Du grand bluff au grand soir

Ocean's thirteen (200
7) de Steven Soderbergh


Le printemps 2007 ne sera donc pas seulement celui de l'entrée en Sarkozie. C'est aussi la saison des numéros trois en provenance d'Hollywood.
Spiderman, Jack Sparrow et ses pirates, l'affreux Shrek et enfin Georges Clooney et sa bande de potes reviennent donc pour un troisième épisode plein de promesses lucratives pour leurs joyeux producteurs.
Et pour les réalisateurs, c'est l'occasion de remettre en question leurs franchises. Parceque c'est toujours comme ça, les numéros trois.

Après un premier épisode d'exposition kiffant, on fout la gomme pour une suite qui, la peinture du numéro un à peine sèche, met déjà en danger les personnages et leur univers dans la démesure. Et puis vient le temps de faire le bilan. Se confronter au premier épisode pour voir les différences, ce qu'on peut encore faire, ce qu'on ne peut plus faire. Les troisièmes opus sont ainsi souvent (toujours ?) une relecture du film originel (quand il ne s'agit pas de révisionnisme salutaire dans le cas de Spiderman), l'innocence en moins.
Il n'y a guère que quelques fous comme Lucas pour planifier ses sagas sur plusieurs épisodes et les inscrire sur une trajectoire qui n'obéit pas exactement à ce "thèse-antithèse-synthèse".
Soderbergh, lui non plus, ne fait jamais les choses comme tout le monde. Voilà que c'est maintenant à son tour de livrer un film avec un trois derrière.
Enfin un treize.
Le treize, c'est censé nous donner le nombre de stars du film. Comme au départ Ocean's eleven qui nous racontait comment Georges Clooney, l'Ocean du titre, et ses dix potes faisaient un casse dans le Bellagio, le casino le plus friqué de Las Vegas.
Remake d'un film de 1960 avec Sinatra et sa bande de potes Dean Martin et Sammy Davis Junior (on les appelait le rat pack) Ocean's eleven était une sacrée grosse merveille.

Soderbergh joue le 11 fait sauter la banque

Pensez donc : Clooney, Brad Pitt, Matt Damon, Andy Garcia, Julie Robert (c'est plus beau quand c'est francisé) : le gratin d'Holywood, accessoirement tous militants de gauche dans la vie (mieux vaut ça que Mireille Mathieu). Manque plus que Tim Robbins et Susan Sarandon pour se faire un petit congrès démocrate sur le plateau. Peut-être pas assez fun, les époux Robbins. Parcequ'ici tout et légereté et mise en scène. Et plaisir aussi.
Le casting de la bande, le montage du casse, les persos bien barrés parceque les acteurs s'amusent (le petit chinois acrobate, Brad Pitt qui fait que de bouffer, Andy Garcia sponsorisé par Studio line de L'oreal) : tout est bon dans cet Ocean's eleven qui nous refait le coup de Mission impossible (on ne se sortira donc jamais de ce satané chef d'oeuvre ?) en version joyeuse dans un casino.

Le film cartonne au box office et si quelques années après, on pense à Ocean's eleven comme à un classique du film de casse, une merveille où tout le monde à la classe (même les taulards et les vieux, dis donc), il ne faudrait pas oublier qu'il a aussi permis à Soderbergh de sortir d'un purgatoire cinématographique dont il s'extirpait alors difficilement. Après avoir remonté la pente grâce à Erin Brokovitch, le v'là qui fait un succès public et critique. Cool pour celui qui passe du statut de futur grand réalisateur à celui de petit malin qui se la pète au gré des humeurs. Toutes les portes s'ouvrent pour le petit Steven qui peut même se permettre de faire son Solaris à lui (chef d'oeuvre) en plantant pleins de millions puisque personne ne va voir le film.

Alors qu'est-ce qu'on fait quand on a pris son pied sur un tournage, que le film cartonne et que les critiques vous cirent les pompes ?
Ben, une suite, tiens. Ocean's twelve. On prend les mêmes (plus Zeta-Jones qui se joint à la partouze de célébrités) et on déconstruit. Sauf qu'en décidant de se la jouer roublard et de brouiller les limites entre les acteurs et leurs rôles, le plaisir n'est plus aussi présent. Les critiques ne suivent plus. Le public vient voir mollement le loft des célébrités.
Relativisons : si le kif d'eleven n'est plus là, si Ocean's twelve n'est pas L'empire contre-attaque de Soderbergh, la douche n'est pas aussi froide que pour la suite de Zorro, sortie au même moment (un nanar aussi nul que l'original était magnifique : Catherine Zeta-Jones porterait-elle la poisse ?). Et Ocean's twelve apporte tout de même son lot de fulgurences géniales (la danse de Vincent Cassel, surtout). Mais bon, tout le monde est déçu (la presse, le public, Palma) et ça contraint quand-même Soderbergh à retourner expérimenter, avec (The good german) ou sans fric (Bubble).

