La maison des bois
Old Joy
(2007) de Kelly Reichardt


"Nos expéditions ne sont rien d'autre que des randonnées qui, chaque soir, nous ramènent à nouveau devant le même vieux coin de cheminée d'où nous sommes partis. La moitié de la promenade consiste à revenir sur nos pas. Nous devrions sans doute entreprendre jusqu'à la plus courte des marches dans un immortel esprit d'aventure, avec l'idée de ne revenir jamais, et préparés à qu'on renvoie nos cours embaumés uniquement comme reliques dans nos royaumes éplorés"
Henry David Thoreau

On connaît la chanson des bois. La nécessaire perte de soi dans les parties naturelles. Un lavage mystérieux, si ce n'est mystique, de jeunes gens des villes partis en campagne, retrouvés plus tard transformés, forcément. Pas un retour à la nature années 70. Ni un remix de Rousseau. Plus la tentation d'un autre monde, tout contre l'explosion urbaine. D'ailleurs, les forêts turbinent l'imaginaire. Contes et légendes. Scènes primitives. Enfiler les bottes et embrasser les arbres. Courir dans les bois. C'est pas le néo pop folk qui va dire l'inverse. Démonstration avec Bonnie "Prince" Billy, super acteur chez Old Joy, titre de film beau comme un parfum pour pouffe avancée.

Mise au vert, mise en plis, mise à plat

La jeune et jolie Kelly Reichardt saute le pas. Argent de poche, caméra, voiture, deux comédiens, une forêt. Tiens, c'est simple, le pitch tient sur rien : Mark - Daniel London super bandant - part en rando avec son pote Kurt. Il pose ses bagages dans la bagnole, allume l'autoradio, roule en ville, campagne, forêt. C'est chiant et beau. C'est beau. Au début, les auditeurs ont la parole, mais vite, Mark coupe le son, les maisons défilent, les arbres arrivent. Kurt - Will Oldham, folk singer dans la vraie vie - barbu baba, un peu en roue libre, un peu beau aussi, promet une destination super cool. Problème, les garçons n'ont plus les mots à la bouche. L'adolescence partagée ne peut rien. Les liens sont niqués. Forcément, les demi-tours se multiplient. Les garçons tournent en rond. La nuit tombe. Un coin pour planter la tente. Discussion secouée au coin du feu. Tu me manques, balbutie Kurt... Le lendemain, arrêt snack, téléphone portable à sa femme enceinte (Mark), la destination semble enfin évidente. Suffit de suivre les flèches. La marche en montagne commence. Une source d'eau chaude. Un chalet à ciel ouvert. Des troncs d'arbre creux pour baignoire. Les deux potes se déshabillent. Adam et Adam plongent dans l'eau super bonne. Soudain, Kurt se lève. Pose sa main sur le cou de Mark. Massage tendre. Mark se lâche enfin. Retour à la ville. Forêt, ville, centre. La radio reprend son blabla. Mark laisse Kurt devant chez lui. Visiblement le garçon ne peut rentrer. Il reste debout, dans la rue.

Ben voilà, l'air de rien, Old Joy élague les attentes cinéma. Faut nous voir, planqués derrière un buisson à attendre la contemplation, le paradis perdu, Terrence Malick. Mais foutue surprise, Kelly Reichardt est ailleurs et offre un barrage en couilles, un parcours balisé et apparemment désenchanté (ne jamais se fier aux apparences), des panneaux indicateurs, une mystique balisée. Old Joy traque le présent et un pays déjà ratissé. Plus rien à découvrir. La conquête de l'ouest est une histoire ancienne.

On attend également the poésie réaliste, inévitable, labellisée indie, énième descendance à papa Cassavetes sous tétine nouvelle vague. Dans le genre, les obligatoires travellings urbains avec vrais gens dedans. Le regard Down by law en somme. Ok, Old Joy pille le dispositif mais prend soin d'éviter l'épaisseur cinématographique. Le passif. La référence. Tout sauf la référence. Un état de grâce désenchanté (c'est pas du concept ça !). Raz du montage. Raz des pâquerettes. Caméra embeded, collée à la voiture, elle-même objet fonctionnel, chariot pour travelling, implacable. No tra la la, no multiplication de points de vue, aucune interprétation possible. Juste des positions différentes. Sur le siège arrière. Sous les pares chocs. Sur le capot avant. Le pare brise comme cadre. Quelques prises de vue lointaines mais on sort peu de la Volvo 240.

Et là c'est la classe à plat. Confort, sécurité, modernité cool, on roule, on se paume, le dehors devient climax. Faut la seconde partie du film, c'est à dire la marche à pied, pour atteindre un réel vaporeux, le contact, l'amour de proximité, haut les cours !

