Hyper Huppert
L'ivresse du pou
voir (2006) de Claude Chabrol


La terre se réchauffe. Il faut un glaçon ardent. Quelque chose de froid, posé sur la peau, à ne plus savoir si ça brûle ou fraîchit. En quelques mots, Isabelle Huppert ballade toujours son axiome rare à faire pâlir les actrices du monde : plus on la voit, plus on veut la voir. Ca résiste. Achoppe. Echappe. Fouette. Glace. Chauffe. On sait pas. Silence. On marche depuis des années dans sa combine et ça boite, un caillou dans la chaussure. Comme devant la toile d'un maître flamand. Sombre. Pas aimable. Fascinant. La regarder faire. Connaître ses trucs de comédienne et à chaque fois, l'impossible. Rien ne lâche. On oscille entre la toute conscience de son travail (grande maîtrise) et son côté gamine (lâcher prise). Femme. Enfant. Pas femme - enfant. Ses rôles déroulent des personnages pour le pire (violence), le meilleur (femme courage). Un bloc contre le monde. La voir lever un film comme Deneuve ou quelques autres. N'en pas revenir. On y revient.

Madame et son assistante

Nous sommes à mi-parcours du Chabrol (marque déposée) et madame le juge se voit affubler une adjointe. Projet politique mesquin, lui glisser une peau de banane (la relève) avec l'espoir d'un éventuel crêpage de chignon entre nanas. Bref, faire tomber l'enquête judiciaire. Une scène importante : Isabelle Huppert se regarde dans la glace de l'ascenseur. Sa nouvelle collègue dit vouloir choper les ordures par les couilles. La juge trouve enfin aussi forte qu'elle. Dégouttée. Mais elle pige vite et joue la stratégie du faire avec. Les filles finissent par s'entendre. La cause avant tout. Deux ego sur un même dossier. Alors elles se refilent les infos. S'aident dans cet univers mené par les mecs pas glorieux. Belle image : une actrice puissante bouffe le film, puis passe au partage des eaux. D'abord méfiante, elle fait une place à l'autre. Joue la partition à quatre mains. Permet au film de respirer. Chacune reste sur sa trajectoire. A sa manière. Un espace filmique dans lequel les personnalités ne se diluent pas. Des parallèles en croisades sur un mode original de respect (l'une passe dans le bureau de l'autre mais jamais un interrogatoire ensemble). Au final, d'un commun accord, l'assistante prend la suite façon grande classe. On n'est pas aux Césars.

Madame rêve

Madame le juge n'est pas la seule à croire en son rôle. Les messieurs concernés par l'affaire s'ébattent dans les mailles du filet judiciaire (tenue rouge par sa main gantée). Haussent de ton. Les hommes de pouvoir prennent la pose. Pire, la parole est douce. Assassine. Presque en sourire (Patrick Bruel). En stratégie toujours. La fonction impose son style. Le propos est acte (des ordres). Madame le juge bataille contre ces mots.

Ne l'entends pas de la même oreille (on sait, on laisse faire, on coince). Un rien revancharde (source du volet comédie du film), elle joue direct le démantèlement des paroles apparemment précises, en fait des nuages, un écran de fumée. Son job consiste en la belle maîtrise des dossiers (elle sait, preuves à l'appui) et joue. Comment faire accoucher une parole vraie, synonyme ici de faillite sociale ? Certains sombrent (fin clinique pour le principal concerné). D'autres se protègent. S'en tirent avec une descendance assurée (réunion générationnelle, Armagnac en main, cigares en bouche). Bataille de mots. Face à face et dialogues à distances. Ben oui, les lieux sont des écrins et collent au langage déguisé : bureaux, villa, appartement, jardin privés, cercles chics. La chute des rares personnages submersibles se traduit par la perte de la langue. L'un se retrouve en prison VIP, abasourdi. Madame le juge, elle aussi en perdition, quitte son appartement pour dormir au bureau, puis chez sa collègue, enfin dans un studio aux meubles légers. La séquence finale se déroule à l'hôpital. Game over. Lumière blanche dans le garage corporel (et l'âme aussi).


Eyes wide shut de Stanley Kubrick 

Tellement, madame le juge a l'impression d'un rêve. Un peu de chaleur ? Enfin ? Ses derniers mots, à la manière d'Eyes wide shut, s'effondrent revivifiés par un presque « let's fuck ». Ici, un « qu'ils se démerdent » fatigué, hésitant, silencieux. Adressé aux spectateurs après ces tonnes de dialogues menteurs, cyniques, rentrés. Probablement Chabrol rigole. Se fout d'être crédible. L'important est le style et la chute.

Madame presque sombre

Le pépère filme sombre. L'appartement du couple croule sous le meuble bourgeois, chargé, too much. Le couple ne se regarde plus (Robin Renucci impec en mari spectateur).

Ma mère de Christophe Honoré

Le bureau de madame le juge est certes plus clair, mais parfaitement impersonnel comme l'exige la fonction (papier, ordi et des gens comme des meubles). Sa promotion la place dans un décor administrativo - design, autant dire mortel. Ses ennemis évoluent dans un high-tech vide (Bruel et sa vue imprenable sur les tours presque Défense n'est guère plus réjouissant). « L'ivresse du pouvoir » s'enracine dans le non-lieu. Même l'action est « post ». Le spectateur déboule toujours après le travail (impossible de savoir comment tourne le pognon ? Comment les juges travaillent ses dossiers ?). Chabrol préfère la négociation bandits / justice, moins les tractations. Celles-ci seraient plus de l'ordre d'un questionnement perso. Madame le juge opère quelques avancées mais les méandres se développent de milles façons (plus ou moins réussies). Au bout du compte, en plus du non-lieu. le surplace ! Nous sommes dans l'attente d'un effondrement qui ne viendra pas complètement. Même sur le plan personnel.

Huppert au centre. Bataille maîtrisée au départ, champ dévasté au final. Le petit chaperon rouge aux tentations sadiques échoue comme un galet sur une plage. Son corps monte dans une voiture. La camera travellingue vers un arbre touffu. Générique de fin.

 

 

 

DS

Filmographie de Claude Chabrol (lien Imdb)