Twilight zone
Les herbes fol
les (2009) d'Alain Resnais


Parce que puritains dans le "j'embrasse pas", les vampires invités dans la série Twilight transpirent le sexe à mort. L'opus 1 suggère un hymne érotique toute en langueur, patience, effleurements pour des corps en manque d'étreintes. Autant dire, une usine à projections sentimentales, des barriques d'eaux roses et en cadeau, un coffret spécial parfum pour les fêtes.

Parler, causer, dire, se faire entendre, frotter les mots quand la pression sexuelle ne trouve pas sa réalisation, tout ça fabrique des chimères dans la forêt. C'est à dire des incarnations surpuissantes, générées par ces tensions amoureuses sans issues.

Ainsi, Twilight file tout droit vers le dark avec sa cocotte minute à l'étanchéité douteuse. Baiser ? Pas baiser ? Entre les deux hypothèses, ça grouille en possibles. Les nœuds narratifs s'enfilent comme les perles, les zozos se musclent avec les épisodes, le fantastique bouffe un peu chaque épisode. A ce petit jeu, on attend le numéro 3 pour vérifier et les mecs sortent le "tuning bâton", attirés par le trou noir d'une relation impossible.

Pour Noel ? Encore une idée cadeau avec un abonnement dans un club de muscu.

Photo : Twilight - chapitre 1 : Fascination de Catherine Hardwicke

En pleine forme

Ce jeu entre désir en friche et corps gonflés aux hormones questionne la place de l'autre dans le monde. Un sujet romantique par excellence qui occupe un garçon comme Alain Resnais depuis le début de sa carrière. Comment filmer ces causeries ? Comment enregistrer ces zozos en recherche d'espaces pour se réaliser ? Sur quel sol se poser ? Quelles sont les frontières entre les mondes rêvés et réels ?

Nous voilà sur un terrain non seulement moral, mais si on balance la sauce on pourrait dire éthique. Car placer sa caméra signifie rechercher des traces, des preuves de mondes fragiles magnifiquement générés par les sentiments amoureux. Comme les héros de Cœurs s'influencent sans le savoir («  Et ainsi, le mouvement d'un personnage peut bouleverser le destin d'un autre sans pour autant le connaître, voire même le rencontrer » dixit le dossier de presse), en passant par Providence avec ses allers retours entre les textes d'un écrivain et son entourage proche. Tout converge pour se demander où et comment se faire une place.

Mais le sujet reste à prendre avec des pincettes, car susceptible de virer rapido vers le grave. Du coup, le pépère Nouvelle Vague pose systématiquement une résistance à la chimère quand Twilight, au contraire, cherche l'adhésion à tous prix. C'est comme ça avec Resnais, les univers parallèles se donnent rarement cash. En éternel étudiant accro à la littérature, le zozo bosse la grammaire, la langue, la mise en scène fantastique pour objectiver les mondes visibles et invisibles. C'est la promotion artisanale des filtres entre le réel et la fiction. Soit une manière d'introduire un drôle de doute par les jeux de formes. Un décalage avec nos habitudes langagières pour déployer une résistance nécessaire.

Un coup la BD (Smoking / No Smoking), l'opérette (Pas sur la bouche), la variété (On connaît la chanson) ou plus loin dans le temps, les dialogues intérieurs avec Hiroshima mon amour. En gros, la langue désobéit aux règles en vigueur avec l'intrusion de codes artistiques populaires.

Cette fois, Les Herbes Folles pousse une forme « cinéma » dans sa narration. Autant dire un filtre d'amour à prendre comme enchantement magique sauce Twilight, mais aussi une mise à l'épreuve pour les personnages et les spectateurs. Comment se faire une place dans tous ces mondes paradoxaux ?

