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Mais qui a tué Harry ? (1955) de Alf
red Hitchcock


On trouve un cadavre dans un village paisible du Vermont. Très vite, chacun des principaux habitants est convaincu d'être l'auteur du crime. Un chasseur croit l'avoir confondu avec un lapin, une vieille fille pense que ses coups de chaussure l'ont tué, son ex-femme se réjouit d'une mort qu'elle pense aussi avoir provoquée... Déboule un artiste peintre (John Forsythe avant de jouer les vieux beaux dans Dynastie) qui aimerait bien répondre à la question du titre. Et emballer la jolie veuve.

Film tout public lors de sa sortie en salle, comme ils disent

L'avantage des nouveaux formats tels le Blu-ray ou le HD DVD, et de la démocratisation des lecteurs à trente euros, c'est que les DVD ne valent plus rien. Vingt euros la nouveauté et on trouve maintenant les plus grands films d'Hitchcock en DVD pour une bouchée de pain (attention, même si ce n'est pas le cas de celui-ci, beaucoup de ces chef d'oeuvres sont recadrés au passage, format d'origine non respecté). L'occasion de se taper Mais qui a tué Harry  et son Technicolor qui pète les mirettes pour moins de dix boules. 

Et en bonus, la joie de pouvoir lire l'avertissement, une grosse blague avant le film qui fait de l'humour en nous balançant "Film tout public lors de sa sortie en salle". Parceque si les images n'ont rien de choquant, si les dialogues évitent (à peu près) la vulgarité, l'un sur l'autre, c'est quelque chose. La chose est coutumière chez Hitch puisque le maître disait souvent que ses films sont très différents selon qu'on les voit avec ou sans le son. Ici, le truc, c'est que le corps d'Harry réveille les hormones de tous ceux qui le croisent, à commencer par notre maître du suspense adoré mais obsédé.
Un drôle de cadavre, toujours filmé à ras le sol, de la tête aux pieds ou des pieds à la tête (rappelons ici que dans le premier cas, il est filmé en extérieur alors que dans l'autre il s'agit d'une fausse prairie de studio, ou comment faire du cadavre le vecteur de la Fiction avec un grand F), et arborant lascivement des chaussettes bleues à tête rouge évoquant, hum, hum...des zizis, cf la photo la plus célèbre du film. Voyez le vice d'Hitchcock : vu d'en bas, il nous montre un cadavre avec des phallus à la place des pieds détournant le regard du spectateur de l'entrejambe.  Et il pourra toujours dire que ce sont les spectateurs qui sont obsédés (c'est certainement le cas, remarquez) puisqu'il ne filme que des chaussettes après tout. Le gars récidivera un peu plus tard dans La mort aux trousses avec un plan très évocateur de train fonçant dans un tunnel sombre alors que Cary Grant se tape Eva Marie-Saint. Toujours est-il que dans cet Harry, la vue du cadavre, au lieu d'inspirer de la crainte ou de la surprise, transforme les observateurs en Britney Spears tendance virées avec Paris Hilton.

Un cadavre qui réveille les corps

L'arrivée du corps d'Harry est donc le principal ressort comique du film puisque ceux qui le croisent le traitent comme un simple objet (un passant trébuche sur le machabbée et poursuit son chemin !) et semblent surtout prendre conscience de leur propre corps. Le capitaine, chasseur vieux garçon qui pense avoir confondu Harry avec un lapin se verrait bien vivre avec la vieille fille locale et celle-ci, quand elle croise le vieux qui transporte le cadavre, ne trouve rien de mieux à dire que "il semble que vous ayez un problème", trop occupée à trouver les mots pour l'inviter chez elle. Et la veuve d'Harry, une Shirley Mac Lane encore juvénile, ne fait pas de secret sur le fait que si elle a quitté son mari et si elle se réjouit de sa mort, c'est parceque celui-ci était incapable de l'honorer au lit. Ca donne lieu à une scène hallucinante où la jolie roussette explique à un John Forsythe archi romantique que, "que voulez-vous, il y a des circonstances où on est obligé de faire les choses seule"!

