Trente glorieuses mais dépression
Quand un homme revient de la guerre d'Algérie, il n'est plus le même.
Dans ces années soixante colorées chantantes et protectrices, il suffit de mettre le nez dans le charnier colonial et d'en revenir en un seul morceau pour que tout ait foutu le camp. Plus de patrie accueillante, plus de Général indiscutablement bienveillant, plus de certitudes. Récemment, Richet nous montrait un Mesrine pétant un cable entre deux gégènes sur des fellagas, revenu si tordu à Paris qu'il courait après toutes les conneries à faire jusqu'à devenir l'ennemi public numéro un. Niveau bousillage de consciences, l'Algérie, c'est un peu notre Vietnam.
Pour Guy, c'est pareil. A son retour du régiment, le ciel lui tombe sur la tête. Sa bien-aimée, Geneviève (Catherine Deneuve), ne l'a pas attendu malgré leur amour fou et le petit qu'elle portait. Elle s'est remariée avec un riche diamantaire, Monsieur Cassart. Son amour était tout, il ne lui reste plus rien. Ne pouvant s'expliquer l'infidélité de sa Geneviève, le voilà qui écume les bars. Comme Le beau Serge, voici no
tre héros sans repères, jamais contre un petit déj au rouge. Tel Gérard Blain, le voici qui hante les lieux de son bonheur passé.
Comme dans le premier Chabrol, et heureusement pour lui, Guy finira par trouver son Brialy. C'est Madeleine, l'infirmière de sa tante. Moins évangélisatrice que le héros du Beau Serge, mais tout aussi christique, elle va essayer de guérir Guy par son amour. C'est qu'il y a urgence : Guiton touche le fond. Il couche avec une pute, Jenny. Il lui plait alors elle lui donne son vrai nom : Geneviève. Comme l'autre, celle qu'il a aimé à la folie et qui a porté son bébé. Guy est dans une impasse totale, tout le ramène à l'absurdité de son malheur. Parcequ'avant d'être une loque, Guy était heureux. Avant de partir au régiment, en Algérie, il vivait le parfait amour avec Geneviève. La déception amoureuse s'accompagne de la perte d'illusions : en l'Amour mais aussi en une patrie qui lave son linge sale colonial au soleil. Deneuve n'avait pas encore donné son profil à Marianne mais c'est comme si c'était fait.
C'est que l'amour de Guy et Geneviève, c'était du lourd. Un truc magnifique, avec juste ce qu'il faut d'interdit pour alimenter le romanesque. Maman Geneviève, une veuve si protectrice qu'elle vend des parapluies, trouve en effet cette union pas bien sérieuse. Tout est là pour faire de Guy et sa blonde les héros d'une idylle assez contrariée pour se la péter Shakespeare. Surtout qu'à l'époque, Guy chantait.
Photo : Le beau Serge de Claude Chabrol
En chanté mais cruel
C'était un mécano. Celui qu'on va voir quand notre moteur ne roucoule plus bien. Un as de la clé de 12 et du cric qui délivre votre Chrysler de son cliquetis comme on accorde un piano. Ca tombe bien : ici tout est chanté.
Quand Demy se met à la comédie musicale, il se la joue hardcore. Pas un seul dialogue n'est dit, tout est en musique. Forcément, au début, ça choque un peu. Imaginez les personnages chanter qu'ils ont mal au pied ou qu'ils vont à l'opéra.
Demy a beau être un génie, c'est un petit malin qui nous met la tête dans un monde où tout est réglé comme dans du papier à musique, contrairement à la vraie vie. Alors il nous faut quelques minutes pour ne plus trouver ça con. Comme si on respirait autre chose que l'air profane de la réalité et que nos petits poumons nous faisaient tousser. Le SAS de décompression, le moment où on bascule définitivement, c'est la scène de l'annonce du départ de Guy pour le régiment. Première chanson complète en plus d'être archi-connue, la "chanson des parapluies" fait basculer le film dans la tragédie. Dès lors, le spectateur sait qu'il est dans un opéra, avec ses trois actes et ses mouvements. Il ne tousse plus, il respire enfin un air devenu viable. Mais manque de pot, c'est là qu'on se commence à pleurer.
