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Elle trouve enfin sa place après son incroyable éviction dans The Host, précédent chef d'œuvre signé Bong. C'était en 2006, quand une bestiole dévorait tout sur son passage, y compris les enfants. Parmi le chaos, la famille Hee-Bong (un grand-père cool, un jeune père déphasé et une fratrie un peu barrée) tentait de sauver la petite Hyun-seo. Un recollage de morceaux familial sans la moindre figure maternelle à l'horizon. Reconnaissance internationale, triomphe au box-office coréen, budget ouvert, un Host 2 supplié par les producteurs… Bong pouvait rouler décapoté sur l'autoroute cinéma. Mais à un détail près : si le zozo ne quitte jamais la route, sa bag Ca donne aujourd'hui une vraie suite larvée à The Host. L'air de rien, son projet est fou et classe. Changer de genre et incarner la grande absente au cœur du sujet. Ca donne aujourd'hui Mother. Soit une autre croqueuse d'enfant, incarnée cette fois par une vieille mère aimante (trop), dévorante (trop). BongMaintenant c'est clair. En deux films, Bong martyrise la topographie coréenne. On découvre Seoul, son snack, son fleuve, ses égouts niqués par une bête à tentacules. Version plus tranquille, on trouve une rue, un carrefour, un golf, une maison abandonnée mais parcourue par une mère énervée. A chaque fois, la violence fragmente l'espace et donc l'image. Aussi bien sous l'angle externe et grandiose (The Host) ou plus intime et psycho (Mother). D'une certaine manière, la dispersion du décor contamine la famille décomposée. Alors vite, les héros recollent désespérément leur puzzle intime dans le chaos. Version fantastique et burlesque dans l'opus précédent. Option perso aujourd'hui. En tous cas, un truc vraiment raccord avec la Corée. Tous ces territoires plus ou moins intimes jouxtent la schizophrénie politique d'un pays coupé en deux depuis 1945. Si le sud entend développer une démocratie libérale, la bête totalitaire au nord imagine dévorer le monde avec son ultime avatar communiste : le sexy Kim Jong-il (dont l'abonnement à Palma n'est toujours pas renouvelé). Une grosse bête extérieure en 2006 ou une folie mentale intégrée aujourd'hui. Photo : The host de Joon Ho Bong + Spielberg
A ce propos, il faut lire l'indispensable Cahiers du cinéma publié en janvier 2010. Surtout, le dossier sur les films marquant ces dix dernières années. Et aujourd'hui, c'est enfin évident, papy Steven incarne le totem de la maison cinéma. On applaudit des pieds, des mains et des lunettes. Photo : La guerre des mondes de Steven Spielberg + De PalmaA la revoyure, The Host ouvre encore d'autres territoires affinés illico dans Mother. Par exemple, Bong pressentait l'explosion esthétique d'un long métrage comme Cloverfield (Matt Reeves) avec sa mise en scène toute niquée. Ou comment morceler un monstre sans cesse intégré dans les éléments urbains par la prise de vue. C'est haché, coupé, à la recherche d'une vue d'ensemble vite confisquée. Par de surplomb dans ce cinéma. On en touche un mot à Arthus. Attention, contrairement à The Host, Mother pousse l'affaire en calmant le jeu. En filmant une ruelle tranquille ou un terrain de golf trop pé Bong théorise son affaire comme Brian de Palma cherche l'image manquante dans sa filmo. Cette quête passe aussi bien par une juxtaposition imperméable de plans, mais aussi parfois par un tempo ralenti dans le grand tourbillon haché. Une opération pour croiser, superposer, tuiler les sources. Mais attention, pour le réalisateur Coréen, cette reconstitution ne passe pas par des écrans disséminés comme chez De Palma. Encore moins le show room vu dans Mission to Mars avec ses cosmonautes perdus dans un I-Max. Bong opte carrément pour des corps-images. Des zozos à la vue subjective et aux corps amputés. Ainsi, on trouve un fils amnésique (est-il l'auteur d'un meurtre ?), une jeune fille assassinée hors champ (son corps se défend sublimement en jetant littéralement la pierre dans le champ, c'est-à-dire la séquence invisible à la gueule des spectateurs), un pote travaillé par le sexe et donc d'autres corps-images, des flics cool interrogeant la globalité d'une scène et enfin surtout la mère, obsédée par la composition d'une image dont on ne connaît pas la nature. Son fils est il l'auteur de la scène invisible ? Faut-il établir la vérité ou au contraire, inventer une fiction pour le sauver ? Comme Tom Cruise dans Mission impossible, chaque personnage bataille pour composer une image dépassant infiniment sa propre existence. Un truc bigger than life, lui aussi invisible pour les spectateurs. Le suspens, c'est alors notre taf. C'est faire avec la multiplicité des sources partielles. C'est inventer l'image manquante… avec cette question dans l'oreillette : comment et à quel prix ? Photo : Mission ton Mars de Brian de Palma + AndersonDes bouts de réponses convergent avec d'autres cinéastes. Le cinéma lui-même n Du coup on reprend un sushi pas cuit. On file vers le burlesque familial sublimé depuis des années par Wes Anderson (A bord du Darjeeling Limited). Autrement dit, l'art et la manière de plonger une bande de frangins sur une terre épique (l'Inde). C'est drôle, ça explose la fratrie et à force de déséquilibres physiques, d'apprivoisements avec un nouveau monde, quelque chose d'une famille choisie se dessine. Ca passe par la chute, le burlesque, la mise en pièce pour une mise en scène au millimètre. C'est l'exigence du gag dans la précision et la destruction. Plus les personnages chutent, plus ils cherchent la parade d'une nouvelle image à recomposer. Le burlesque mutile les héros. On rit, mais c'est dégueulasse. Et puis l'Eldorado d'une complétude déboule. Version 1 (The Host), un paradis post apocalypse semble réunir enfin les rescapés dans une famille où chacun trouve enfin sa place. Version 2 (Mother), le prix à payer pour cet eldorado n'est pas si simple. La destruction est trop forte. A inventer une image maladroite, la mère génère encore plus de violences. La création comme preuve d'amour vire au poison. Une psychose. On rit, mais on grimace. Photo : A bord du Darjeeling Limited de Wes Anderson = Miyazaki, mon amourL'issue se niche peut-être au Japon. Chez Miyazaki avec ses étranges aventures côtières. La terre pour le réel, la mer pour le fantastiq Quelques monstres perçus de la route (comme The Host sur le quai), une mère en fusion mais génératrice de dangers (Mother), les ingrédients sont là pour suivre un fils en manque d'image. Ou bien trop petit chez Miyazaki ou handicapé chez Bong ou devenu fou chez Spielberg ou encore en chutes chez Anderson. Il faut alors expérimenter. Tracer sa voie malgré les manques. Pour le dire vite, apprivoiser le fantastique et imaginer ainsi une image complète avec un corps enfin réalisé. Miyazaki est généreux car il nous glisse l'info dans l'oreillette. Le thème central chez Bong n'est probablement pas tant la famille à recomposer, mais l'histoire d'un kid amputé. Son corps-image boite malgré les soutiens familiaux. La vraie issue reste l'imaginaire en discussion avec le réel. Bong, Miyazaki, Spielberg, De Palma ou Anderson sauvent leur héros tragiques par une mutation picturale. Il manque des neurones ? Une mère en trop ? Un père en moins ? Un frère absent ? A chaque fois, une image invente un corps. Et c'est magnifique. Photo : Ponyo sur la falaise de Hayao Miyazaki
DS |