Et lorsqu'il s'agit de se débarrasser du cadavre, les protagonistes font preuve d'un diabolisme que la joliesse de leurs baraques et de leur façon de s'exprimer rendent insoupçonnable. Pour tout dire, on se croirait à Twin Peaks, jolie petite bourgade dont le corps de Laura Palmer retrouvé dans du plastique va se hâter de montrer le côté sombre. Encore une histoire de cadavre dans la prairie. Ici, il y a bien un flicaillon, le fils de l'épicière, une sorte vigilante bouseux, mais les pseudos assassins échafaudent en toute quiétude des plans terrifiants et le parano n'y voit que du feu. Ils déterrent ainsi trois fois le corps de Harry selon leurs humeurs. Comme s'il n'était pas encore mort, pas encore prêt à faire partie du village. Les plans d'ensemble "à la Hitchcock", des cartes postales trop buccoliques pour être honnêtes nous montrent ainsi un drôle de hiatus entre le village supposé être parfait, mais en fait théâtre de gentils monstres convaincus d'être des meurtriers et prêt à tout pour sauver les apparences.

Photo : Twin Peaks - série TV de David Lynch et Mark Frost

La culpabilité comme lien social

C'est très con à dire, mais Harry est un film moderne. Avec son ton extremement distancié (qui a dit moqueur) et son sujet inouï de drôlerie, il aurait même pu sortir la semaine dernière. Un petit air de Desperate housewifes pour ces dames que la maternité ne rend pas heureuse ? Le Village de Shyamalan pour l'intrusion du rouge-meurtre dans un gentil microcosme tout vert ? On a vraiment l'impression que des tas d'artistes s'en sont inspirés sans le dire pour faire un film irrévérencieux dans sa capacité à détourner l'air du temps. La parenté la plus évidente : Le dahlia noir. On y pensait déjà à la sortie du dernier De Palma, la revoyure fait péter la chose : les deux films partagent un corps frontière. Mais on pouvait penser que chez Hitch, c'était un jeu. Zéro pointé, c'est loi d'être aussi gratuit que ça. (il faut préciser qu'Harry reste, dans la mémoire des Hitchcockophiles, un film mineur où le maître s'amusait entre deux chefs d'oeuvres, un peu comme La corde et son challenge du plan séquence qui tourne, paraît-il, en rond).

La re-vision d'Harry éloigne le film du simple truc expérimental mais dispensable d'un génie en vacances : Hitchcock tient son idée et la pousse au bout. Ici le corps d'Harry est ainsi l'occasion de théoriser encore sur la culpabilité (Le thème central d'absolument tous les films d'Hitchcock, clairement) et ce cadavre est à même de générer tout seul cette cupabilité chez tous les personages. Pied de nez à tous ses autres films où elle était un problème puis éventuellement un moteur (La mort aux trousses), ici, le fait de se sentir coupable vous rapproche des autres. Hitch érige ainsi la culpabilité en un vecteur de lien social. Ah,  ça, il en fallait des couilles pour faire un film pareil à l'époque. Ah, ça, il en faudrait des couilles pour faire un film pareil maintenant !
C'est parcequ'Harry est, sous ses atours de comédie guillerette, un film finalement très sérieux que Brian De Palma, en bon fils illégitime de Hitch qu'il est, en a fait un quasi remake avec son Dahlia noir.

Et puis Harry se complique sérieusement quand un deuxième corps fait son intrusion dans le village : un milliardaire qui décide d'acheter tous les tableaux de John Forsythe. Le richard ne s'embarrasse pas de formalités et propose au peintre d'exaucer tous ses voeux. Des fraises pour Shirley Mac Lane, une nouvelle caisse enregistreuse pour l'épicière, une casquette pour le chasseur : rien de mirobolant mais juste des petites choses pour contribuer au bonheur. Quelques années plus tard, Stephen King, grand chirurgien des villages de bourges américains, livrera sa variation sur le même thème, mais du côté sombre de la force avec son Bazaar de l'épouvante, un magasin où le patron exauce tous les voeux des clients à la condition que ceux-ci fassent un mauvais coup à leur voisin. Stephen King, Hitchcock, même combat tant les deux zozos sont convaincus que les campagnes de carte postale habritent des monstres qui ne demandent pas grand chose pour sortir.
Leçon retenue pour John Forsythe, le gentil peintre qui veut se faire la belle veuve, puisqu'après avoir demandé à tous ce qu'ils désiraient pour que le milliardaire y pourvoit, il a trouvé son cadeau idéal. Pas d'argent, pas de Ferrari, même pas du super matos de peinture. Juste un lit à deux places. Pour la veuve et lui. Histoire de canaliser toute l'énergie d'un corps retrouvé.

Photo : Le dahlia noir de Brian De Palma

 

 

 

RN

Filmographie de Alfred Hitchcock (lien Imdb)