Lola cinéma

Ca commence par un récit mené voix off dans le texte. Edouard Baer se colle aux manettes invisibles, commente l'histoire et stoppe l'image sur un sac à main en vol plané quelque part vers le Palais Royal. On regarde, on y revient, on hésite, on digresse, on Blow Up en mode mot à mot. D'une certaine manière, l'acteur fait son littéraire, cherche la bonne phrase et du coup, freine le flux cinéma. La langueur et les arabesques langagières nous invitent dans une drôle d'histoire, mais paradoxalement figent le film sur pause. Soit l'inverse d'une image mouvement. Peut-être même l'opposé du rêve entrepris inconsciemment par les héros des Herbes Folles.

Par bonheur, Edouard Bear n'est pas Fabrice Luchini qui n'est pas Philippe Noiret en vieux français. Le dandy cool préfère la grosse vanne à l'ampoule théâtrale. Les circonvulsions littéraires lancent des péripéties hésitantes, des blagues vers un imaginaire mal foutu, une lutte intestine contre le film pour niquer des personnages mal barrés. Dés les premières secondes, le cœur bat avec un suspens à l'issue incertaine : comment le ciné va-t-il couler dans les artères un peu trop bouchés par les mots ? Comment les personnages vont-ils sortir de ces tiraillements ?

Si le ciné roucoulait tranquillement, si la voix off s'écrasait une seconde, ça devrait faire shabadada entre une femme subitement sans sac à main et un homme retrouvant celui-ci dans la rue. Avant même la moindre rencontre, Georges tombe raide dingue amoureux d'un fantasme. Faut dire, un soupçon de psychose pèse sur le zozo malgré les apparences d'une vie sociale hyper banale. De l'autre côté, Marguerite a tiré un trait sur la romance dans sa Smart coupée. Subsiste sa chevelure ébouriffée, signe d'un désir plus grand encore, même si coince-coince dans un cabinet dentaire où putain, ça fait mal.

Mais Resnais entame sa drôle de guerre avec les jeux de mots. Edouard Baer, c'est l'écuyer de Lola Montes (Max Ophuls). Un meneur de jeu dans un cirque pour un spectacle total, au final cynique par son style. Il prend son affaire avec humour, mais pense à la recette et aux nombre de spectateurs. Il commente, ajuste sans cesse, ne croit pas à l'histoire, redresse le tir, perçoit l'affaire avec distance. Il fait style, fait rire, nous attrape par une presque condescendance. Il tend une main glaciale pour mieux laisser tomber Lola dans le vide. Il sait terriblement.

Dernière séquence du chef d'œuvre signé Ophuls, l'héroïne en recherche de romanesque tient à peine debout sur son trapèze, épuisée, tourbillonnée, fatiguée par sa vie mise en scène dans un cirque. Revenue dans le réel du spectacle, la Britney Spears 50's hésite à sauter. Le public en veut encore ? La foule scande ? De l'amour ? Du sexe ? Elle se jette dans le vide. Plus mot pour la rattraper. Roulement de tambour. La chute.

Pendant ce temps, la voix off se tait et compte les biftons hors champ. Fin de l'histoire.

Resnais reprend le circus de l'amour en spectacle, mais à sa manière. Cette fois, les amoureux planent dans un monomoteur. Loin des mots du narrateur soudain étouffé par une envolée cinéma. Marguerite tient les commandes de l'appareil, regarde les couilles de Georges avec sa braguette mal fermée et c'est le retour brutal sur terre. Edouard Bear nous avait prévenus. Il revient pour le mot de la fin.

Un dernier mot bousculé par une séquence magistrale au coeur du film. Par bonheur, Resnais chante son amour du métier, aussi bien comme réalisateur et spectateur. Il filme la rencontre des deux héros devant une salle de quartier. La dernière séance sent bon les 50's, la musique de Mark Snow (X-Files) décolle vers les grands sentiments et raccorde les corps enfin enlacés dans une aérogare fantastique.

Un instant, le cinéma renverse les mots du monde. La Twilight zone est ouverte.

Photo : Lola Montes de Max Ophuls

 

 

DS

Filmographie d'Alain Resnais (lien Imdb)