Pour accéder au panthéon, suivez la blonde
Night and Day
(2010) de Jame Mangold


On a beau le célébrer à longueur d'article et en avoir fait notre acteur US préféré, Tom Cruise n'a plus la côte. Un contrat rompu avec la Paramount, une productrice associée qui n'en peut plus et qui le quitte (Paula Wagner) et deux bides plus tard, notre Ethan Hunt se voit obligé de donner dans un blockbuster estival apparemment trivial et formaté pour filer des syncopes à Télérama.

Dans Night and day, Cruise est donc Roy Miller, un espion plus Pepsodent que jamais, qui déboule dans la vie de June (Cameron Diaz, extraordinaire, on y reviendra), une jolie blonde paumée. Devenue témoin des agissements du Cruise, June se voit embarquée dans une vraie aventure de cinéma, collant aux basques d'un véritable extraterrestre dont elle ne tarde pas à tomber amoureuse. Pendant ce temps, les voitures volent et les méchants se ramassent des bastos par centaines.

Baroud d'honneur

Avec ses péripéties pas possibles, Night and day sent fort la parodie. Très fort. Présence de Ethan Hunt en personne oblige, on a même l'impression que Cruise a choisi une comédie pour faire un petit bilan d'une carrière dans le cinéma d'action semblant révolue.
Un vrai enterrement de vie de jeune garçon, comme si maintenant, il fallait passer à autre chose. C'est bien joli de courir comme un dératé pour rattraper ses conneries et découvrir la vérité, mais ça va bien cinq minutes.

Tom Cruise aura mis treize ans. Nous, on reste fans et on aurait encore signé pour une décennie mais l'immense acteur (pas par la taille, hein) en a décidé autrement. Pendant ses treize ans, de 1993 (La firme, une belle répétition de Mission impossible) à 2006 (Mission impossible 3), Cruise aura redéfini la fiction parano. Qu'il erre dans Greenwich Village pour découvrir le subconscient ou qu'il traverse l'Amérique pour sauver ses gosses de tripodes aliens, Tom Cruise était celui qui déplaçait son corps trop lisse dans le but de comprendre.

Une dizaine de chef d'oeuvre plus tard, le voilà qui reprend son rôle fétiche, celui du winner classieux bigger than life mais smaller than Carla Bruni. Pour un baroud d'honneur en forme de feu d'artifice (et vu les chiffres du box office, peu de chances de voir un Night and day 2).

Photo : Mission impossible de Brian De Palma

Mr & Mrs Smith, en mieux

Niveau action, Night and Day remporte son challenge haut la main : pour un peu, et malgré le ton rigolard, on se croirait devant un Mission impossible 4 qui ne dit pas son nom. C'est dire.
Pourtant, nous sommes loin d'être devant un blockbuster de plus.
A celà, il y a trois raisons, qui se résument par les forces en présence : James Mangold, le réalisateur, Cameron Diaz, et bien sûr Tom Cruise.

James Mangold est un réal discret mais qui fait son trou tranquillement dans un nouveau paysage hollywoodien où les maîtres sont désormais Christopher Nolan, Peter Jackson, Sam Raimi ou encore Tim Burton (eh oui).
Un paysage caractérisé par la représentation du dérèglement au sein même de blockbusters aux recettes comparables au trou de la sécu. Et il se trouve que le dérèglement, James Mangold en a fait son dada, qu'il filme Stallone en flic sourd décidant de mettre fin à la corruption (Copland) ou qu'il nous mette directos dans la tronche d'un serial killer pour voir ses pulsions personnifiées s'entretuer (Identity).

Mangold nous montre toujours l'histoire d'un basculement au sein d'un univers déréglé. Il ira même jusqu'à donner dans la love story avec faille temporelle à la clé (Kate et Leopold, où Meg Ryan s'amourache d'un Hugh Jackman débarqué du dix neuvième), histoire de bien nous faire comprendre que si l'assaisonnement change souvent, le plat reste le même. C'est quelquefois démonstratif mais toujours bien senti et surtout très fun.

Ici, le film prend des allures de trip, Cruise droguant Cameron Diaz dès que celle-ci lui casse les couilles, c'est à dire souvent. Si chaque film de Mangold se caractérise par l'exploration d'un dérèglement, il est ici question d'hallucinations provoquées. Folie ou dépendance, rien ne permet de trancher mais le médecin n'est pas loin.

Comme beaucoup de chef d'oeuvres récents (des Matrix à Inception, en passant par Avatar), Night and day est donc un film dont le héros se réveille souvent. Comme s'il n'était pas très sûr du niveau de réalité dans lequel il évolue.
Grosse originalité : ici, le héros, ce n'est pas Tom Cruise.

