pour se protéger des phares imposés par les voitures à contre sens. Ombre et lumière partagent le même mystère. La persistance rétinienne, source de plaisir pour le voyeur, n'y change rien. Voir reste pulsionnel. Relais direct avec l'inconscient. Sans passer par la case raison.

A tel point, la grande scène de meurtre sous la douche frise le white cube lisse, propre, clinique pour finir dans le trou infini d'une baignoire puis d'une pupille dilatée mais morte.

Le jour recèle ses mystères. On allume les lumières pour se rassurer. N'empêche, les ombres dansent. Comme The Dead, titre original des Gens de Dublin de John Huston.

Photo : Psychose d'Alfred Hitchcock

Les désaxés

Janvier 1904, James Joyce raconte un réveillon chez les vieilles sœurs Morkan dans une Irlande mythique. Elles reçoivent une poignée de convives pour un repas fastueux, mais labouré par le temps, les habitudes et l'affabilité d'une société hyper codifiée. Chaque année, c'est le même rituel, les mêmes inquiétudes, les mêmes discussions sur le temps passé. Et l'on cause musique, opéra, chanteurs, dans un bain gentiment convenu, avec juste ce qu'il faut d'hypocrisie pour faire tourner la vieille boutique. Tout est éclairé dans le premier acte.

Deuxième mouvement, Gretta Conroy (Angelica Huston, sublime), quasi muette pendant la première partie, rentre à l'hôtel avec son mari dans un Dublin sombre et glacé. C'est l'heure des fantômes rendus à leur propre réalité. Sur un mur gris, les ombres du couple ne dansent plus. Le temps d'un aveu, un souvenir en fuite réapparait et les corps se figent dans une voix off sur les dernières images tournées par le cinéaste au bout du rouleau (85 ans). 

Neige, nuit et la rencontre des morts et vivants. Probablement l'un des plus beaux finals de l'histoire du cinéma.

Comme Hitch, Huston soigne ses spectres. Les ombres glissent sur une tapisserie dont rien, pas même l'éclairage, n'effacent les traces. Au contraire, s'agit de les entendre, les voir, les accompagner outre tombe dans un cinéma fantastique, frontal, direct. Comme Les Désaxés, en plein cœur du désert, tentant de dominer les chevaux sauvages. Une errance entre deux mondes, sous mélancolie d'une vie précédente un rien foirée, à la recherche d'un second souffle glacé.

Filmer cette étrangeté passe par la mise en scène hyper chiadée, quasi invisible. Sans frou frou caméra. Seulement une photo disponible aux ombres pour suivre les mouvements des corps soudain séparés de leurs doubles noirs. Cette schizo lumineuse nécessite non pas les grands mouvements "extérieurs" d'un chef op fier de ses diplômes, mais bien la disponibilité à autre chose. Une écoute. Un désir de mettre en scène les flux musicaux.

Entre Les Gens de Dublin et les Désaxés, la rétine tourne autour du point aveugle pour se consacrer à autre chose : la musique.

Aux commandes sonores des deux chefs d'œuvre, on trouve Alex North. Un vieux de la vieille inspiré par les musiques anciennes pour incarner cette étrange affaire. Le zozo pique dans le folklore. Aussi bien américain pour la chevauchée dépressive de Marylin Monroe comme dans l'Irlande profonde pour Angelica Huston. La harpe finale, instrument céleste par définition, nique tout sur son passage. Quelques notes, disponibles à la neige et aux dernières images nocturnes sur les paysages irlandais positionnent, au final, la caméra du point de vue des fantômes.

Dans les Gens de Dublin, Huston crevant en direct sur le plateau, donne les ordres à son équipe et invente une image capable, avec un temps d'avance sur sa propre vie, de filmer du côté des morts. Les ombres sur la tapisserie sautent la frontière et emportent avec elles la caméra dans l'inimaginable.

Le vieux cinéaste, conscient de l'enjeu, mêle musique, ombres et lumières, et plonge son film dans le mystère sans jamais le crever. Dans une ultime interview, il raconte. On l'écoute : "Ce n'est pas une question de style selon le concept conventionnel, cependant l'œuvre a sa propre inspiration et sa propre thèse ; c'est précisément au moment où l'on est à peine entré dans l'esprit de l'œuvre que l'on est arrivé à la fin, avec toute sa charge de significations. Quand nous sommes à la fin et que l'on écoute les mots de Gabriel, on s'aperçoit que l'on y est arrivé sans tergiversations et que ce qu'il dit est également valable pour nous : la révélation est une auto découverte, non seulement pour lui, mais aussi pour nous-mêmes.  

Photo : Les désaxés de John Huston

 

 

 

DS

Filmographie de John Huston (lien Imdb)