Ni Malick, ni Jarmush. ni Kubrick. Bien sûr le film hésite avec le Shining. La voiture tourne en rond, s'arrête bas côté, désorientée dans un labyrinthe végétal, mais rien ne se passe. Aucune angoisse, sauf chez le spectateur habitué aux sensations fortes. Le fantastique reste à la niche. L'horreur dans nos têtes. La vie est plate comme la terre (ah bon ?). Juste une rando pas super préparée, vide de sens, ennuyeuse et pourtant...

Kelly Reichardt refuse la nourriture de son sujet. Une véritable diététique du sens. Un débarras des signes. Il s'agit d'une libération des genres. Ignorance du road movie, oubli du western. Fuir les grands possibles cinématographiques. Filmer un monde sans ancien ni nouveau. Une coulée d'oubli sur l'histoire. Un présent ultra sans transmission. Un film à plat.

Photo : Down by law de Jim Jarmusch

Pionniers bien loin

Entre rejouer la scène primitive de la constitution des USA (le western) et l'impossibilité même d'essayer (road movie), deux films traversent malgré tout Old Joy, sans jamais converser : Brokeback Mountain (Ang Lee) et Gerry (Gus Van Sant). Soit deux garçons partis dans les montagnes, au retour difficile, tiraillés par l'expérience cow-boys. Tentative de western vouée à l'échec. Jouer une ultime fois la grande histoire des pionniers. Une mise à nue des origines pourtant impossibles à (re)vivre. Autrement dit, une mélancolie romantique pour Ang Lee, une mélancolie hyper violente pour Van Sant, mélodies tragiques d'un passé dont on sent les tensions.

Bien voilà, Old Joy arrive après. Kelly Reichardt signe l'impossibilité même de tenter l'expérience. Les traces n'existent plus. L'histoire oubliée. Le cinéma évaporé. Les personnages ne savent pas où marcher. Fil rompu. No deuil car rien derrière, pas grand chose devant. Plus question d'essayer. Un effet d'entraînement mou continu (aller quelque part) mais ça tourne en rond. Du surplace (pas même besoin de sauver sa peau comme chez Van Sant). Fin de la mélancolie.

Les sentiers bandent mous ou possèdent les tristes vertus de la bonne santé. Les garçons perdent la parole. L'oil spectateur tourbillonne dans l'attente d'un quelque chose non pas introuvable, mais inconcevable. La grande émotion du film surgit de notre tristesse à ne rien voir venir. Old Joy dresse la carte de l'absence. Même pas peur. Même pas amoureux. Même pas romanesque. Même pas mélancolique. Même pas moderne. Même pas sexe. Juste l'ici et maintenant et quoi ? Un frisson

Walden

Dans sa critique bien sentie, Fluctuanet convoque Thoreau, considéré comme l'un des premiers écrivains américains. C'est pas con. Le pape du retour à la nature, du refus de l'emprise des hommes (s'installer au bord d'un lac, écrire, inventer son Walden) invite à la jérémiade, à la volonté démonstrative de donner des signes de protestations, dire non au monde commun. Il s'agit dans la plainte d'inventer une langue révoltée. Pousser hors jeu la société des hommes. Travailler le mythe du pionnier indépendant vivant au contact de la nature, volontaire, individualiste, au point d'être un peu asocial et préférer s'enfuir dans les bois - Cahiers de l'Herme. S'asseoir à côté du western sans rejouer la scène, mais comme les potes d'Old joy s'amusant avec un pistolet à ressort.

Le film reprend cette pose, mais en silence. Sans les nerfs de Thoreau. Old Joy Invente un Walden diffus, fragile, à peine réel. Sans volonté de témoignage. Sans discours politique. Sans chantilly. Zéro révolte, juste deux corps à la recherche inconsciente d'un lien perdu. Les personnages échappent une seconde au néant par un geste cool, cliffhanger fragile et fugace. Une main de mec sur l'épaule d'un mec. Un sursaut. Un putain de sursaut dans un monde à plat. Les corps sont nos Eden. L'amour existe dans la maison des bois.

Comme quoi, si parfois la tentation de faire la gueule pend au nez, les sentiers restent multiples. Même balisés, même voués au néant. Bonne nouvelle, Kelly Reichardt ne lâche pas le morceau. Comme Didier Lestrade et son Journal de campagne, tout colère, tout love, tout Thoreau. Comme Yo la Tango , en B.O. ultra classe du film. Comme Thomas Dydahl, au cour du sujet. Comme Jonas Mekas. Comme tant d'autres, ici volontairement mis à l'écart pour toucher l'infra mince. D'autant plus essentiels que leur absence est criante. Leur présence nécessaire. En sortant de la projection, au spectateur de marcher, d'ouvrir grand les oreilles, les yeux, le cour.
C'est cadeau.

Photo : Henry David Thoreau

 

 

 

DS

Filmographie de Kelly Reichardt (lien Imdb)