C'est le présent, c'est l'éternité
Mammuth (2010) de Benoit D
elépine et Gustave Kervern


Attention jeunes gens, ça commence fort ! Mammuth, c'est 2001 l'Odyssée de l'espace à Bogny sur Meuse. Ben oui, Kerven et Delépine partagent avec Kubrick la même folle ambition métaphysique. Un truc énorme, qui consiste à larguer des zozos dans des mondes beaucoup trop grands pour eux.

Prenez n'importe quel ouvrage du maitre, ça rate pas : un anti - héros se voit complètement dépassé par les événements, tendance ça vient d'en haut ou d'à côté. Une femme dans Shining, un soldat dans Full Metal Jacket, un mari dans Eyes Wide Shut. Si le mec se mesure directement au Bigger than life, ça tourne Dr Follamour en amazone sur une bombe atomique. Et puis, bien entendu, 2001. Une œuvre frontale question métaphysique, avec son étrange glaciation de savants aux regards mutiques, hyper pros, bien moins humains que la voix flutée de Hal, l'ordi tout pourri et névrosé.

Bref, un truc de cinéaste reclus sur son île, entretenant un rapport un tantinet angoissé avec le monde. On retrouve même cette inquiétude dans son travail photo, comme un pré-cinéma noir et blanc et formidable. Dans son drama and shadow, on voit en vrac quelques femmes ennuyées avec un mari au doigt, les employés comme prisonniers dans un cirque, un boxeur effondré ou quelques savants poseurs dans une université prestigieuse. La sauce piquante sème le doute dans l'institution trop parfaite. Pire, une glaciation générale plombe les photos où la révolte, elle-même, n'a plus sa place.

Du coup, on imagine Kerven et Delépine tutter le monumental Kubrick, pour le coup sans pose ni statut. Mammuth ressemble peut-être à une histoire belge – un mec traverse plusieurs départements pour retrouver ses fiches de salaires et toucher une pauvre retraite – mais c'est comme ça, le film dépasse la blague pour mater les étoiles. Autrement dit, prendre un héros tout droit sorti de Groland, le balancer au-delà de l'infini et compter les points. Et vous savez quoi ? Vu de chez nous, cette bataille avec le hors-là se déroule sans même un ordi capricieux pour foutre la merde. Encore moins un monolithe pour impressionner. A Bogny, aucun vaisseau spatial ne caresse la cuisse à Jupiter. On trouve juste une bonne vieille moto. Un vroum vroum mythique et ça roule mon pote.

Photo : 2001, L'odyssée de l'espace de Stanley Kubrick

Depardieu en un mot

Mammuth, œuvre mutique comme 2001, suit la trajectoire hasardeuse d'un héros lancé aux quatre coins de la France du jour. C'est-à-dire, un pays un tantinet dépressif, hébété par une gueule de bois post mondialisation, post mundial, pas super aimable, déçu, ronchonchon. Déboule alors notre Depardieu tout en tonnes, vrai patrimoine national explosant l'idée même du musée du cinéma. Car le zozo semble toujours animé par les Valseuses seventies (Bertrand Blier avant ses sauces vinaigrettes). 40 ans et des kilos plus tard, le mec époustoufle par sa capacité à bousculer le cadre. Depuis quelques années, ses rôles creusent une tombe mais ses poumons refourguent des élans de jouissances. D'une certaine manière, plus le colosse se fossilise, plus ses appels à la vie vibrent, plus quelques cinéastes l'appellent pour faire appel d'air.

C'est magnifique comme l'acteur semble là, plus tout à fait avec nous et pourtant proche comme jamais. A la recherche d'un indicible mêlé à la jouissance quand l'hexagone, dans son ensemble, picore des pilules goût Xanax.

Car voilà un corps ralenti par les années, mais piqué par les étoiles. Celui d'un mort extra vivant. Un truc à l'œuvre chez Téchiné dans Les Temps qui changent (2004). Rappelez-vous, le zozo tombait dans un trou, se prenait les portes vitrées (gag) et jouait les morts avec l'irrésistible besoin de converser avec les vivants. Le chef d'œuvre enregistrait, l'air de rien, l'électro cardiogramme d'un cœur ralenti, à la recherche d'une dernière connexion avec la vie. Car Téchiné bataille pour faire revenir les plus trop vivants parmi nous.

C'est aussi Pialat, évidement. Sous le soleil de Satan, Depardieu jouait des coudes pour trouver un élan dans l'épuisement d'un monde mal croyant, mal voyant, mal barré. Déboule alors le diable, puis un miracle, un gamin sur les bras à ressusciter et la machine file à nouveau sous le ciel délavé d'une province boueuse. Probablement devions-nous prendre cette image au sérieux. Y croire, tout simplement. Regarder comme elle a, ensuite, semé dans le cinéma.

Ok, tout ça dégouline en croyances aux échos pas cool, mais une petite machine s'est mise en route par des zozos insoupçonnables questions dogmes pénibles ou toutes formes de religions. Fallait faire passer cette autre pilule. Fallait un corps pour encaisser la merde et redistribuer les sales coups en uppercuts vivifiants. Fallait un corps absorbant, grossissant, ralenti, immobile mais capable de faire péter le cadre, car de plus en plus titillé par l'indicible.

Du coup, Depardieu incarne une sorte de monolithe. C'est-à-dire un "corps – jonction" entre l'homme et le mythe, païen et sans monothéisme à l'horizon. C'est un nez planté dans le décor, énorme et invisible tellement le fossile se mêle à la terre, comme un caméléon indissociable avec l'histoire du cinéma.

