Le candidat idéal
L'homme de la rue (1941) de Frank Capra


Bébés tueurs et gros pitch

Faire des films de gauche, ça n'a pas toujours été dénoncer le vilain débile Bush façon Michaël Moore ou dire que la perche du Nil c'est pas bon n'en mangez pas.
Il fut un temps où on faisait des films de gauche qui ne nous faisaient pas la morale. Qui dénonçaient avec autant de virulence, qui proposaient des choses, et qui en plus étaient beaux à en pleurer.
Ici, c'est un journal qui se fait racheter par un gros financier qui s'appelle Norton. Comme le (gros) antivirus qu'on arrive jamais à désinstaller.
Les cinq premières minutes : une leçon de montage du maître. D'abord Le générique : des travailleurs, à la mine, à l'usine, des standardistes, heureux de bosser, ambiance front populaire. Le générique, rapide, se termine sur des bébés en couveuses, comme pour nous signifier un nouveau cycle, un équilibre fragile qui donne lieu à une nouvelle génération. Puis l'enseigne d'un journal se fait détruire au marteau-piqueur "Le bulletin , un journal libre pour un peuple libre" devient "le nouveau bulletin : un journal dynamique pour une ère dynamique". Bienvenue dans l'ère des winners.
Un gamin sort du bureau du patron, désigne des employés en les montrant du doigt et leur signifie leur renvoi mimant qu'on leur coupe la gorge. Les bébés du générique sont devenus des tueurs.
Ann Mitchel (Barbara Stanwyck, la classe), chroniqueuse au bulletin, fait partie de la charrette de licenciés. Rien à faire, elle a beau crever la dalle avec maman à la maison, le patron du journal doit virer pour ne pas être viré. Ultime privilège : on laisse Ann rédiger sa dernière chronique avant la galère promise. Elle invente l'histoire d'un mec, John Doe, qui lui aurait confié son désir de se suicider en se balançant du toit de la mairie le soir de Noël à cause de la pourriture du monde.
L'article déchaîne les passions et les ventes explosent. On rappelle Ann pour connaître la suite des aventures de Doe. Ann propose de poursuivre la supercherie en échange de sa réintégration au sein du journal. Mais pour faire encore plus vrai, il faut désormais trouver un corps capable d'incarner John Doe. Un casting est organisé dans les bureaux de la rédaction et c'est un clodo ex-joueur de baseball qui remporte le pactole (quelques billets et de quoi bouffer) moyennant quoi il devra rester cloîtré dans un hôtel et n'apparaître que pour servir les intérêts du journal lors d'interviews bidonnées ou de discours écrits par Ann.
John Doe (Gary Cooper) devient l'objet de Ann. Un homme tronc, un homme bouche qui lit les discours écrits par la jeune fille. Et la petite puise son inspiration dans les pages du journal de son défunt père, un humaniste fleur bleue mais cool quand même. Le public se prend d'affection pour le message simple mais fraternel de Doe : en gros, si on cessait de considérer son voisin comme un étranger ou comme un concurrent, le monde irait mieux. Des clubs John Doe poussent comme des champignons et l'illustre anonyme (aux Etats-unis, John Doe veut dire "monsieur tout le monde") devient leader politique. Sauf que le grand patron, celui qui contrôle tout, du rachat du journal à la création des clubs Doe, veut récupérer le bénéfice du phénomène en profitant de la Doemania pour se faire élire président. Et qu'importe si John Doe commence à exister réellement, s'il ne se borne plus à lire les discours mais que devant l'ampleur du phénomène il y croit, le richard (pas moi, hein, le financier, quoi) menace de dévoiler la supercherie au public. C'est ce qu'il fait, poussant Doe au suicide municipal initialement prophétisé par Ann dans son premier article.

Des tours de Babel

Bizarre cette façon de vouloir se foutre en l'air, dans les années 30. A cette époque, quand on veut mourir, on ne se pend pas. On ne prend pas de médicaments (trop cher). On se jette du toît d'un immeuble. Comme pour signifier l'échec d'une industrialisation qui génère mille clodos pour un gratte-ciel. A moins que les immeubles n'aient été créés que pour ça.

Les frères Coen nous montraient déjà dans "Le grand saut" des winners de la finance qui faisaient tout pour occuper le bureau le plus haut des immeubles (plus c'est haut, plus c'est la classe) mais qui empruntaient tous la même trajectoire : arrivés tout en haut, au premier résultat négatif, il se jetaient joyeusement par la fenêtre. Comme si la fuite verticale de l'homme était perdue d'avance.
Et l'homme de la rue évoque plus encore "King Kong" (le vrai, de Schoedsack et Cooper, pas le Jurassic Park 12 de Peter Jackson), qui mettait en scène, dans le même contexte économico-apocalyptique, la création psychique d'une femme passant de l'étape de merveille du monde adulée mais exhibée à celui d'homme à abattre. Et l'homme / le gorille d'aimer en silence celle qui l'a fait puis qui l'a trahi.
Les deux films, qui se finissent en haut d'un building, nous montrent aussi à quel point la foule est un monstre. Et le lynchage de John Doe est encore plus violent que les New-yorkais désireux d'en finir avec un roi Kong vachement impressionnant mais quand même plus rassurant enchaîné.