Photo : Identity de James Mangold

Tom n'est plus un héros

L'idée est belle, la trouvaille de scenario est rafrachissante, et elle file au film une émotion qu'on n'espérait même pas : ici Cruise joue le rôle de la nana et Diaz celui du héros. Il arrive, il fait tout péter, et il s'en va, comme, dans un blockbuster classique, la femme du héros qui viendrait montrer un bout de nichon entre chaque bobine.
Avec ses apparitions aussi spectaculaires qu'énigmatiques, Cruise serait donc davantage le bon génie du film, celui qui enchante le quotidien de la belle Diaz (tout le film focalise sur June).

Reprenons le pitch en l'inversant pour saisir le boulot de Mangold.
Focus sur Cameron Diaz, cette fois : June est une jolie blonde paumée. Sa soeur se marie et elle végète toujours entre un fiancé pompier chiant à mourir et une passion des bagnoles faisant d'elle l'opposé de la lectrice de Biba. Pas de famille, pas de mari et des doutes : je fais tomber tous les mecs du quartier mais j'aurais pas un peu raté ma vie ? Déboule alors Tom Cruise qui  fait basculer sa vie profane vers le blockbuster. Bon, quelquefois, elle se réveille dans son lit, avec son pyjama et son radio réveil, mais puisqu'elle est convaincue d'avoir vécu ses folles aventures...

Tout porte donc à croire que Night and day est l'histoire d'une blonde loser sur les bords partageant, par la grâce de la chimie narcotique, le quotidien d'un ersatz de James Bond. C'est déjà émouvant, en plus d'être fun.
Ca devient vertigineux puisque l'espion en question est Tom Cruise et que la majeure partie des scènes d'action semble provenir de ses plus grands films.
A commencer évidemment par les Mission impossible : la scène de l'avion, la poursuite à moto et le périple espagnol sentent bon le deuxième opus quand l'ouverture et l'escapade dans l'Europe de l'est lorgnent allègrement du côté du premier.
Cameron Diaz suit Cruise dans des tableaux familiers mais pas tout à fait identiques aux originaux, comme si ces scènes mythiques étaient devenus des souvenirs d'un rêve.
Le pompon est atteint lorsque Diaz prend son chevalier servant en filature pour le voir arpenter des ruelles sombres à la recherche d'une prostituée (en fait une indic) : Eyes Wide Shut reprend forme sous nos yeux comme reconstitué lors d'une rêverie à l'opium.

De l'iconisation vers l'abstraction

Le film prend progressivement de l'ampleur, le parcours de June semblant s'apparenter à la visite d'une installation d'art conteporain mettant le visiteur en présence d'une pièce où sont projetés les films de Cruise (les bons, hein, on a échappé à Top Gun). Quelquefois, la belle paumée regarde l'ombre d'elle même projetée sur l'écran et se croit dedans. Puis elle se réveille.
Le génie comique de Cameron Diaz devient ainsi rapidement un sommet d'émotion.

Night and Day perd donc vite ses atours de comédie romantique glamour pour s'élever au niveau de ces films mêlant magnifiquement fiction et réalité. L'un d'eux se rappelle particulièrement à notre souvenir, à la faveur d'un plan absolument iconique, un (court) travelling vertical filmant l'acteur des bottes au brushing comme la première apparition d'Arnold dans The last action hero. Le rapprochement est loin d'être hasardeux : remplacez le ticket magique du gamin par de la drogue et vous obtiendrez le sésame permettant au petit Dany ou à la belle June de basculer de leur réalité lugubre vers un monde où “quand on tire sur un méchant, eh ben il est tout de suite mort”.

Arnold était alors adoubé, comme Eastwood ou John Wayne, au panthéon des icones du cinéma de genre. D'acteur à succès, il passait alors au statut d'idée de cinéma. C'est désormais le tour de Tom Cruise.
Il devient ici une proposition de cinéma pour sa partenaire.

Rappelons juste que le désormais classique de Mac Tiernan fut aussi le baroud d'honneur de Schwarzie, le film où on théorisait sur son apport au cinéma d'action. Un feu d'artifice trois étoiles lourdement sanctionné au box office et annonciateur d'un virage dans la carrière de l'autrichien. Ironie du sort : The last action hero, qui conclua une décennie de toute puissance d'Arnold sur le ciné d'action US, sortit en 1993, soit en même temps que le premier des films emblématiques d'un nouvel action hero nommé Tom Cruise.


Au sortir de Night and Day (traduction crapuleuse de Knight and Day, soit "un chevalier et le jour", un titre original nettement plus en phase avec le propos diégétique du film), on a donc le sentiment qu'une boucle est en train de se boucler. On était content d'y être, la larme à l'oeil.

La cerise sur le gateau réside encore en la nature du Macguffin (le truc après lequel tout le monde court) : une pile très spéciale puisqu'elle se révèle être une source d'énergie inépuisable. La quête de Cruise est donc bien réelle : retrouver une nouvelle énergie pour sa carrière.
Mission accomplie, Monsieur Hunt, mais revenez quand vous voulez.

Photo : The last action hero de John Mac Tiernan

 

 

 

RN

Filmographie de James Mangold (lien Imdb)