Photo : Les temps qui changent de André Téchiné

Les sentinelles

Suffit alors d'écouter, les signaux stridents émis par le zozo et la grâce d'une bande de cinéastes précieux comme Xavier Gianolli (Quand j'étais chanteur), Claude Chabrol (Bellamy) ou Jean-François Richet (Mesrine). Ils poursuivent le travail de sentinelle entamé avec Pialat. Un avant poste difficile devant les portes de l'infini et au-delà. Même en version assise sur un banc pour vieilles dames (La tête en friche de J. Becker). Même dans un bunker roulant (Babylon A.D. de M. Kassovitz).

Mais attention, si Kubrick refroidi son affaire, Depardieu trippe le chaud, la couleur, la boue, un pied dans la vigne (sa mythologie). Le maitre anglais prend l'affaire non pas de haut mais d'en haut. Il lance un os dans l'espace et ça bascule dans les hautes sphères. A l'inverse, Depardieu et ses potes restent sur terre. Bouffent l'os jusqu'au trognon. C'est pourquoi sa rencontre avec Chabrol fut si forte. Les deux zozos adoptent la vue d'ici pour dompter la mort et les regrets, trouver du sens à tout ça, admettre l'absence de sens et justement, parmi ces paradoxes, inventer le courage de poursuivre. C'est le privilège du monolithe terrestre, rêvant de Jupiter avec gravité avec les pieds dans la merde.

On peut prendre ça autrement. Si Kubrick balançait un saut d'eau froide métaphysique sur les bouillonnantes années 68, Kerven pas Kerviel éteint un à un les voyants "non fonction" d'un "pays-capsule" inquiet. Stopper les lampes rouges pour réchauffer le présent, rouler le nez en l'air, changer les perceptions à défaut d'un réel embourbé. L'air de rien, Mammuth signe un manuel de savoir vivre pour les années 2010.

Forcément, ce coup de booste appelle d'autres comédiens mythiques en renforts. Faut au moins ça vu l'enjeu. Les jeunes gens invitent dans leur cause terrestre Isabelle Adjani, actrice hors cadre, depuis des siècles hors champ. Un retour en jupe comme cadeau pour proposer à Depardieu de poursuivre. Lui dire qu'il n'est pas l'unique statut hyper vivante.

Alors on tremble lorsque la miss lui glisse à l'oreille un "C'est toi qui a raison, c'est tous des cons". Oui mon gars, on a besoin de toi.

Photo : Bellamy de Claude Chabrol

Eau de source

Serge Pilardose roule tranquille sur l'autoroute et s'arrête pour plonger son corps lourd dans une rivière. S'agit d'alléger les kilos emmagasinés avec les années. Trouver la solution aux pesanteurs, enjeu fou également chez Kubrick. Depardieu cherche la légèreté dans ses kilos dévorants lorsque les scientifiques de 2001 apprennent à marcher lourd dans l'espace. Des pas de bébés pour coller au sol dans un vaisseau spatial en roue libre. Inventer une marche légère quand le terrestre pèse.

Vu d'ici, un peu d'eau et ça repart. Une rivière au fond du film allège, flotte, glisse, lave. Quasi un genre en soi. On pourrait appeler ça faire les Roseaux sauvages (Téchiné toujours) avec sa séquence mythique de jeunes gens en éveil sensuel dans les eaux fraiches du Lot. Ou encore le sublime Blissfully Yours d'Apichatpong Weerasethakul, avec une jambe dans la rivière et une pipe d'anthologie pour oublier une étrange maladie. Ca guérit pas mais ça soulage. Ca offre du corps disponible. Ca permet, par exemple, de parler avec les morts soudain inclus dans la vie. C'est la source pour accueillir les fantômes, eux-mêmes profondément généreux.

Et voilà une belle hypothèse soulignée par Mammuth. Encore une inversion avec les belles habitudes nichées dans le ciné horrifique. On retourne la vapeur et les esprits ne débarquent plus pour se venger, pourrir le quotidien des vivants en peine ou régler des comptes. Au contraire, cette disponibilité invente des rapports cool avec les morts, eux-mêmes aimables adjuvants pour kiffer la vie au grand jour.

Photo : Blissfully Yours de Apichatpong Weerasethakul

Gros bébé rêveur

Un accord parfait avec une forme de bonheur. Un truc au travail dans le ciné ces derniers temps. Un rêve touché du doigt par un grand film tombé dans les oubliettes : Ricky (François Ozon). Le mec, l'air de rien, se demandait comment on pouvait vivre avec un ange. Faires ses courses dans une superette avec un bébé volant au rayon PQ. Un tour de passe passe, pas si simple à accepter.

Etre raccord avec plusieurs mondes, magnifier le trivial, accepter le coup de baguette magique, rester en éveil, plonger dans une rivière, faire vroum vroum avec une moto, sentir la chaleur quand tout semble se glacer, ne plus être déçus de nous.

C'est une vieille obsession également retrouvée par un pote à Depardieu : Saint Augustin. Le zozo racontait, dans ses confessions (en 397), ses balancements entre son désir de Dieu et le refus de celui-ci. Accords et désaccords sans cesse en bataille, trouvant un chemin poétique dans son cœur chahuté. L'écrivain filait d'écoles en officines philosophiques, entre le corps qui parle et une quête invraisemblablement métaphysique. Au cœur du mouvement, la recherche d'une extase, comme Pilardosse sur sa moto, comme Depardieu prêt à sentir le frisson du cinéma lorsque la scène, la situation, le metteur en scène le permet. Et c'est pas rien.

Photo : Ricky de François Ozon

 

 

 

DS

Filmographie de Benoit Delépine (lien Imdb)  
Filmographie de Gustave Kervern (lien Imdb)