L'annonce d'un Ocean's thirteen ne donne donc pas vraiment envie tant le projet ressemble à une recette. On ajoute des stars (Al Pacino, Ellen Barkin) et on recommence. Mais comment faire quand la suite s'est chargée de plomber l'original et que rien ne nous rassure ?

Photo : Ocean's eleven de Steven Soderbergh

L'impossible légereté

Numéro trois oblige, Ocean's thirteen est donc une relecture du premier film. Clooney et sa bande se réunissent à nouveau. Mais cette fois-ci, c'est pour laver l'affront qui a été fait à leur père spirituel, le doyen de la clique. Baisé comme un bleu par Al Pacino (donne moi de l'argent pour batir mon super casino, on partagera la direction / merci ça y est c'est presque ouvert / tiens au fait, je te vire et t'es ruiné), le vieux est entré dans un coma dépressif. Clooney, Pitt et tout le gotha décident de se venger de Scarface.

Sauf que là, point de casse. Pas de coffre-fort à percer ou de salle interdite à quiconque respire ou transpire. Ici, le but du jeu est de faire perdre le casino. En détraquant les outils de surveillance mais pas les machines à sous, la bande à Clooney espère juste faire gagner les joueurs. Suffisamment pour vider la banque et ruiner Pacino.

Dans Ocean's thirteen, on ne fait plus le casse dans l'ombre mais au su et au vu de tout le monde. Mieux, on en fait profiter le monde.
Point de vol dans les coursives et de poursuite dans les conduits d'aération. C'est plus la peine. Les choses ont changé : désormais, on baise le méchant pour dérégler le système entier. Ici, le but du jeu est de faire mentir la règle archiconnue selon laquelle au casino, c'est toujours la banque qui gagne à la fin. Un dogme depuis que le Sam Rothstein de Scorsese nous avait fait pénétrer l'envers du décor. Ce que certains ont perçu comme du cynisme est tout simplement un changement de direction archi risqué de la part de Soderbergh.

Ocean's eleven n'est plus possible. Ca va bien cinq minutes de virevolter en costard, des sacs de fric à la main pour faire chier Andy Garcia : des gentils voleurs, ça fait partie du système Las Vegas. Dans Ocean's thirteen, la classe c'est la révolution.
Ce qu'on perd en légereté, on le gagne en profondeur. Et encore, le film est formellement aussi virevoltant que le premier (le réalisateur aurait-il retrouvé son mojo ?) mais Soderbergh fait de ses voleurs des rebelles contre la toute-puissance d'un monde régulé par un super-ordinateur resssemblant à s'y méprendre à la corbeille de Wall-Street. Le but du jeu n'est plus de s'en mettre plein les fouilles mais de réhabiliter rien de moins qu'une utopie.

Et vas-y que je te fous en plein milieu du film une scène de grève et qu'on finit le film par la décapitation figurée du casino.
Comme dans le Titanic de Cameron, le film carbure au social et nous montre les deux facettes : sous le flamboyant rococo et high-tech, il y a des ouvriers qui en chient, de la délocalisation mexicaine de la fabrique de jetons au calvaire enduré par Don Cheadle, obligé de passer des semaines à recréer un tremblement de terre avec la méga-perceuse du tunnel sous la manche.

Parcequ'ici, vu que le peuple ne gronde plus assez fort, on fait trembler la terre. Comme Cameron, Soderbergh ne nous épargne aucunement la vision des corps qui s'épuisent en dessous pour que les winners d'en haut se pavannent en costard. Et comme chez Cameron, c'est le recours à une catastrophe naturelle, une méga avarie qui remet les pendules à l'heure.

Ce virage à 180 degrés, inattendu pour ce qui s'annonçait être la pâle suite d'une pâle suite, fait de la bande d'Ocean non plus des petits malins mais carrément des héros.

Photo : Titanic de James Cameron

 

 

 

RN

Filmographie de Steven Soderbergh (lien Imdb)