You know the place
Paul (2011
) de Greg Mottola


La comic con, c'est quelque chose.
Cette convention annuelle de la BD et de toute la sous-culture, est, pour les geeks, ce que le salon de l'agriculture représente pour les hommes politiques : le lieu où il faut être pour briller en société.  A défaut de tâter les culs des vaches, les visiteurs ont l'opportunité rare de croiser des simili ewoks, des Spocks en goguette ou encore des types barrés tout contents d'arborer le sabre laser du comte Dooku.

C'est aussi l'occasion de rencontrer les auteurs de science-fiction ou de fantastique et de faire la queue pour obtenir l'autographe d'un figurant de Star Wars. Une grand messe qu'il faut avoir vu au moins une fois dans sa vie pour pouvoir prétendre au titre de nerd.

Le troisième type

Graeme et Clive sont donc deux nerds heureux de faire de la comic con de San Diego la première étape d'un tour des USA à leur sauce. Rappelons que le nerd, c'est le niveau au dessus du geek : des mecs plutôt asociaux fans absolus de littérature SF et passionnés de science. Loin des programmes bios de Nouvelles Frontières, le circuit des deux gus passe donc par une visite de la zone 51, célèbre pour avoir été Le lieu d'observations d'OVNI et devenue mythique pour tous les ufologues.
Coup de bol, Grame et Clive, en voulant échapper à un redneck homophobe (pléonasme), percutent une bagnole dont le conducteur n'est autre qu'un alien. Il s'appelle Paul et demande aux deux nerds de l'aider à rentrer à la maison. Sauf que le FBI n'est pas d'accord et envoie à leurs trousses des agents débiles mais tenaces.

Paul est donc un road movie du troisième type, jouant à fond la carte geek par des références aux grands classiques du genre à chaque coin de scène mais tenant le principe picaresque selon lequel sur la route, plus on rencontre de gens différents, plus on apprend à se connaître. Le mélange pourrait être indigeste, artificiel ou opportuniste mais derrière la caméra, Greg Mottola tient bon se permettant, par la grâce d'un scénario génial, d'éviter le piège du blockbuster référentiel. Ici, il n'est pas question de rappeler des classiques tels que Starman, E.T., Rencontre du troisième type, Alien ou les Star Wars pour donner au spectateur geek sa dose de connivence : puisque Paul est arrivé dans les années soixante et qu'il a inspiré Spielberg, Lucas ou Carpenter, ce sont au contraire leurs films qui seraient des clins d'oeil à Paul !
Lorsqu'il s'agit de partir, Paul attend donc ses petits potes verts au pied de la montagne de Rencontre du troisième type. Tout simplement, sans citer lourdement le classique spielbergien. Où on va ? Vous reconnaîtrez l'endroit, n'ayez crainte. Paul s'en va, le trentenaire pleure, et la caravane spatiale passe.

Photo : Rencontre du troisième type de Steven Spielberg

Bromance

Greg Mottola n'a pas son pareil pour nous prendre aux tripes alors que le pilotage automatique aurait fait l'affaire. On aurait signé pour un Paul gentiment référentiel et drôle : il en fait une odyssée nostalgique mais pas déceptive sur les nerds.
Le mec est un dangereux récidiviste. Déjà à l'oeuvre sur Supergrave, il tirait ce qui devait être, sur le papier, un ersatz trash des American Pie vers les rivages de l'existentialisme teen. Le film est depuis devenu le teen movie le plus marquant des dernières années. On retrouve d'ailleurs la même structure narrative dans Paul : deux adolescents, ici attardés, à la quête d'un graal sensément inatteignable (coucher avec une fille dans Supergrave, rencontrer un alien dans Paul), finissent par hasard, à se mettre dans une situation leur permettant d'accéder à cet impossible olympe. Très vite, des bagnoles de flics commencent à élire domicile dans leurs rétroviseurs, donnant à leur virée de loser des allures d'aventure fantastique.

Les héros Mottoliens (non, ce n'est pas une marque de téléphone) deviennent ainsi passionnants dans leur attitude face à l'objet de leur passion : dans Supergrave, coucher avec une fille, ce truc incroyable quand on a des kilos en trop ou des culs de bouteilles aux yeux, perd de sa valeur au CAC 40 de l'ado dès lors qu'on réalise son propre romantisme. C'est ce qui arrivera à l'un des héros, renonçant devant les gambettes écartées du canon de l'école parcequ'elle est bourrée. Tour ça pour ça ? Ca se finira sur un escalator, obligé de quitter son ami de toujours sans le quitter des yeux, pour démarrer une love story inespérée.

Dans Paul, lorsque Clive, l'un des deux nerds, rencontre l'alien, il est déçu. Le fruit de ses fantasmes les plus fous est là, juste à côté, super cool, en train de faire des doigts, de péter et de disparaître à volonté mais Clive fait tout de même la gueule.
Devenu réalité, le rêve est ordinaire et même encombrant puisqu'il prive le trentenaire de la compagnie exclusive de Graeme.

Hola ! Ils seraient pas un peu gays, ces deux là ? Ben on s'en fout, mon capitaine. Ils s'aiment dans la plus belle ambiguïté : une bromance, qu'on appelle ça, à mi chemin entre des frères et des amants (Brother et romance - ne pas confondre avec le bromure, qui produit l'effet inverse). Un peu des deux, beaucoup des deux. Comme dans les films de Miyazaki, où l'amant est toujours un peu le frère de l'héroïne, sauf qu'ici on a droit à une version à moustache.

L'ombre du géant japonais plane même sur Paul de par la générosité déployée à l'égard des personnages. Dans leur périple, les deux nerds et leur petit gris embarquent une jeune catho intégriste borgne, sorte de Sarah Palin encore vierge. Paul se montre, ranime son oeil et se décrit en preuve vivante de l'évolution. La petite tombe dans les pommes et se réveille de gauche, jurant comme un charretier et excitée comme une puce. Elle tombe dans les bras de Graeme leur permettant ainsi de vivre leur première idylle. Le rapprochement des deux tourtereaux est beau et malin, comme si, le nerd et l'intégriste se libéraient de leurs carcans afin de pouvoir enfin perdre leurs virginités. Comme si les deux avaient connu des vies un peu trop orthodoxes, les privant de pas mal de trucs sympas.

Avec ses vélléités libératrices, Paul devient ainsi un pur personnage religieux, celui qui redonne la vue, au propre comme au figuré, et provoque un spectacle sons et lumière au pied d'une réplique du mont Sinaï. Le petit alien devient une machine à réparer par le biais, pour les quelques humains l'accompagnant, d'un voyage au sein de leurs souvenirs, nerds (il y a même Ripley venue dégommer de l'Alien une fois de trop) ou pas.

Photo : Supergrave de Greg Mottola

 

 

 

RN

Filmographie de Greg Mottola (lien Imdb)