Disparition
Les infiltrés (2007) de Martin Scorsese


"Nous ne voulons pas de films faux, polis, bien tenus – nous les préférons crus, mal polis, mais vivants ; nous ne voulons pas de films à l’eau de rose – nous les voulons de la couleur du sang".
The new american cinema group – 28 septembre 1960

"Dans mon premier film, il n’y a pas un plan qui ait été conçu pour un raccord final".
Scorsese par Scorsese - 1989

Qui se souvient des histoires de Marty ? Qui peut faire le topo de "Casino" ? "A tombeau ouvert" ? Qui se sent de raconter "Le temps de l’innocence" ? Les circonvolutions d’"After hours" ? L’épuisement de "Mean street" ?

Les films de Scorsese résistent au pitch. Fatiguent le scénario. Produisent l’oubli chez le spectateur car crépusculaires par excellence. Un cinéma projeté dans la nuit, en rêve ou cauchemar, avec sortie de salle au petit matin. Impossible de siffloter l’air entendu. Le goût persiste, sans trame précise. Faut dire, Marty travaille l’arrache au contemporain. Son fond de commerce reste profondément nostalgique. Comme un panthéon intime figé en arrière boutique. Erigé volontairement en monument. Pas tant par prétention (quoique), mais pour faire revivre quelques époques bénies : son enfance little italienne.
Une énorme madeleine, à la fois douce et violente. Un os perso fourré à l’histoire des Etats-Unis ("Gangs of New York" était cash sur ce plan). A la fois une réactivation de la jeunesse à pépère et la naissance d’une nation. Un projet dingue, intégrant sa propre finitude. Résultat, ses films se terminent mal. Les fantômes apparaissent puis disparaissent. La narration sert de trame mais passe à travers les séquences comme les esprits à travers les murs. Une belle résistance aux pitchs. Une fabrique à oublis.

Monté, pas burné

Pourtant ici, l’os est de choix : le fils spirituel d’un chef de gang made in Boston passe le concours de super flics et renseigne la pègre. Parallèlement, un jeune gars aux casseroles trop lourdes pour faire carrière dans la police, infiltre le milieu et balance ses infos au commissariat du coin. A chercher maladroitement une place dans le monde, Damon et Di Caprio restent sous l’influence de pères mal foutus.
Un projet suicidaire en somme, où règnent doutes, erreurs, mensonges et manipulations. Aucun sentiment en vue, sauf une vague vie amoureuse en forme de mascarade pour l’un, et une misérable dépendance paternelle pour les deux. Au centre, une tension motrice. Un appel à exister génialement mis en scène dans la belle et longue ouverture du film (montage parallèle façon Amicalement votre super noir). The departed creuse un manque. File une spirale descendante vers la mort. Suit les tentatives de survies comme autant d’impossibles tragiques. On est bien peu de chose, dit mon amie la rose (Françoise Hardy).
Une constante lucidité sur l’absurdité de la situation colle aux garçons. Ben oui, la hiérarchie paternelle les utilise et roule pour son propre compte. D’un côté papa mafia (Jack Nicholson, acteur comique depuis Shining) a toujours le jus d’une vieille bête expérimentée mais fonce droit dans le mur et papa flic (Martin Sheen) use la corde de son indic jusqu’au bout pour terminer sa course dans le néant. Bidons pleins, cœur léger disait la grand-mère d’un aviateur prudent. Bidons vides, cœur martyr précise Scorsese, plus jeune que jamais. Les garçons partent à vide. Les pères indignes tuent leurs enfants par intérêt perso. L’enfance échoue sur un invraisemblable déluge de violence. Les corps adolescents paradent trop pour être honnêtes. Trop dans la preuve. En carapace. Sans kilomètres au compteur. L’innocence chute libre.

Le montage semble la seule écriture ostensible du film. Une post production à prendre au pied de la lettre. Un après coup déjà trop tard, mais essentiel. Une manière de lutter contre le destin en plantant l’action hors champ. Serrer les personnages. Revenir sur leurs peurs. Des retours aux corps comme des incises dans le tragique.

Des respirations au couteau. Recadrer les visages, malgré tout. Recentrer la décomposition des corps, malgré tout. Résister aux scènes, malgré tout. Réduire la pente naturelle. Freiner le tourbillon. Regarder les garçons en face, c’est bien la moindre des choses.
"Les infiltrés" court après ses acteurs. Les rattrape malgré eux. Les aime pour ce qu’ils sont. Tente un sauvetage impossible. Dresse des butées. Ecarte la violence d’un coup de ciseau violent. Une lutte à armes presque égales entre l’histoire (remake) et la volonté du réalisateur. Résultat, la narration s’épuise à force de ruptures, mais ne cède pas. Les faits se diluent dans un assemblage d’impressions. Une évaporation sur la longueur, comme l’explosion ralentie de la voiture concentrée en ouverture de "Casino".


Casino de Martin Scorsese

Tir à vu

Bizarrement, un interdit exotique se dresse entre les deux personnages : se voir. C’est comme dans les mythes, le regard signe l’arrêt de mort. Surtout ne pas tomber sur l’autre. Refuser sa part maudite. Un truc de frères ennemis. Presque incestueux, tellement il faut se protéger du regard de l’autre. Cette règle induite sera la seule à tenir le coup. A subsister sur la longueur. A être transgressée. A porter à conséquences. Le reste du quartier (du monde) peut bien tourner n’importe comment, à la manière d’une jungle, survit ce point de repère, lui aussi volé en éclat.

L’air de rien, peut-être une singulière histoire de comédiens. Di Caprio tout droit sorti d’un cinéma pop et classe (Cameron ou Spielberg) contre son double arty, Damon directement issu de l’école Van Sant. Deux jolies touches sur le piano Scorsese. Une première dont on demande sans cesse de faire ses preuves (Di Caprio trop jeune, trop lisse, trop minette). Une seconde qui se la pète, cherche le box office et le tampon auteur sur le front. Une affaire de carrière en somme (le nœud du film), dévorée par la recherche d’un papa malgré le petit rat à la fin devant le dôme du parlement (ça ferait un joli studio tient !).


La nuit du chasseur de Charles Laughton

Kids

A courir après papa, "Les infiltrés" devient un vrai beau film de gosses adulte, au sens de "La nuit du chasseur". Les terreurs sont épouvantables. Ogres et quotidiens partagent le même espace avec évidence. L’affaire est prise avec sérieux. Sans échappatoire. Sans humour. Sans second degré (c’est pour les grands qui n’y croient plus).Une enfance de l’art ultra concentrée. Nostalgique. Les traces de little Italy prise dans les filets d’une mythologie bigger than life.
Alors oui, le sang et le temps coulent entre les doigts. Les vies s’arrêtent à l’aube et l’oubli fait déjà son travail. Le scénario s’efface en même temps qu’il se réalise car ces moments sont rares, fragiles, pas faits pour durer... sauf à revoir le film encore et encore. Qu’est-ce qui s’est passé ? De quoi ça parle ? On hésite. On a perdu quelque chose en route. Quoi au juste ? On sort de la salle de cinéma. On fouille dans ses poches. Désespérément vides.

 

 

 

DS

Filmographie de Martin Scorsese (lien Imdb)