King Kong de Ernest B. Schoedsack
et Merian C. Cooper

Parceque John Doe n'est pas John Doe mais juste un quidam casté pour jouer le rôle de John Doe, la foule, qui mettait tant d'espoir en lui, se transforme en ennemi. Et peu leur importe qu'entre temps, il soit devenu le vrai John Doe. Peu importe qu'à la fin, Doe désire vraiment changer le monde et assume son statut de meneur. Peu importent les idées, même si elles sont bonnes.

Le chemin vers les mots

Le film nous montre la naissance avortée d'un mouvement politique. D'abord le cri, ensuite les mots. C'est un peu ça, la politique, semble nous dire Capra. Au commencement, il y avait le cri. Le refus de l'injustice qui pousse Ann à créer le John Doe fictif qui décide, symboliquement, de se balancer de l'édifice représentant le pouvoir politique de la cité : la mairie.


Jean Lassalle

Parceque la politique existe pour ne pas en arriver à cette crise qui en appauvrit beaucoup et en enrichit peu. Ou plutôt, c'est à cela que la politique devrait servir. Un cri. Comme celui poussé par Jean Lassalle. Le député s'est mis en grève de la faim pour empêcher la délocalisation d'une grosse usine. Et ça a duré des semaines. Le jusqu'au-boutiste centriste (si ça c'est pas de l'oxymore, je ne m'y connais pas) a finalement obtenu gain de cause mais son initiative, beaucoup critiquée (a-t-on le droit de faire un tel chantage ?) a posé une question fondamentale : dans un contexte où la recherche de profits est devenue le seul modeleur de l'espace public, est-ce que moi, député et donc représentant du pouvoir politique, je dois encore exister physiquement ? Mieux vaut mourir qu'assister, spectateur forcément complice, à la mort de la politique.
Capra nous montre aussi les étapes qui suivent. D'abord le cri, ensuite le corps. Parcequ'une fois que le sentiment d'injustice est partagé, il faut un leader, un porte-parole. D'où le casting organisé par Ann afin de trouver qui collera au discours.
Et quand le cri peut être porté par une personne, il faut en venir aux mots : pouvoir formuler des propositions destinées à changer la situation. Dans le film, le passage aux mots est quasiment un passage au parlant : Gary Cooper est un ancien joueur de base-ball. Il n'est que gestes. Un acteur de muet dans un film parlant. Et pendant une demi-heures, Cooper, débarqué du muet, en fait des tonnes, à la Bela Lugosi.

L'acteur devra apprendre à cohabiter avec les mots en même temps que le personnage qui devra formuler les cris du peuple et proposer des réponses.

T'es plutôt bouche ou oreille ?

Les politiciens de "L'homme de la rue" sont des connards.
Des gars qui ne pensent qu'à conserver leur pouvoir sans se rendre compte que le magnat derrière l'affaire John Doe va bien les niquer. Pour Capra, les politiques ont endormi la politique. Endormi seulement, pas tué. Parceque la chose publique attend d'être réveillée par un désir commun facilement incarné par un John Doe prônant un message simple : le rapprochement entre voisins. Face à des politiciens experts du langage, Doe sillonne l'Amérique pour écouter des américains qui se découvrent fraternels. Et ça marche.
Les oreilles réussissent là où les bouches échouent.
Opposition classique entre les politiciens professionels et ceux qui se veulent ête porte-paroles du peuple d'en bas. Sarko contre Ségolène. L'un vient avec un programme complet, du sol au plafond, du code de la nationalité à la couleur des chiottes du commissariat, quand l'autre se veut être le reflet des préoccupations de la France d'en bas. Un vrai politicien avec un vrai programme et du charisme et tout contre une femme qui ne porte pas de costard cravate et qui synthétise ce qu'on lui propose sur son site internet. Une bouche contre une oreille.
Dans le film, quand le riche proprio sent que le mouvement va lui échapper, il révèle la vraie identité de Doe, cassant ainsi son jouet. Retour au point de départ jusqu'au prochain cri. La bouche était cachée derrière l'oreille.
Mais il paraît que les temps changent.

 

 

RN

Filmographie de Frank Capra (lien Imdb)