C'est normal, ça fonctionne comme un accélérateur à particule et trè
s vite, par les mélodies, on partage les émotions des personnages plus que dans un film classique. Disons que ça ne rentre plus uniquement par le biais des mots. Et on guette le retour de telle ou telle chanson. C'est précisément avec cet aspect de la comédie musicale que Demy et son musicien Michel Legrand vont jouer. Les personnages chantent parceque tout est éphémère et semblent courir après un refrain.
Quelquefois, ils ne choisissent pas d'être assaillis par tel ou tel air imprégnant des lieux. La nostalgie les rattrape dans leur jeunesse. L'idée sera reprise par un Wong Kar Waï toujours prêt à lancer le déchirant thème de In the mood for love dès que son héros se souviendra de son amour avec la voisine. Avec le même effet lacrymal pour le spectateur, d'ailleurs.
Alors forcément, quand ça ne tourne plus rond pour Guy, il n'arrive plus à chanter. Laché par sa chérie, il n'arrive plus à s'intégrer au projet du film et donc à être en rythme. C'est l'épisode de la loque humaine (oui, presque comme la chanson de Téléphone).
Photo : In the mood for love de Wong Kar Waï
Ils ne savent pas qu'ils chantent
Les personnages des parapluies ont en commun de ne pas savoir qu'ils chantent. C'est juste que leur mode d'expression nous arrive en musique comme s'il fallait absolument remplir le silence et donc le vide. Le personnage de Roland Cassart, pygmalion d'une Deneuve en manque de garanties dans la vie, est ainsi un homme triste, déçu par une Lola aimée en vain et dont il ne garde que, lors d'un flashback hallucinant, le vide d'une gallerie abritant un atelier de danse éteint. Cassart attendait Geneviève pour réenchanter sa morne vie. Remplir cette absence mortifère. Jusqu'à, en chantant son nom sur son habituel ton monocorde, lui donner des aspects libératoires : Geneviève, Je-ne-vie que pour elle. Ou comment la chanson décuple la psychologie des personnages tout en ajoutant, finalement, un aspect anxyogène à leurs tragédies.
C'est toute la nuance avec d'autres comédies musicales : ici les personnages ne s'entendent pas chanter (lors de la scène des adieux entre Guy et Geneviève, dans le café de la gare, un marin fume des clopes tranquillement à une autre table, ignorant tout de la tragédie qui éclate). Et ça explique la première demi heure, accumlant les convenances en chanson. Les héros du film ne chantent pas parcequ'ils sont gais ou parcequ'ils proclament quelque chose : leurs sentiments nous parviennent en chanson, à leur insu.
Parcequ'ils vivent tous la même tragédie, celle des illusions perdues. Ils sont tous les voix d'une musique qui résonne depuis toujours. Geneviève se voyait dans un roman fleur bleue mais elle cède aux pressions de sa mère et surtout expérimente l'absence de l'être aimé. Guy croyait en l'amour mais s'est bien fait niquer. La mère de Geneviève est une veuve ayant perdu tout espoir de bonheur au profit d'un pragmatisme cruel. Maintenant elle vend des parapluies pour se protéger de la vie. Ses dernières illusions ? Avoir en rayon des parapluies de couleur alors que c'est toujours un parapluie noir qu'elle vend. Et Cassart veut sagement se caser après avoir laissé trop de plumes dans son idylle avec Lola. Reste Madeleine, amoureuse transie qui regarde en silence son Guy lentement tomber. Elle le ramassera sans illusion sur ses sentiments pour Geneviève, amour originel indélébile.
Tous ont dû abandonner leurs idéaux en amour. Jusqu'à cette scène finale, retrouvailles entre Geneviève et Guy, tous deux mariés de leur côté avec enfants, dans la station service de Guy. De longs regards, on ne sait pas trop quoi chanter, quand un pompiste arrive et demande si Geneviève veut, pour son plein, du super ou de l'ordinaire. Un question résumant de manière anodine la condition des personnages : où en êtes vous par rapport à l'idée que vous vous faisiez de vos vies ? Deneuve dit qu'elle s'en fout. Le pompiste insiste : c'est à vous de me dire, c'est à vous de décider, Madame.